Qui est Rebeca Grynspan, la Costaricaine juive qui veut diriger l’ONU ?
La candidate au poste de secrétaire générale des Nations unies, qui serait la première femme et la première juive à diriger cette organisation mondiale, a de la famille en Israël et a dirigé un bureau onusien critique à l'égard de l'État hébreu
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NEW YORK – Le mois dernier, Rebeca Grynspan s’est présentée devant l’imposante salle de l’Assemblée générale des Nations unies, devant des dizaines de diplomates, pour soumettre sa candidature au poste de prochaine dirigeante de cette institution mondiale.
« C’est la paix qui a permis à mes parents, deux réfugiés de la Seconde Guerre mondiale, de trouver respect et dignité dans un petit pays, le Costa Rica », a-t-elle déclaré dans son discours d’ouverture.
« Je suis la fille de cette paix, je suis la preuve de ce que la paix rend possible. »
Les parents de Grynspan – des réfugiés – étaient des Juifs qui avaient fui les persécutions en Europe. Leur fille est l’une des quatre candidats à la succession du secrétaire général de l’ONU. Elle serait, si elle était choisie, la première femme juive – et la première femme tout court – à endosser cette fonction.
Grynspan a travaillé au sein d’organisations juives de premier plan. Elle a de la famille en Israël et elle fait la fierté de la petite communauté juive du Costa Rica – mais elle est également une initiée à l’ONU, une institution qui est depuis longtemps une source majeure d’animosité anti-Israël sur la scène mondiale. Son bureau, d’ailleurs, a produit des rapports critiques à l’égard de l’État juif pendant son mandat.
De réfugiés juifs à la politique costaricaine
Les parents de Grynspan, des Juifs polonais, avaient fui séparément vers la Russie en 1936, craignant l’expansion nazie, avait-elle indiqué dans une interview qui avait été accordée en 2022 à un podcast de l’ONU.
Grynspan n’a pas répondu à nos demandes d’interview.
Son père était arrivé en Russie avec la plupart des membres de sa famille, tandis que sa mère avait fui la Pologne avec ses deux sœurs.
« Elle avait laissé ses parents derrière elle et ils ont été tués pendant la Shoah. Elles ne les a jamais revus », avait-elle confié.
Après la guerre, ses parents s’étaient retrouvés dans des camps de déplacées. La plupart des pays étant fermés aux réfugiés juifs, les parents de Grynspan avaient tenté de rejoindre la Palestine, alors placée sous mandat britannique. Les Britanniques bloquaient toutefois l’immigration juive et, au cours de leur « voyage illégal », ses parents avaient été arrêtés et séquestrés à Chypre, avait expliqué Grynspan.
« Ils se sont rencontrés à Chypre et ils sont tombés amoureux. Ils sont arrivés au Costa Rica alors qu’ils étaient déjà mariés », avait-elle ajouté.
Grynspan est née en 1955. Sa famille tenait une petite boutique dans une région rurale du Costa Rica avant de déménager à San José, la capitale, où elle avait ouvert une usine textile. Ses parents attachaient une grande importance à son éducation et à celle de ses deux sœurs.
L’histoire familiale occupe une place centrale dans le récit personnel de Grynspan, en tant que Costaricaine de première génération devenue vice-présidente.
« Je sais ce que cela signifie d’arriver dans un pays qui respecte les droits de l’Homme et où l’on peut gagner décemment sa vie », avait-elle déclaré lors de l’interview de 2022.
Grynspan a toujours été engagée auprès des principaux groupes juifs.
Elle avait notamment été la principale intervenante lors d’un événement organisé par l’organisation juive B’nai B’rith Uruguay en 2017, à l’occasion de l’anniversaire de la Nuit de cristal, où elle s’était exprimée contre le négationnisme.
Un porte-parole du Congrès juif mondial a fait savoir que le groupe entretenait une relation de longue date avec Grynspan et que les deux parties se rencontraient régulièrement.
La sœur de Grynspan s’était installée en Israël à l’adolescence, et sa nièce et son neveu ont servi dans l’armée israélienne, selon un article de 2014. Un article de 2013 qui précisait que Grynspan avait étudié l’économie et la sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem et qu’elle avait pris la parole lors d’un événement israélien consacré aux technologies en 2020.
Un parcours contrasté sur la question israélienne et la candidature au poste de secrétaire général
Grynspan a étudié l’économie à l’Université du Costa Rica et à l’Université du Sussex ; elle a été professeure d’économie et chercheuse, avant d’entrer dans la fonction publique, où elle a occupé plusieurs postes ministériels au sein du gouvernement costaricien. Elle a été vice-présidente du Costa Rica de 1994 à 1998.
Elle s’est ensuite orientée vers les affaires internationales, dirigeant notamment la Conférence ibéro-américaine et travaillant pour le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). En 2021, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, l’a nommée à la tête de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED. Elle est ainsi devenue la première femme à diriger cette institution.
La CNUCED aide les pays en développement à s’intégrer à l’économie mondiale par des activités telles que la recherche, la promotion de l’esprit d’entreprise et la protection des consommateurs. L’un de ses axes prioritaires porte sur les Palestiniens.
Sous la direction de Grynspan, la CNUCED a diffusé une série de rapports sur la situation économique dans les Territoires palestiniens – rapports qui attribuaient les difficultés économiques palestiniennes à Israël.
L’inflation en Cisjordanie, les problèmes d’infrastructure et les ressources limitées sont le « résultat de l’occupation », indiquait l’un de ces documents, l’an dernier, qui citait des mesures israéliennes telles que les barrières de sécurité et les retenues effectuées par Israël sur les recettes de l’Autorité palestinienne (AP) – des retenues faites à hauteur du montant versé par Ramallah aux terroristes. Concernant Gaza, le rapport attribuait l’effondrement économique de la bande aux « opérations militaires et aux restrictions ».
Ce rapport mentionnait brièvement le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, ainsi que la prise de contrôle de Gaza par ce dernier en 2007. Il n’attribuait toutefois aucune des difficultés économiques palestiniennes aux Palestiniens eux-mêmes. Le détournement de ressources par le Hamas au profit d’infrastructures terroristes, la corruption, la stagnation politique au sein de l’AP, le rejet des offres de création d’un État et les menaces pesant sur la sécurité d’Israël n’étaient pas seulement cités.
Dans les propos qu’elle avait tenus après les atrocités commises par le Hamas en octobre 2023, Grynspan avait fait écho aux déclarations qui avaient été faites par Guterres – qui s’est à de multiples reprises opposé à Israël au sujet de la guerre. Deux semaines après l’attaque, Grynspan avait déclaré être « horrifiée par les pertes tragiques en vies humaines en Israël et à Gaza ». Quelques semaines plus tard, elle avait condamné le Hamas, ainsi que les « bombardements incessants de Tsahal touchant des civils, des hôpitaux, des abris, des écoles et des installations de l’ONU ». Elle avait appelé à un cessez-le-feu, à ce que « toutes les parties respectent leurs obligations en vertu du droit international », à la libération des otages et à l’acheminement de l’aide vers Gaza.
Horrified by the tragic loss of life in Israel & Gaza.
All civilians must be protected & we must work for peace in the region so people can have the future they want for themselves & their children.
Hatred, terrorism, violence & war are not the way. https://t.co/J4nZ3DfLfF
— Rebeca Grynspan (@RGrynspan) October 20, 2023
Parmi les autres activités de Grynspan à la CNUCED, la lutte contre les droits de douane américains et la facilitation des exportations de céréales via la mer Noire pendant la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.
Le Costa Rica a désigné Grynspan comme candidate au poste de secrétaire général en mars. Les autres candidats sont Michelle Bachelet, l’ancienne présidente du Chili, la diplomate équatorienne María Fernanda Espinosa et Rafael Grossi, le directeur argentin de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Le poste est attribué de manière informelle à tour de rôle aux différents groupes régionaux de l’ONU. L’Amérique latine et les Caraïbes semblent être les prochains en lice ; tous les candidats actuels sont originaires de la région. Guterres, qui représente l’Europe occidentale en tant que Portugais, quittera ses fonctions début 2027.
Les États membres et les groupes de la société civile ont fait pression pour qu’une femme prenne enfin la tête de cette organisation mondiale.
Lors de son dialogue avec les ambassadeurs auprès de l’ONU, le mois dernier, Grynspan a appelé les Nations unies à « soutenir le cessez-le-feu » à Gaza et elle a demandé que les agences de l’organisation aient « un accès sans restriction à Gaza ». Les détracteurs affirment que l’Office controversé de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) contribue à perpétuer le conflit par le biais de son système scolaire et en encourageant le discours sur les réfugiés palestiniens.
Lors de son audition et d’autres interventions récentes, Grynspan a évoqué le passé de réfugiés de sa famille sans toutefois mentionner leur identité juive.
Chaque membre du Conseil de sécurité – les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la Chine et la France – est en capacité d’opposer son veto à cette nomination.
Le dixième secrétaire général devra diriger l’organisation durant une période de turbulences marquée par des crises internationales telles que les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine, les déficits financiers, l’érosion de la confiance dans le système international et les affrontements avec l’administration Trump.
Chaque année, l’Assemblée générale condamne Israël plus que tout autre pays et elle sert souvent de tribune aux manœuvres politiques anti-Israël sur la scène mondiale. Le secrétaire général dispose d’un pouvoir limité sur l’Assemblée générale, mais il se voit accorder une tribune pour s’exprimer sur les affaires mondiales. Grynspan n’a pas indiqué qu’elle prévoyait de changer la politique de l’ONU au Moyen-Orient et elle commente rarement la situation en Israël.
« Je suis capable de diriger cette organisation en ces temps troublés, en m’articulant autour de trois priorités : la paix, la réforme et l’avenir », a-t-elle déclaré devant l’Assemblée générale, le mois dernier.
« La consolidation de la paix est la raison d’être de cette organisation. Ce sera ma priorité absolue. »
« Une grande fierté pour nous »
Amir Grunhaus, un Juif costaricien résidant à New York, a déclaré que la communauté juive du Costa Rica qui compte environ 2 500 membres était très soudée et qu’elle se concentrait à San José.
La plupart des membres de la communauté, comme Grynspan, sont des Juifs ashkénazes dont les ancêtres avaient fui la Pologne, attirés par la réputation de sécurité, de stabilité et de qualité du système scolaire du pays, a-t-il expliqué.
Le gouvernement costaricien est résolument pro-Israël et « les Juifs sont très impliqués dans la vie politique au Costa Rica », a ajouté Grunhaus.
De nombreux jeunes Juifs s’expatrient toutefois à la recherche de meilleures opportunités économiques. Installé à New York depuis six ans, Grunhaus travaille dans un cabinet d’avocats et il est un militant pro-Israël.
Grunhaus ne connaît pas très bien Grynspan – précisant qu’elle s’est installée aux États-Unis il y a plusieurs décennies et qu’elle n’est donc pas une figure de la communauté juive du Costa Rica. Les Juifs costariciens suivent toutefois sa candidature et ils ont une bonne opinion d’elle, a-t-il ajouté.
« Elle faisait partie de la communauté, et j’ai entendu des membres de la communauté parler d’elle et de son travail en termes élogieux. Ils disent qu’elle est brillante », a-t-il déclaré.
« J’ai entendu beaucoup de membres de la communauté en parler ; ils savent qui elle est et certains d’entre eux sont ses amis. »
Qu’elle dirige l’ONU, en occupant l’un des postes les plus en vue au monde, « serait une grande fierté pour nous », a-t-il souligné.
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