Relations Israël/Europe de l’Est : Qu’en est-il de la mémoire de la Shoah ?
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Relations Israël/Europe de l’Est : Qu’en est-il de la mémoire de la Shoah ?

Des politiciens et des universitaires juifs mettent en garde contre la realpolitik israélienne qui s'accommode avec la réalité des crimes de guerre de la Seconde Guerre mondiale

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et son épouse, Sara, accueillent le président polonais Andrzej Duda et sa femme, Agata Kornhauser, à la résidence du président à Jérusalem, le 18 janvier 2017. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et son épouse, Sara, accueillent le président polonais Andrzej Duda et sa femme, Agata Kornhauser, à la résidence du président à Jérusalem, le 18 janvier 2017. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

JERUSALEM (JTA) – Les efforts du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour établir des liens étroits avec les membres de l’Union européenne en Europe centrale ont été critiqués par une source qui peut sembler pour le moins inattendue : Les historiens de la Shoah qui défendent le rôle d’Israël dans la préservation de la mémoire des victimes des nazis.

M. Netanyahu a justifié son action auprès des dirigeants de pays comme la Pologne et la Hongrie comme un moyen de contrebalancer les États occidentaux de l’Union européenne (UE) qui sont plus favorables aux Palestiniens.

Mais ses détracteurs disent qu’il sacrifie peut-être ses efforts pour contrer le révisionnisme de la Shoah, surtout de la part des dirigeants qui tentent de minimiser la complicité de leur pays avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Ces dernières années, certains gouvernements européens ont essayé de présenter, et même de forcer, un tableau historique très différent de celui que l’on connaît bien sur la base de la documentation et de la recherche historique », a déclaré Havi Dreifuss, historien de la Shoah en Europe de l’Est, de l’Université de Tel Aviv.

« Nous voyons ces phénomènes principalement, mais pas seulement, en ce qui concerne l’assistance de la population locale aux actes meurtriers de l’Allemagne nazie. C’est particulièrement troublant lorsqu’il n’y a pas de correction ou de commentaires de la part des Israéliens, surtout lorsque ces récits déformés font partie d’une tentative de façonner la sphère publique et le discours public », a déclaré M. Dreifuss. « Quand Israël ne corrige pas clairement ces distorsions historiques, c’est très inquiétant, car ce n’est pas seulement l’histoire qui façonne le passé, mais aussi le débat public ».

Avec le sommet Visegrád à Jérusalem, Netanyahu avait estimé qu’Israël avait de quoi se féliciter.

Le Premier ministre Netanyahu et les dirigeants du groupe de Visegrad – Hongrie, Slovaquie, République tchèque et Pologne – à Budapest, le 19 juillet 2017 (Haim Tzach/GPO)

Alliance de la Hongrie, de la République tchèque, de la Pologne et de la Slovaquie, le groupe Visegrád représente l’aile nationaliste et conservatrice de l’Union européenne.

Certains en Israël considèrent ce rapprochement entre Israël et ces quatre pays comme profondément problématique.

Dans une condamnation cinglante, Yair Lapid, chef du parti centriste Yesh Atid, avait tweeté que le sommet comprendra un « Premier ministre qui a adopté une loi qui humilie la mémoire des victimes de la Shoah et un Premier ministre qui publie un message à contenu antisémite ».

M. Lapid faisait apparemment référence au Premier ministre polonais, M. Mateusz Morawiecki, qui a signé l’année dernière une loi érigeant en crime le fait de tenir la Pologne responsable des crimes nazis. Le Hongrois Viktor Orban, quant à lui, a été accusé d’avoir utilisé des clichés antisémites dans une campagne contre le philanthrope juif et militant pro-démocratie George Soros.

Le chef du parti Yesh Atid Yair Lapid s’adresse à la presse, à la Knesset, le 24 décembre 2018. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« C’est la perte de toute fierté nationale et cela nous cause des dommages sur la scène internationale », avait poursuivi M. Lapid. « Le Premier ministre doit surmonter sa passion pour les photos pour les élections et y mettre fin ».

Le sommet a été finalement annulé – la Pologne n’ayant pas apprécié les commentaires du nouveau chef de la diplomatie israélienne, Israel Katz, à savoir que les Polonais « boivent l’antisémitisme dans le lait de leur mère ». Netanyahu avait qualifié ces propos de « malheureux ».

Les relations de plus en plus étroites entre Jérusalem et des pays comme la Hongrie et la Pologne inquiètent les libéraux, car les gouvernements des deux pays ont pris des mesures pour saper les institutions indépendantes et la presse. Les deux pays européens sont perçus comme un recul dans le processus de démocratisation entamé après la chute du communisme.

Mais le spectre de la Seconde Guerre mondiale jette une ombre distincte dans l’État juif. Selon une étude publiée la semaine dernière par des chercheurs de l’Université Yale et du Collège Grinnell, le révisionnisme de la Shoah est à la hausse en Europe. Certains des pires faussaires ont été trouvés en Pologne et en Hongrie.

« La mémoire de la Shoah est clairement menacée en Pologne », selon le rapport.

Netanyahu en a pris bonne note. En réponse au tollé public en Israël et dans le monde entier au sujet de la « loi sur la Shoah » en Pologne, Netanyahu a condamné la législation, déclarant qu’Israël ne tolère « ni la dénaturation de la vérité, ni le révisionnisme historique, ni la négation de la Shoah ».

Cependant, alors que les relations entre Varsovie et Jérusalem atteignaient un nouveau creux, Netanyahu devint conciliant, publiant une déclaration commune avec Morawiecki, affirmant que « les structures de l’Etat clandestin polonais supervisées par le gouvernement polonais en exil créèrent un mécanisme d’aide et de soutien systématique pour le peuple juif ».

Les historiens ont largement critiqué cette déclaration. Yad Vashem, qui fait figure d’autorité dans l’étude de la Shoah, a publié un communiqué sans précédent critiquant les « graves erreurs et tromperies » de Netanyahu.

Le Régent de Hongrie Miklós Horthy de Nagybánya avec Adolf Hitler, année non précisée. (Crédit : Wikimedia Commons)

Netanyahu a également été critiqué pour avoir félicité Orban d’avoir « préservé la mémoire du passé » malgré les louanges publiques du Premier ministre hongrois pour son dirigeant de guerre et allié nazi Miklós Horthy, ainsi que pour l’hostile campagne menée contre Soros.

Jérusalem a également ignoré les distorsions de la Shoah parmi les alliés non membres de l’UE sur le continent, selon les critiques. Le président ukrainien Petro Porochenko s’est récemment rendu à Jérusalem pour la signature d’un accord de libre-échange qui était en préparation depuis plusieurs années.

La visite a été un « désastre absolu » du point de vue de « la lutte contre la dénaturation de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme », affirme Efraim Zuroff, du Centre Simon Wiesenthal. Il a déclaré que Netanyahu n’avait pas abordé publiquement la politique officielle de Kiev consistant à réhabiliter les collaborateurs nazis locaux qui avaient participé à l’assassinat de Juifs et de Polonais.

« Je n’ai aucune raison de croire que la visite du Premier ministre lituanien [Saulius Skvernelis] sera différente », avait-il poursuivi. « Comme beaucoup de gens s’en souviennent, lorsque Netanyahu s’est rendu en Lituanie à l’automne, non seulement il n’a pas critiqué le gouvernement lituanien pour ses efforts visant à dénaturer la Shoah, mais il les a même félicités pour la manière dont ils commémorent la Shoah. C’est là le problème. Israël et Netanyahu ont sciemment abandonné leur rôle de défenseurs de la mémoire de la Shoah. »

L’échec d’Israël à protester contre l’adoption d’un projet de loi en 2015 honorant les nationalistes ukrainiens qui ont assassiné des Juifs est décevant, a déclaré Eduard Dolinsky, directeur à Kiev du Ukrainian Jewish Committee, un groupe de pression. Alors que le président israélien Reuven Rivlin s’est prononcé un an et demi plus tard contre le fait d’honorer les collaborateurs lors d’un discours, Dolinsky a estimé que l’on aurait dû faire plus.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) rencontre le Premier ministre lituanien Saulius Skvernelis à Jérusalem, 29 janvier 2019 (Amos Ben-Gershom/GPO)

« Israël devrait réagir plus fermement lorsque la Shoah est déformée et que les collaborateurs nazis sont glorifiés », a-t-il dit. « Nous nous attendions à ce qu’Israël réagisse. Le problème, c’est que les agences gouvernementales et les organisations ukrainiennes impliquées dans le processus de glorification surveillent de près ce que dirait Israël. Par conséquent, quand Israël se tait, ils peuvent aller de l’avant et ignorer les déclarations de la communauté juive. Je ne veux pas critiquer Israël, mais sa réaction pourrait être plus forte et plus nette. »

Yehuda Bauer, l’un des spécialistes de la Shoah les plus respectés d’Israël, a déclaré à JTA que « la déformation de la mémoire de la Shoah et les faits sur la Shoah par les autorités officielles en Pologne, Hongrie, Ukraine et Lituanie ont été acceptés sous diverses formes par le gouvernement israélien ».

Deborah Lipstadt, spécialiste de la Shoah à l’Université Emory d’Atlanta et auteur d’un mémoire sur sa propre lutte contre la négation de la Shoah, met également en garde contre ces nouvelles alliances.

« Je pense que, peut-être pour des raisons de realpolitik, Israël a été un peu malléable quand il s’agit d’actions ouvertement antisémites de la part de pays comme la Hongrie [et] la Pologne, a-t-elle dit. « Ces pays peuvent voter en faveur d’Israël dans les instances internationales, mais je pense que c’est un jeu dangereux de leur donner un laissez-passer quant à leurs comportements antisémites. »

Ksenia Svetlova s’exprime durant une conférence sur la liberté de la presse à Jérusalem, le 8 mai 2017. (Crédit : Equipe du Times of Israel)

Plus près de nous, un membre de la Knesset qui préside un groupe de pression sur l’antisémitisme dans l’ex-Union soviétique dit qu’il est extrêmement difficile d’amener le gouvernement à se prononcer sur ces questions.

« J’ai envoyé des dizaines de lettres adressées à des chefs d’ambassades et à des chefs d’État et même pas une seule fois le ministère des Affaires étrangères n’est devenu actif et ne s’est joint à ma condamnation », a déclaré Ksenia Svetlova du parti d’opposition Union sioniste. « Je détesterais penser que l’antisémitisme, la Shoah et la mémoire historique ne sont devenus rien de plus qu’un échange bon marché dans le jeu politique, mais il me semble que cela le devient de plus en plus.

Ces sentiments sont cependant loin d’être universels. Certains analystes insistent sur le fait que la question est plus nuancée que ne le croient les détracteurs de Netanyahu.

« L’État d’Israël, comme tout autre État, n’a souvent pas d’autre choix que d’établir des liens avec des pays dont le bilan en matière de droits humains est loin d’être parfait, comme l’Égypte, qui permet un niveau inacceptable d’antisémitisme dans les médias semi-contrôlés par le gouvernement », a déclaré Tom Gross, un journaliste et analyste au Proche Orient.

« Je dirais que d’après ce que je sais de Netanyahu, il n’est pas insensible et se soucie beaucoup de l’antisémitisme et de la Shoah et est pleinement conscient du champ de mines où il se trouve, » ajoute Gross. « Le gouvernement d’Israël doit tenir compte de toutes sortes de considérations, l’une des principales étant sa propre sécurité ».

Cependant, a dit Gross, cela ne veut pas dire que les questions de commémoration devraient nécessairement être laissées de côté et, dans le cas d’un pays comme l’Ukraine, « le gouvernement Netanyahu aurait dû faire plus ».

Le ministère israélien des Affaires étrangères n’était pas d’accord. Un porte-parole a déclaré à JTA que « d’une manière générale, et c’est la politique d’Israël, nous n’abandonnons pas la mémoire historique en faveur d’autres intérêts. Cela a toujours été notre position ».

Des militants polonais d’extrême droite entrent dans l’ancien camp de concentration nazi allemand d’Auschwitz-Birkenau, lors de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, à Oswiecim, Pologne, le 27 janvier 2019. (AP Photo)

Joel Lion, récemment nommé ambassadeur d’Israël en Ukraine, s’est fait l’écho de cette position. Il a notamment été beaucoup plus franc sur le révisionnisme que la plupart des autres responsables sur cette question.

Dore Gold, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères sous Netanyahu et actuel président du Centre des affaires publiques de Jérusalem, a également défendu le gouvernement. « Selon moi, la mémoire de la Shoah est une politique israélienne constante, qu’il s’agisse de politique étrangère ou de politique éducative, et ce n’est pas une question sur laquelle nous pouvons faire des compromis de quelque façon que ce soit, mais les accusations portées à l’encontre d’Israël qui sacrifie cette mémoire à des fins de realpolitik sont on ne peut plus contestables », a déclaré Gold à JTA.

Mais même certains de la droite modérée qui soutiennent la realpolitik en politique étrangère ont exprimé des réserves sur l’approche de Netanyahu. Bien « qu’on ne doive pas hésiter devant les choses nécessaires », la politique ne peut pas être « totalement dénuée de valeurs morales », a déclaré Dan Meridor, qui a été vice-premier ministre de Netanyahu de 2009 à 2013. Il dirige actuellement le Conseil israélien des relations extérieures, un groupe de réflexion de Jérusalem affilié au Congrès juif mondial.

Dans les cas extrêmes où l’antisémitisme est perçu, comme dans les campagnes anti-Soros d’Orban, « il faut en parler », a ajouté Meridor.

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