Sharaa accuse Israël de « brutalité », mais dit que les négociations avancent
Le président syrien évoque un retour à la zone tampon de 1974 avant des discussions sur le Golan ; Damas affirme avoir repris le contrôle des bases américaines

Le président syrien Ahmad al-Sharaa a évoqué les relations avec Israël et les perspectives d’un accord de sécurité, ainsi que l’évolution des relations avec l’Union européenne, sur fond de tensions persistantes dans la région, dans un entretien accordé à l’agence turque Anadolu.
Il s’est exprimé en marge de la cinquième édition du Forum diplomatique d’Antalya, placé cette année sous le thème « Mapping Tomorrow, Managing Uncertainties » (Cartographier l’avenir, gérer les incertitudes).
Al-Sharaa a assuré que « les négociations [avec l’État hébreu] ne sont pas dans l’impasse » et il s’est dit « déterminé à conclure un accord de sécurité qui préserve la stabilité régionale ».
Ancien chef du groupe islamiste radical Hayat Tahrir al-Sham (HTS), ex-branche d’Al-Qaïda en Syrie, il a pris le pouvoir après que la coalition qu’il dirigeait a renversé Bashar al-Assad fin 2024, à l’issue d’une guerre civile de quatorze ans.
Suite à cela, Israël a mené une série de frappes aériennes contre des cibles militaires syriennes, affirmant vouloir empêcher que des armes stratégiques ne tombent entre de mauvaises mains et pris le contrôle d’une zone tampon auparavant administrée par l’ONU. Le pays réclame depuis une zone démilitarisée dans le sud de la Syrie.
Par ailleurs, Tsahal est intervenue l’an dernier dans la région à majorité druze de Soueïda, à la demande de membres de la communauté druze en Israël. Les forces de Sharaa ont été accusées d’exactions contre des membres de cette minorité, qu’Israël s’est engagé à protéger.
Depuis ces événements, Israël et les nouvelles autorités syriennes ont tenu plusieurs cycles de pourparlers directs depuis la fin de l’année dernière. À l’issue de discussions menées en janvier sous pression américaine, ils ont convenu de mettre en place un mécanisme de partage de renseignements, tout en poursuivant les discussions en vue d’un accord de sécurité.
Sharaa a également déclaré à Anadolu qu’Israël avait « répondu à la Syrie avec une grande brutalité, en prenant pour cible de nombreux sites syriens, en violant la souveraineté syrienne et en occupant des parties du territoire adjacent au plateau du Golan déjà occupé ».
Israël a conquis le plateau du Golan à la Syrie lors de la guerre des Six Jours en 1967 avant de l’annexer par la suite. La majorité de la communauté internationale ne reconnaît pas cette souveraineté, à l’exception des États-Unis.
Lors du forum jeudi, Sharaa a réaffirmé la revendication de la Syrie sur ce territoire, déclarant que « le Golan appartient au peuple syrien, et aucun pays ne cédera une partie de son territoire ».
Il a ajouté que les négociations avec Israël progressaient par étapes. La première porterait sur un accord prévoyant un retrait israélien vers les lignes du cessez-le-feu de 1974, établies après la guerre de Kippour en 1973 et qui ont servi de frontière de facto entre les deux pays pendant près de cinquante ans et établi la zone tampon de l’ONU.
« Cet accord a tenu pendant 50 ans jusqu’à ce qu’Israël le viole après la chute du régime d’Assad », a-t-il déclaré. « Par la suite, si cela aboutit, nous entamerons des négociations à long terme pour résoudre la question du Golan occupé. »
Sharaa : la campagne de Tsahal au Liban ne doit pas être liée à la Syrie
Anadolu a également interrogé Sharaa sur « la récente déclaration du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu associant la présence d’Israël au Liban à l’accès à la population druze en Syrie ».
La référence exacte évoquée par la question n’est pas claire, mais elle intervient dans le contexte de la reprise des combats au Liban, consécutive aux attaques lancées le 2 mars contre Israël par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran. Les combats ont pris fin à minuit entre jeudi et vendredi avec l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu de 10 jours décrété par les États-Unis dans le cadre des négociations entre Israël et le Liban.
Des responsables israéliens ont indiqué, lors de la reprise des combats, que Tsahal travaillait à l’établissement d’une « zone de sécurité » démilitarisée dans le sud du Liban, jusqu’au fleuve Litani, tant que la menace du Hezbollah persisterait.
Interrogé sur ce dossier, Sharaa a déclaré « qu’en ce qui concerne la guerre menée contre le Liban, il existe de nombreuses autres solutions qui n’impliquent pas de cibler directement des bâtiments et des infrastructures. Le Liban ne peut pas supporter un conflit de cette ampleur. »
Il a ajouté que « le fait de lier ces développements au sud de la Syrie représente une menace majeure pour la sécurité régionale, et pas seulement pour la Syrie elle-même. »
Syrie : toutes les bases qui accueillaient des troupes américaines sont désormais sous contrôle de l’État
Par ailleurs, jeudi également, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, a déclaré que le gouvernement de Damas avait pris le contrôle de toutes les bases militaires qui accueillaient auparavant des troupes américaines dans le pays.
Dans un communiqué, le ministère a salué « la remise complète au gouvernement syrien des sites militaires où les forces américaines étaient auparavant présentes en Syrie », ajoutant que cette opération avait été menée « en pleine coordination entre les gouvernements syrien et américain ».
Les Forces démocratiques syriennes, soutenues par les États-Unis et dirigées par les Kurdes, qui avaient joué un rôle clé dans la lutte contre le groupe État islamique (EI), ont été contraintes ces derniers mois de s’intégrer à l’État central syrien, à la suite d’une offensive des forces de Sharaa dans des zones échappant auparavant au contrôle de Damas, ainsi que d’un accord de cessez-le-feu et d’intégration conclu par la suite.
Al-Chaibani a ajouté que « l’extension de l’autorité de l’État syrien sur des zones qui échappaient auparavant à son contrôle […] est le résultat des efforts soutenus du gouvernement pour unifier le pays dans le cadre d’un État unique ».
Ce transfert « reflète également l’intégration réussie des Forces démocratiques syriennes dans les structures nationales, ainsi que la prise en charge par l’État syrien de l’entière responsabilité de la lutte contre le terrorisme et de la gestion des menaces régionales sur son territoire », ajoute le communiqué.
Damas a estimé que cette décision américaine reflétait « une évaluation commune selon laquelle les circonstances ayant initialement justifié la présence militaire américaine en Syrie […] ont fondamentalement changé ».
« L’État syrien est aujourd’hui pleinement capable de mener des opérations de lutte contre le terrorisme depuis l’intérieur, en coopération avec la communauté internationale », a ajouté le ministère.
Le Commandement du centre américain (CENTCOM), chargé des opérations militaires au Moyen-Orient, a indiqué à l’AFP que les forces américaines « ont achevé la cession de toutes leurs principales bases en Syrie, dans le cadre d’une transition délibérée et conditionnée ».
« Les forces américaines continuent de soutenir les efforts de lutte contre le terrorisme menés par leurs partenaires, qui sont essentiels pour garantir la défaite durable » de l’EI, a ajouté le commandement.
L’UE prévoit de renouer des relations officielles avec la Syrie, selon une note
L’Union européenne (UE), quant à elle, a bien l’intention d’approfondir son engagement envers la Syrie en relançant les contacts politiques officiels et en ouvrant la voie à des liens économiques et sécuritaires plus étroits, selon un document consulté par Reuters
Le document, rédigé par le service diplomatique de l’UE et transmis cette semaine aux États membres, indique que les Vingt-Sept entendent rétablir pleinement leur accord de coopération de 1978 avec la Syrie et entamer un « dialogue politique de haut niveau » avec les autorités de transition le 11 mai, terme employé par l’UE pour désigner des pourparlers formels et structurés.
Dans le cadre de cet ajustement, l’UE prévoit également de « redéfinir et adapter » son régime de sanctions afin de préserver son influence tout en engageant le dialogue avec les dirigeants syriens, et de cibler ceux qui entravent la transition, selon le document.
Le document détaille des plans visant à renforcer l’engagement économique, notamment par la mise en place d’un cadre pour le commerce et les investissements, la mobilisation de financements privés et le soutien aux réformes destinées à améliorer l’environnement des affaires en Syrie, avec l’appui d’un nouveau centre d’assistance technique.
Il précise également que l’UE coopérera avec les autorités syriennes pour faciliter le « retour sûr, volontaire et digne » des réfugiés et des personnes déplacées.
L’Europe accueille plus d’un million de réfugiés et de demandeurs d’asile syriens, dont environ la moitié en Allemagne. Leur retour figure parmi les priorités dans les échanges entre les capitales européennes et Damas depuis la chute du régime d’Assad fin 2024.
Sur le plan sécuritaire, le document indique que l’UE pourrait soutenir la formation de la police syrienne et le renforcement des capacités institutionnelles du ministère de l’Intérieur, en parallèle d’une coopération en matière de lutte contre le terrorisme, ainsi que des efforts visant à combattre le trafic de drogue et la criminalité organisée.
Le texte souligne également le soutien de l’UE à la mise en œuvre d’un accord conclu en janvier entre Damas et les autorités dirigées par les Kurdes dans le nord-est du pays. Cet accord prévoit l’intégration des institutions locales dans l’État et l’extension des droits des Kurdes syriens dans le cadre d’une transition politique plus large.







