Spike Lee: Flip, le juif de « BlacKkKlansman » apporte de la « complexité » au film
Rechercher

Spike Lee: Flip, le juif de « BlacKkKlansman » apporte de la « complexité » au film

Aucun juif n'a participé à l'histoire vraie qui a inspiré le film nominé aux Oscars. Les scénaristes pensaient que Flip Zimmerman apporterait une autre dimension au film

Spike Lee sur le tournage de  'BlacKkKlansman' avec Adam Driver, qui joue le détective juif Flip Zimmerman. (Crédit : David Lee/Focus Features/via JTA)
Spike Lee sur le tournage de 'BlacKkKlansman' avec Adam Driver, qui joue le détective juif Flip Zimmerman. (Crédit : David Lee/Focus Features/via JTA)

JTA — Dans l’une des scènes déterminantes de « BlacKkKlansman », le film de Spike Lee nommé aux Oscars, Ron Stallworth, le tout premier policier afro-américain des forces de police de Colorado Springs, tente de motiver son collègue juif, Flip Zimmerman, pour qu’ils mènent à bien leur mission en cours : infiltrer une branche locale du Ku Klux Klan pour déjouer ses plans dangereux.

« Tu es Juif », dit Stallworth. « Pourquoi est-ce que tu fais comme si tu n’étais pas concerné ? »

« Je n’ai été qu’un gamin blanc comme les autres », répond-il à Stallworth.

Mais après avoir constaté et fait l’expérience directe de l’antisémitisme virulent du KKK en tant qu’agent sous couverture, il se met à réfléchir « en permanence » à ses origines juives.

« BlacKkKlansman » est basé sur des faits réels et librement adapté des mémoires de Stallworth parues en 2014 : Black Klansman: Race, Hate and the Undercover Investigation of a Lifetime. Dans l’histoire vraie, néanmoins, le partenaire de Stallworth n’était pas juif – les scénaristes qui ont écrit le premier jet du script, Charlie Wachtel et David Rabinowitz, ont décidé d’inventer le personnage juif de Zimmerman pour renforcer les enjeux du récit.

Lorsque Lee et son scénariste Kevin Willmott se sont emparés du script, ils ont conservé à dessein ce personnage juif, réalisant qu’il « apportait une complexité bien plus grande au rôle et à cette relation entre un Afro-américain et un détective blanc ».

« On ne voulait pas que ça devienne une nouvelle histoire de copinage entre un noir et un blanc, ce qui a déjà été fait un million de fois », a confié au Lee au JTA. « En ce qui concerne le Ku Klux Klan, les Juifs sont les deuxièmes sur la liste. Alors… quand il s’infiltre sous couverture, quand il se trouve face à face avec ces racistes antisémites, c’est beaucoup plus dramatique. Vous avez deux personnes haïes par le Ku Klux Klan. »

« BlacKkKlansman » est nommé aux Oscars dans six catégories, notamment celle du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur second rôle pour pour Adam Driver, la star non juive qui interprète Zimmerman. C’est la première nomination dans les catégories meilleur film et meilleur réalisateur pour Lee, 61 ans, connu pour son franc-parler – et dont les autres films comprennent « Do The Right Thing », « She’s Gotta Have It » et « Malcolm X. »

Lorsque l’un des producteurs du long-métrage, Jordan Peele (connu pour son propre film sur le racisme, « Get Out ») lui a envoyé une première esquisse du scénario, il a été attiré par la présentation en huit mots : « Un Afro-américain infiltre le Ku Klux Klan ».”

Lee s’est d’abord dit que cela « ressemblait à un sketch de Dave Chappelle ».

« Comment cela a-t-il pu arriver, à moins que le gars ne soit albinos ou se fasse passer pour un Blanc ? », s’était-il alors demandé.

Le réalisateur Spike Lee présente « BlacKkKlansman » lors du 71e festival de Cannes, le 15 mai 2018. (Crédit : Pascal Le Segretain/Getty Images)

Lee a une histoire compliquée avec la communauté juive, qui remonte à ses toutes premières années de metteur en scène, dans les années 1980. Son troisième long-métrage, « Mo’ Better Blues », avait suscité des critiques car il décrivait l’exploitation de musiciens afro-américains par des hommes d’affaires juifs. Les réactions avaient été si virulentes que Lee rédigea une tribune dans le New York Times qu’il avait intitulée : « Je ne suis pas antisémite ».

Comme il l’avait écrit en 1990 :

« Je ne suis pas raciste, je ne suis pas fanatique, je ne suis pas antisémite. Ce que je m’efforce de faire avec tous mes personnages, c’est de proposer des portraits, selon moi honnêtes, d’individus dotés de défauts et de qualités qui les rendent dignes d’être aimés. J’ai critiqué des images stéréotypées dans d’autres films, et je ne nie pas le droit des autres à exprimer de telles inquiétudes en ce qui concerne mon propre travail ».

Lee ne regrette pas d’avoir écrit cette tribune qui, il le reconnaît, était l’idée de son avocat de l’époque qui l’avait averti qu’il pourrait bien « ne plus jamais travailler dans cette industrie » s’il ne la faisait pas.

« J’ai compris pourquoi il fallait que je le fasse », dit le réalisateur. « J’ai écrit cette tribune parce que je voulais continuer à faire des films. Je ne voulais pas prendre de risques. »

Mais comme il le dit en début d’interview, « je veux que vous me le disiez, dans l’histoire de la musique, il n’y a jamais eu de Juifs qui ont exploité des musiciens noirs ? Jamais ? »

Le personnage de Zimmerman peut-il être considéré comme un gage de réconciliation tardif avec les Juifs ?

« Tous ceux qui disent que Spike tente de revenir dans les bonnes grâces de la communauté juive avec Flip, un Juif – c’est un récit complètement mensonger », s’exclame Lee. « Cela ne s’est fait pour aucune autre raison que celle d’améliorer l’histoire ».

Toutefois, le personnage de Zimmerman a amené certains commentateurs à voir le film comme un possible point de départ d’un nouveau dialogue entre les communautés afro-américaine et juive, en particulier après que le scandale causé par la co-fondatrice de la Women’s March, Tamika Mallory, a contribué à détériorer les liens entre elles.

Tamika Mallory, à droite, co-présidente de la Women’s march à Washington, durant un entretien avec les co-présidentes Carmen Perez, à gauche, et Linda Sarsour, le 9 janvier 2017 (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)

Lee, toutefois, choisit de ne pas s’attarder sur ce sujet.

« Le film peut aider à lancer certaines discussions, mais demandez-moi comment je peux ressouder les relations entre les Afro-américains et les Juifs – je ne sais pas comment aborder ça », dit-il.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas conscient de l’antisémitisme contemporain, qui transparaît de manière évidente dans des incidents tels que la fusillade de la synagogue de Pittsburgh, au mois d’octobre dernier. « BlacKkKlansman » contient des images du rassemblement suprématiste blanc qui avait été organisé à Charlottesville, en Virginie, en 2017 et des images du président Donald Trump estimant qu’il « y avait des gens très bien » des deux côtés de la manifestation, au cours de laquelle des néo-nazis ont entonné des slogans antisémites.

Trump, suggère Lee, a donné à son film un épilogue qui s’est imposé seul.

« Je n’ai pas dit à ces gens qui ont hurlé et crié que ‘Les Juifs ne nous remplaceront pas’… de faire ça », explique Lee. « Je n’ai pas dit à ces enc… de hurler ‘le sang et le sol’ et de marcher avec leurs pu… de croix gammées, et de faire ce pu… de salut d’Hitler, façon ‘Sieg Heil’. »

Les Oscars seront diffusés sur la chaîne ABC le 24 février.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...