Statut de Jérusalem : Les nouveaux symboles de la colère palestinienne
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Analyse

Statut de Jérusalem : Les nouveaux symboles de la colère palestinienne

Un homme amputé de ses deux jambes et un jeune de 16 ans arrêté à Hébron par 23 soldats pourraient entraîner de plus importantes agitations palestiniennes

Dov Lieber

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

À gauche : le manifestant palestinien handicapé Ibrahim Abu Thurayeh durant des affrontements avec des soldats israéliens près de la frontière de Gaza, le 19 mais 2017. (Crédit : Mohammed Abed/AFP) À droite : Fawzi al-Junaidi, 16 ans, arrêté par des soldats israéliens durant une manifestation à Hébron, le 7 décembre 2017. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)
À gauche : le manifestant palestinien handicapé Ibrahim Abu Thurayeh durant des affrontements avec des soldats israéliens près de la frontière de Gaza, le 19 mais 2017. (Crédit : Mohammed Abed/AFP) À droite : Fawzi al-Junaidi, 16 ans, arrêté par des soldats israéliens durant une manifestation à Hébron, le 7 décembre 2017. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

Presque trois semaines après la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem en tant que capitale d’Israël, les mouvements de protestation palestiniens, énergiquement encouragés par l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas comme par le groupe terroriste du Hamas, ont mené plusieurs milliers de personnes dans les rues de Cisjordanie et à la clôture frontalière avec la bande de Gaza. Mais ils n’ont pas atteint le niveau de violence ou de participation que certains craignaient – ou espéraient.

Mais deux incidents récents ont créé de puissants symboles qui pourraient bien galvaniser les Palestiniens lors des jours et des semaines à venir.

A l’occasion du premier « jour de colère », le vendredi qui a suivi l’annonce de Trump, le 6 décembre, Fawzi al-Junaidi, 16 ans, a été arrêté par les soldats israéliens lors d’une manifestation à Hébron.

Tandis qu’il était fermement maintenu par les militaires, un photographe est parvenu à capturer une image viscérale de l’adolescent. Dessus, Junaidi apparaît au milieu de 23 soldats israéliens bien armés, marchant, habillé d’un vieux jean et d’un tee-shirt gris, avec un bandeau blanc sur le visage, ayant l’air à la fois en colère et désorienté.

Dix jours plus tard, cette image est encore largement partagée par les médias palestiniens.

Le personnage de Junaidi a été porté aux nues : certains l’ont qualifié de « lion » et il a été ré-imaginé sur les réseaux sociaux sous la forme d’un super-héros, homme araignée ou Hulk, et même Jésus sur la croix. Il a été dépeint comme un symbole de force et de lutte.

La famille de Junaidi insiste sur le fait qu’il n’a pas lancé de pierres et qu’il ne participait pas à la manifestation. Son oncle a expliqué à Al Jazeera que l’adolescent s’était rendu dans une épicerie pour faire des courses pour sa famille. Ses deux parents souffrant de blessures ou de maladie, Junaidi, a dit sa famille aux médias, répond aux besoins de tous.

Le porte-parole de l’armée israélienne a indiqué au Times of Israel que Junaidi avait été placé en détention pour jets de pierres.

« Cette image ne dépeint pas pleinement et de manière exacte » la situation, a fait savoir le communiqué de l’armée en commentant la photo, ajoutant que « plusieurs instigateurs ont été arrêtés » pour avoir jeté des pierres et des cocktails Molotov aux soldats.

Tandis que Junaidi aurait été emmené à la prison d’Ofer après son arrestation, l’armée a fait savoir qu’il avait été libéré et qu’aucune enquête n’avait été ouverte sur ses actions.

Une représentation populaire de l’arrestation de Junaida est un dessin réalisé par l’artiste italienne Alessia Pelonzi qui, utilisant l’animation, extrait Junaidi de la scène à Hébron et le transforme en symbole métaphorique du combat palestinien, utilisant ses vêtements et la manche verte d’un soldat pour créer les couleurs nationales palestiniennes.

Pelonzi a expliqué à l’agence turque Anadolu qu’elle n’avait pas montré les visages des soldats autour parce que « ce sont les politiciens qu’il faut blâmer, pas les militaires ».

La puissance de l’image de Junaidi n’a pas échappé au président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a adopté un rôle de leader dans l’opposition musulmane mondiale à la décision de Trump sur Jérusalem.

A deux occasions, Erdogan a utilisé l’image comme outil de propagande pour (de nouveau) qualifier Israël d’état « terroriste ».

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’exprime lors d’un sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) sur la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël, le 13 décembre 2017 (Capture d’écran : YouTube)

La première a été lors d’un rassemblement de son parti pour la Justice et le développement (AKP). Avec l’image de Junaidi projetée sur un écran, il a indiqué aux milliers de personnes présentes : « Israël est un état terroriste. Nous ne laisserons pas Jérusalem à la merci d’un état qui tue des enfants ».

Et une fois encore, lors d’une réunion de l’Organisation des pays islamiques la semaine dernière à Istanbul – qui avait été organisée par Erdogan pour rassembler l’opposition contre la décision américaine sur Jérusalem – il a encore une fois projeté l’image de Junaidi à l’écran.

« Quiconque est humain et a une conscience doit tirer les leçons de cette image », a dit Erdogan devant une foule de dirigeants islamiques mondiaux.

Le double-amputé qui endosse le rôle de l’ange

Tandis que Junaidi a été érigé en symbole en raison d’une seule et unique photo, Ibrahim Abu Thurayeh, 29 ans, qui a été tué lors d’une manifestation à la frontière entre Gaza et Israël, vendredi, constitue un personnage bien plus puissant.

Abu Thurayeh se déplaçait en chaise roulante, après avoir été amputé des deux jambes. Son frère avait indiqué à l’AFP que ce handicap avait été causé par un incident, en 2008, au cours duquel il avait été frappé par un missile lancé par un hélicoptère israélien durant une bataille contre le Hamas, à l’est du camp de réfugiés d’Al-Bureij dans le centre de Gaza.

Le manifestant palestinien handicapé Ibrahim Abu Thurayeh brandit un drapeau palestinien durant une manifestation le long de la frontière avec Gaza le 15 décembre 2017 dans des affrontements qui suivent la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël du président américain Donald Trump (Crédit : MOHAMMED ABED / AFP)

Vendredi, Abu Thurayeh a été photographié et filmé, un jour avant d’être abattu d’une balle dans la tête, selon le ministre de la Santé à Gaza, géré par le Hamas.

Dans ces images et ces vidéos, on peut le voir brandir un drapeau palestinien depuis son fauteuil roulant, et au somment d’un pylône électrique qu’il a réussi à escalader.

Dans une vidéo filmée plus tôt dans la journée de vendredi, on peut voir Abu Thurayeh agiter le drapeau palestinien et faire le signe de la victoire à l’intention des soldats israéliens de l’autre côté de la frontière.

« Je veux y aller », dit-il, en parlant de l’autre coté de la frontière, alors que de nombreux jeunes hommes l’entourent, certains munis de drapeaux palestiniens, d’autres jetant des pierres en direction des troupes.

« Cette terre est notre terre, nous n’abandonnerons pas. L’Amérique doit revenir sur sa décision », affirmait Abu Thurayeh dans une autre vidéo très largement relayée sur les réseaux sociaux.

L’armée a indiqué que la mort d’Abu Thurayeh s’inscrit dans le contexte d’une violente émeute, au cours de laquelle « il y eut de nombreuses tentatives de détruire la barrière de sécurité et de la traverser ». L’armée a ajouté qu’une enquête avait été ouverte et que les résultats seraient présentés dans les prochains jours. Des tirs réels ont été employés uniquement dans les cas où « les forces de l’ordre identifiaient une menace pour la vie des soldats ou pour les systèmes de sécurité », a ajouté l’armée.

Quels que soient les évènements spécifiques qui ont conduit à la mort d’Abu Thurayeh – il était pêcheur avant de perdre ses deux jambes – il incarne désormais l’image pour les Palestiniens et les autres d’un homme indomptable, au cœur pur, mort en martyr pour la défense d’Israël.

Le personnage a été le plus souvent représenté sous la forme d’un ange.

Dans l’une de ses formes angéliques, il s’élève de sa chaise roulante pour rencontre le fondateur du mouvement terroriste du Hamas, Sheikh Ahmad Yassin, le patron spirituel des kamikazes palestiniens, qui était également en chaise roulante, et a été tué par Israël dans une frappe de missile en 2004. Le décor planté pour leur rencontre est Jérusalem.

Dans une autre représentation populaire d’Abu Thurayeh, il est dépeint au sommet d’un arbre, hissant un drapeau palestinien devant un tank israélien qui se tient de l’autre côté de la barrière de sécurité, un symbole qui vise à évoquer l’attachement des Palestiniens à la terre.

Des centaines de voisins, d’amis et de responsables, notamment le chef du Hamas Ismail Haniyeh, ont rendu visite à la famille dans la tente érigée en hommage à Abu Thurayeh, dans le camp de réfugiés al-Shati à Gaza, qui a été orné de photos de lui dans une chaise roulante, muni d’un drapeau palestinien et d’un signe de « victoire ». Et, comme pour montrer la façon dont sa mort a été récupérée par l’ensemble de la société palestinienne, des postes des différentes factions politiques palestiniennes et diverses organisations communautaires sont alignées sur les murs de la tente.

Haniyeh, qui s’est également rendu aux funérailles de Thurayeh, et qui l’a qualifié de héros, a appelé à des jours de colère vendredi, dans les pays arabes et musulmans, jusqu’à ce que Trump revienne sur sa décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Le Hamas, qui cherche à détruire Israël, a appelé à une nouvelle intifada pour libérer Jérusalem après le discours de Trump, et a exhorté les Palestiniens à affronter les soldats et les résidents des implantations. En tant que puissance au pouvoir à Gaza, le Hamas a permis à des milliers de Gazaouis d’affronter des soldats israéliens à la frontière, selon les autorités israéliennes.

Israël tient aussi pour responsable le Hamas de la recrudescence des tirs de roquettes depuis la bande de Gaza vers les communautés du sud d’Israël, qui ont connu une ampleur inégalée depuis la guerre de 2014 qui a opposé le Hamas à Israël.

Le danger d’une prochaine escalade reste d’actualité après la décision de Trump sur Jérusalem, estiment les autorités israéliennes. Ceux qui l’espèrent et l’encouragent ont désormais de nouveaux symboles pour les y aider.

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