Syrie : La secousse causée par la frappe révèle l’importance de la cible
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Analyse

Syrie : La secousse causée par la frappe révèle l’importance de la cible

Le séisme de 2,6 sur l'échelle de Richter, provoqué par un raid aérien israélien présumé, indique que la cible était très explosive, selon un ex-chef du renseignement

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Une image satellite montre les résultats  d'une frappe israélienne présumée sur une base qui serait placée sous le contrôle de l'Iran à proximité de la ville de Hama, la veille, le 30 avril 2018 (Crédit : ImageSat International ISI)
Une image satellite montre les résultats d'une frappe israélienne présumée sur une base qui serait placée sous le contrôle de l'Iran à proximité de la ville de Hama, la veille, le 30 avril 2018 (Crédit : ImageSat International ISI)

L’explosion dans la province syrienne de Hama tard dimanche soir, qui a été attribuée à une frappe aérienne israélienne, a enregistré 2,6 sur l’échelle de Richter – un petit tremblement de terre, le genre de secousse qui ne détruira pas un bâtiment, mais qui pourrait faire tomber un cadre photo de votre étagère.

L’épicentre de cette secousse était une base militaire au sud de la ville de Hama, qui est reliée à la 47e brigade militaire syrienne et a été identifiée par des sources de l’opposition syrienne comme étant sous contrôle iranien et abritant un dépôt d’armes.

Le nombre de victimes de la frappe a varié, allant de 16 à 38 personnes tuées. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a fait état de 26 morts, la plupart iraniens.

L’Iran a officiellement nié avoir perdu des hommes dans l’explosion. Mais si l’on en croit le nombre de morts iraniens, la frappe de dimanche soir pourrait être l’une des plus meurtrières en plus de six ans de guerre civile en Syrie.

L’explosion de grande ampleur près de Hama, que l’on a pu ressentir et voir dans toute la région, n’a probablement pas été causée par le missile ou la fusée utilisée, mais par la cible qui a été touchée.

« Il s’agit peut-être de missiles balistiques à ogives lourdes. Le niveau d’explosion qui a réussi à affoler l’aiguille d’un détecteur de tremblement de terre ne provient pas du projectile qui a attaqué ces lieux, mais de la cible », a déclaré Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire et directeur actuel de l’influent Institut d’études de sécurité nationale.

فيديو للإنفجارات في ريف حماه ..نسأل الله السلامة للرجال هناك ..????الشفاء العاجل للجرحى ..حتى الآن لم يصرح مصدر مسؤول عن ماهية الإنفجارات ..#محردة_الآن

Posted by ‎محردة الآن‎ on Sunday, 29 April 2018

Yadlin, s’adressant à des journalistes lors d’une conférence téléphonique organisée par le Israel Project, a fait remarquer que la frappe a eu lieu après que CNN a rapporté la semaine dernière que les services de renseignements israéliens et américains surveillaient de près les vols entre l’Iran et la Syrie, y compris vers Hama, parce qu’il était entendu que ces avions étaient utilisés pour transporter des armes sophistiquées.

Un télescope numérique aux yeux d’aigle, utilisant un logiciel open source de suivi des vols, a repéré un supposé avion-cargo au départ de Mehrabad en direction de Hama, puis de Hama à Damas la nuit précédant la frappe.

En général, ce qui inquiète Jérusalem est que des missiles de précision de moyenne et longue portée, des engins aériens sans pilote – comme celui qu’Israël dit être entré dans son espace aérien en février – ou des systèmes de défense aérienne sophistiqués ne soient livrés en Syrie ou au Hezbollah au Liban.

Si les services de renseignement israéliens repèrent une telle cargaison, les décideurs du pays doivent déterminer si le risque de représailles l’emporte sur la menace posée par le matériel reçu.

« Devons-nous affronter l’Iran avant qu’il n’agisse, ou attendre ? » a ajouté Yadlin.

Si Israël est effectivement à l’origine de l’attaque de dimanche soir, la réponse semble être la première.

Un deuxième site en Syrie, près d’un terrain d’aviation à l’extérieur d’Alep, aurait également été touché tard dimanche soir, bien que les destructions n’aient apparemment pas été aussi importantes. Les photos de la scène montrent que cette deuxième cible était un grand bâtiment avec un panneau « Zeido Auto Test Center ». Des photographies de l’intérieur du bâtiment, postées sur les réseaux sociaux par le blog de défense israélien Intelli Times, ont montré qu’il pouvait également être utilisé comme un lieu potentiel de stockage d’armes.

Posted by ‎אינטלי טיימס‎ on Monday, 30 April 2018

Ces systèmes d’armes sophistiqués ne sont pas comparables à la menace d’un Iran nucléaire, a dit M. Yadlin, mais ils restent « très sérieux ».

La semaine précédant le rapport de CNN, les autorités israéliennes ont également divulgué une carte et des images satellites de cinq aérodromes syriens et de l’aéroport de Mehrabad à Téhéran, d’où ces prétendues livraisons d’armes décollaient. Bien que la base de Hama n’ait pas été incluse dans cette carte, l’aérodrome d’Alep – le site de la deuxième frappe du dimanche soir – faisait partie des cinq sites.

Une carte de la Syrie, fournie aux médias israéliens, le 17 avril 2018, montre les emplacements approximatifs de cinq bases qu’Israël pense être contrôlées par l’Iran. Ce sont l’aéroport international de Damas; la base aérienne de Sayqal; la base aérienne T-4; un aérodrome près d’Alep; et une base à Deir Ezzor. Leurs emplacements exacts sur la carte ne sont pas entièrement précis. La base de Sayqal, par exemple, est située à l’est de Damas, pas au sud de celle-ci comme elle apparaît sur la carte

Jusqu’à présent, personne n’a revendiqué cette attaque et ni l’Iran ni la Syrie n’ont porté d’accusations spécifiques, bien que certains médias liés à l’Iran et à ses mandataires aient indiqué qu’Israël serait à l’origine de l’attaque.

La Russie, qui s’est montrée beaucoup plus loquace à la suite de la frappe du 9 avril sur une base aérienne centrale syrienne, est restée silencieuse après cette frappe.

Selon les premières hypothèses, l’attaque aurait été menée par les forces rebelles syriennes dans la ville voisine d’al-Rastan – la base de Hama aurait été utilisée dans le passé pour mener des attaques contre les forces de l’opposition – mais Yadlin a rejeté cette hypothèse comme hautement improbable étant donné le niveau de sophistication des opérations.

« La puissance et la précision indiquent des capacités opérationnelles de niveau étatique, a-t-il précisé.

Il reste donc soit les États-Unis et leur coalition avec le Royaume-Uni et la France – qui ont attaqué des cibles en Syrie plus tôt ce mois-ci en réponse à une attaque aux armes chimiques par les forces du dictateur Bashar el-Assad – et Israël – qui mène une guerre discrète avec l’Iran et ses mandataires alors que la République islamique tente de s’établir militairement en Syrie.

Amos Yadlin prend la parole lors d’une conférence organisée par IsraPresse pour la communauté francophone au Begin Heritage Institute, Jérusalem, le 22 février 2015. (Hadas Parush/Flash90)

« Je pense que la seconde a plus de sens que la première », a indiqué M. Yadlin.

Cependant, si les Etats-Unis ne sont peut-être pas à l’origine de la frappe de Hama, ils ont semblé au moins lui avoir donné une certaine approbation tacite.

L’attaque est survenue quelques heures après une courte visite officielle du nouveau secrétaire d’État américain Mike Pompeo, au lendemain d’un entretien téléphonique entre le premier ministre Benjamin Netanyahu et le président américain Donald Trump, et alors que le ministre de la Défense Avigdor Liberman se trouvait aux États-Unis lors de sa propre visite officielle. Il fait suite à un voyage largement passé sous silence du chef de l’armée américaine au Moyen-Orient, le général Joseph Votel, la semaine dernière.

Ces visites et appels téléphoniques étaient plus probablement directement liés à l’annonce faite lundi soir par Netanyahu qu’Israël avait réussi à obtenir une demi-tonne de dossiers secrets iraniens prouvant un programme d’armes nucléaires dont il a toujours nié l’existence. Cependant, ils ont néanmoins donné l’apparence d’une certaine concertation.

Israël n’a pas besoin de l’autorisation américaine pour les frappes en Syrie, mais d’un soutien diplomatique et d’une « légitimité », a précisé M. Yadlin.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) tient une conférence de presse conjointe avec le secrétaire d’État américain Mike Pompeo au ministère de la Défense à Tel Aviv le 29 avril 2018. (Yariv Katz/Pool/Flash90)

Le 9 avril, une frappe sur une partie de la base aérienne syrienne T-4, prétendument contrôlée par l’Iran, près de Palmyre, a tué 14 personnes, dont au moins sept membres du Corps des gardiens de la révolution iranienne. Dans cette affaire, Israël a été explicitement accusé par l’Iran, la Syrie et la Russie d’avoir mené l’attaque. Les autorités israéliennes ont refusé de commenter.

Contrairement aux morts de dimanche soir, ces pertes ont été signalées dans les médias iraniens semi-officiels, l’une des rares fois où Téhéran a publiquement reconnu des pertes en Syrie.

Dans les semaines qui ont suivi l’attaque contre T-4, les responsables iraniens ont proféré un certain nombre de menaces directes contre Israël, indiquant que les représailles n’étaient qu’une question de temps.

Mais en ne reconnaissant pas formellement les morts et les blessés de dimanche, l’Iran peut éviter le type d’humiliation publique qui l’obligerait autrement à riposter immédiatement.

Une photo prise le 26 juillet 2017 au cours d’une visite guidée par le mouvement chiite libanais Hezbollah montre des membres du groupe armés d’un canon antiaérien monté sur une camionnette dans une zone montagneuse autour de la ville libanaise d’Arsal, le long de la frontière avec la Syrie. (AFP/Anwar Amro)

Un responsable de l’alliance pro-Assad en Syrie – composée d’Assad, de l’Iran, du Hezbollah et de milices chiites – a déclaré lundi au New York Times que la réponse de l’Iran pourrait intervenir dans une semaine environ, après les élections législatives du 6 mai au Liban, afin de ne pas nuire aux chances des multiples candidats du Hezbollah qui se présentent.

Selon Yadlin, un nouveau décompte de victimes à la suite de la frappe de dimanche ne modifierait pas radicalement les plans de l’Iran s’il avait déjà décidé de riposter pour l’attaque du 9 avril contre la base T-4.

L’ancien chef des services du renseignement a déclaré qu’une frappe de représailles iranienne pourrait prendre plusieurs formes : une attaque par missile depuis la Syrie, le Liban ou l’Iran lui-même ; une attaque sur l’une des frontières d’Israël ; ou le bombardement d’un site israélien ou juif à l’étranger, comme dans le bombardement d’un centre communautaire juif de Buenos Aires en 1994.

Un homme marche dans les décombres après l’explosion d’une bombe à l’Association mutuelle israélite argentine (centre AMIA) à Buenos Aires, le 18 juillet 1994, tuant 85 personnes et en blessant environ 300 autres. (Crédit : Ali Burafi/AFP)

Les Iraniens « peuvent utiliser un intermédiaire ou le faire directement », a indiqué M. Yadlin.

La perspective de telles représailles représente un dilemme majeur pour Israël. Le prix d’une représailles vaut-il la peine d’empêcher l’Iran et ses mandataires de faire venir des armes sophistiquées aux portes d’Israël ?

Yadlin a établi une comparaison avec le Hezbollah au Liban, où Israël n’a pas pris le même niveau d’action constante afin d’empêcher l’accumulation d’armes.

L’organisation soutenue par l’Iran, qui, selon les estimations, disposait d’un arsenal d’un peu plus de 10 000 roquettes pendant la Seconde Guerre du Liban en 2006, est aujourd’hui considérée par l’armée israélienne comme possédant près de 150 000 roquettes et missiles. Le Hezbollah, autrefois un groupe terroriste de deux sous, est maintenant considéré comme la principale menace pour l’armée israélienne. Fort de son expérience des combats en Syrie, le Hezbollah est devenu l’ennemi par lequel Tsahal mesure son état de préparation.

« [Payez-vous] un petit prix maintenant par prévention ou un prix élevé à l’avenir ? » a demandé Yadlin.

Si la perspective d’un futur prix élevé peut sembler l’option la moins souhaitable, surtout à la lumière de la menace posée par le Hezbollah – dans le tumultueux Moyen-Orient, quelques années supplémentaires de calme relatif n’est pas une chose insignifiante.

Pourtant, le ministre de la Défense Avigdor Liberman a déclaré à plusieurs reprises qu’Israël est prêt à payer le petit prix aujourd’hui.

« Je suis sûr d’une chose : nous ne permettrons pas que l’Iran s’installe en Syrie. Quel qu’en soit le prix. Nous n’avons pas d’autre choix », a déclaré M. Liberman lors d’une tournée dans le nord d’Israël au début du mois.

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