Tactique nulle, accord hors d’atteinte : Gantz a fait le jeu de Netanyahu
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Opinion

Tactique nulle, accord hors d’atteinte : Gantz a fait le jeu de Netanyahu

En six semaines, le chef de Kakhol lavan a connu un renversement extraordinaire - recommandé au poste de Premier ministre par les députés, il dirige aujourd'hui un parti exsangue

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Panneaux d'affichage de campagne électorale pour le Likud et le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le président de Kakhol lavan Benny Gantz, à Tel Aviv le 24 février 2020. (Flash90)
Panneaux d'affichage de campagne électorale pour le Likud et le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le président de Kakhol lavan Benny Gantz, à Tel Aviv le 24 février 2020. (Flash90)

Six semaines et demie après une performance suffisamment bonne aux élections pour être recommandé au poste de Premier ministre par une majorité de députés et un mois après avoir été invité par le président Reuven Rivlin à former le prochain gouvernement, la marche de Benny Gantz vers le bord de la falaise politique israélienne s’est encore accélérée jeudi.

Se retirant de la bataille difficile – et très probablement perdue – qui lui aurait permis de tenter de former une majorité viable par lui-même, Gantz a choisi de commencer un voyage vers l’oubli, il y a quatre semaines, en annonçant qu’il abandonnait la seule raison d’être de son mouvement Kakhol lavan – la promesse faite aux électeurs d’écarter de son poste le Premier ministre Benjamin Netanyahu – ce même Netanyahu dont Gantz et ses alliés, Yair Lapid et Moshe Yaalon, n’avaient cessé de dénoncer, tout au long de l’année dernière, le caractère dictatorial, sans scrupule, corrompu et dangereux devant l’opinion publique israélienne.

Clamant que la crise du coronavirus et la menace représentée par Netanyahu et ses collègues pour la démocratie israélienne nécessitaient un comportement « atypique », Gantz avait annoncé, le 26 mars, qu’il avait dorénavant l’intention d’unir ses forces à celles du Premier ministre dont le président du Parlement, Yuli Edelstein, député du Likud, venait tout juste d’écrire une nouvelle page de l’histoire politique israélienne en refusant de mettre en œuvre un jugement de la Cour suprême qui lui ordonnait de soumettre son maintien à sa fonction au vote.

Atterrés par ce qu’ils avaient qualifié de capitulation « rampante » de Gantz devant Netanyahu, l’accusant d’avoir volé les votes de leur électorat, Lapid et Yaalon avaient rompu leur alliance avec Gantz et rejoint l’opposition, s’efforçant de recoller les morceaux et résolus à défier autrement Netanyahu. Gantz, pour sa part, s’était fait élire président de la Knesset – en espérant que ce poste lui donnerait une influence supplémentaire dans les pourparlers de coalition qui devaient s’ensuivre.

Benny Gantz, leader de Kakhol lavan, lors d’une réunion de parti à Tel Aviv, le 12 décembre 2019. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

La tactique de Gantz – si elle a été bien intentionnée – s’est révélée controversée, vaseuse et médiocre.

Controversée, et c’est le moins que l’on puisse dire, parce qu’il s’était présenté aux élections et qu’il avait remporté l’adhésion des électeurs sur la promesse claire et répétée qu’il ne siégerait jamais dans un gouvernement placé sous l’autorité de Netanyahu tant que le leader du Likud se trouverait sous le coup d’une mise en examen pour corruption.

Bien sûr, les politiciens abandonnent régulièrement des positionnements essentiels ; il est moins commun de renoncer à la raison même qui a justifié une entrée en politique, la seule raison sur laquelle a été bâtie une plateforme politique entière (le procès de Netanyahu devait commencer le 17 mars mais son ministre de la Justice a fait fermer presque tous les tribunaux en raison de la pandémie de Covid-19 et le procès a été reporté, au plus tôt au mois de juin. Il faut rappeler que Netanyahu, pour sa part, dément toutes les accusations lancées à son encontre, clamant être victime d’une tentative de coup d’État qui impliquerait l’opposition, les médias, la police et les procureurs).

Une tactique vaseuse, parce que s’il avait vraiment eu le sentiment que la crise entraînée par le coronavirus et les menaces à l’encontre de la démocratie israélienne nécessitaient un passage à l’action atypique, mais qu’il s’était trouvé dans l’incapacité de rassembler par lui-même une majorité, Gantz aurait pu rendre le mandat à Rivlin et annoncer, avec un esprit de bonne citoyenneté de principe, que Kakhol lavan soutiendrait le gouvernement transitoire de Netanyahu (et soutiendrait la législation nécessaire pour le renvoi d’un nouveau scrutin) aussi longtemps que la bataille contre le coronavirus l’exigerait.

En même temps, il aurait pu promettre de bloquer la législation visant à réduire les pouvoirs de la Haute Cour, évoquée par Netanyahu et ses alliés depuis longtemps, et d’empêcher une annexion unilatérale de la Cisjordanie.

Et médiocre, parce que son abandon du seul principe qui avait justifié la mise en place de son alliance devait indubitablement entraîner l’effondrement de cette dernière, conclue avec Lapid et Yaalon, le privant par conséquent du poids politique nécessaire pour négocier avec Netanyahu, dinosaure politique expérimenté, en restant dans une position de force.

Gantz peut bien avoir été convaincu de la nécessité de mettre en place un gouvernement stable au sein de l’État juif pendant la crise, mais il savait qu’il négocierait la plateforme de ce gouvernement avec un Premier ministre qui a su – avec un certain vice – prendre le dessus sur une série de partenaires ou aspirants partenaires au fil des années et qu’il aurait donc besoin de chaque once d’influence susceptible de peser dans les discussions.

Selon des informations, quelques jours après le début des négociations, il aurait dit à son cercle proche diminué, avec lassitude, qu’il ne pouvait pas être sûr de ce que Netanyahu honorerait l’accord de rotation au poste de Premier ministre qui serait signé entre les deux parties et que si ce pari devait marquer sa fin politique, il pourrait au moins se consoler d’avoir tenté d’agir pour le bien du pays.

De manière tout à fait prévisible, jeudi, journée d’expiration du mandat confié à Gantz pour former un gouvernement – ce mandat qu’il a choisi de ne pas faire valoir – a expiré. Et de façon tout aussi prévisible, affaibli par ses propres actions, il s’est montré incapable de conclure un accord final de coalition avec Netanyahu.

Et de manière là encore tout à fait prévisible, malgré les discussions quasi-quotidiennes entre Gantz et Netanyahu au sujet de la situation « d’urgence » actuelle en Israël – alors que le coronavirus a entraîné le confinement de la majorité des Israéliens sommés de ne pas quitter leurs habitations, avec les inquiétudes suscitées par les forts taux de contamination dans de nombreux secteurs ultra-orthodoxes et, peut-être, dans certains secteurs arabes également ; avec des chiffres du chômage qui ont dépassé les 25 % et qui grimpent encore, les négociations ne sont pas sorties de l’impasse – et cela n’a rien eu à voir avec le Covid-19.

Elles sont tombées ostensiblement dans l’impasse en raison de l’insistance de Netanyahu à vouloir faire adopter une législation qui aurait empêché la Haute Cour de le disqualifier au poste de Premier ministre en raison de ses mises en examen pour corruption tant que durerait le mandat du prochain gouvernement – que ce soit lors de ses débuts, lorsqu’il serait Premier ministre, selon les dispositions qui figuraient dans l’accord manqué, ou lors de n’importe quelle période au cours de ces 18 mois, dans l’hypothèse où les magistrats émettraient un jugement tardif.

Mais même après ces 18 mois, lorsqu’il aurait dû remettre les rênes du pouvoir à son nouvel allié qui serait devenu Premier ministre « en titre », donnant peut-être l’envie à la Cour suprême d’écarter Netanyahu à ce moment-là. Je dis « ostensiblement » parce que, pour autant qu’on le sache, ce dernier aurait pu décider dès le début de laisser Gantz dans l’ombre jusqu’à l’expiration de son mandat.

Alors que Rivlin a officiellement informé la Knesset, jeudi matin, que ni Gantz ni Netanyahu n’avaient actuellement le nombre de votes nécessaire pour former un gouvernement, les législateurs ont dorénavant 21 jours pour tenter de s’accorder sur l’identité d’un chef de gouvernement qui serait susceptible de remporter le soutien d’une majorité de parlementaires.

Avec l’expiration de son mandat de Premier ministre et son influence déjà négligeable dorénavant disparue, Gantz a donc réussi, en l’espace de six semaines et demie, de passer du statut d’homme politique qui avait été chargé de mettre en place une coalition au chef compromis d’un parti bien moins important – une simple source d’irritation pour le Premier ministre actuellement en exercice à la tête du gouvernement transitoire.

Il pourrait pourtant menacer ou même tenter de faire avancer un projet de loi visant à disqualifier Netanyahu au poste de Premier ministre en tant que président de la Knesset – mais il semble n’avoir ni la volonté, ni le soutien nécessaire pour une initiative dont la légitimité démocratique paraîtrait douteuse. Cela irait également à l’encontre de tout ce qu’il a pu dire, ce dernier mois, sur l’impératif urgent d’un gouvernement stable pour s’attaquer à la crise du coronavirus.

Le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz et son épouse Revital quittent un bureau de vote à Rosh Haayin le jour des élections, le 17 septembre 2019. (Crédit : AP Photo/Sebastian Scheiner)

La liberté en termes de prise de décision revient dorénavant – et de manière démesurée – à Netanyahu, qui peut envisager raisonnablement de se maintenir au pouvoir et qui n’a pas de perspective réelle de le perdre – sauf intervention judiciaire. Remportant une forte adhésion dans les sondages comme l’homme qui, dans nos salons, nous raconte, presque tous les soirs, la manière dont il gère la pandémie et quelles limitations seront imposées ou allégées dans nos existences, le Premier ministre peut, en premier lieu, se payer le luxe d’anticiper un quatrième scrutin avec une certaine égalité d’humeur.

En raison de la pandémie et du fait que les chiffres du chômage grimpent en flèche, la satisfaction de l’électorat pour le Premier ministre pourrait décliner d’ici quatre mois – quand les élections pourraient être organisées. Mais, les manœuvres de Gantz signifient également que l’État juif ne dispose plus d’une opposition substantielle et crédible.

Netanyahu peut envisager raisonnablement de se maintenir au pouvoir et n’a pas de perspective réelle de le perdre – sauf intervention judiciaire

Ensuite, Netanyahu peut prendre son temps et voir si Gantz capitule entièrement à ses exigences, rejoignant une coalition dans laquelle Kakhol lavan ne sera qu’un partenaire marginal, sans influence réelle, qui sera laissé de côté lorsque le Premier ministre le désirera et bien avant la date prévue de rotation des pouvoirs, à l’automne 2021.

Netanyahu peut également intensifier les efforts qu’il est en train de livrer pour rallier deux « déserteurs » ou plus chez les travaillistes ou de Kakhol lavan. Il est déjà à la tête d’un bloc de 59 députés : il ne lui en manque que deux pour obtenir la majorité à la Knesset.

Jeudi, un grand nombre de ces partis ont réfléchi à de nouvelles élections qui les amèneraient à perdre leurs sièges. Netanyahu peut dire qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour éloigner la perspective d’un quatrième scrutin – le quatrième en seize mois – et que ce serait une décision de principe allant dans l’intérêt du pays de l’aider à éviter un nouveau vote en rejoignant son gouvernement.

J’ai placé le mot « déserteurs » entre guillemets parce que c’est Gantz, après tout, qui a ouvert la voie pour que les membres de son alliance Kakhol lavan, dorénavant en lambeaux, lui emboîtent potentiellement le pas. Si leur proche chef était prêt à siéger avec Netanyahu, l’ennemi juré, alors pourquoi y rechigneraient-ils ?

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