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Nécrologie

Trude Feldman, journaliste incontournable, décède à l’âge de 97 ans

La journaliste était célèbre pour ses entretiens présidentiels, son penchant pour le softball, mais aussi pour sa pugnacité 

Trude Feldman interviewe Jimmy Carter à la Maison Blanche en 1978. (Jimmy Carter Presidential Library)
Trude Feldman interviewe Jimmy Carter à la Maison Blanche en 1978. (Jimmy Carter Presidential Library)

WASHINGTON (JTA) – La scène dont je me souviens se déroule à l’extérieur d’un hôtel de Washington, l’un des palais majestueux où logent les dirigeants israéliens lorsqu’ils sont en visite ici. Un groupe de journalistes juifs et israélien attend Ehud Barak. Il sort d’un SUV. Nous l’assaillons de questions. Il nous ignore.

Puis il aperçoit Trude Feldman et sourit. Il la prend dans ses bras et serre sa frêle silhouette contre la sienne, avec son long manteau qui frôlait le trottoir et son énorme chignon de cheveux gris.

Barak sourit. « Trude Feldman ! » s’exclame-t-il.

C’était la force de Trude Feldman, son omniprésence, son affect de grand-mère et ses questions incessantes sur le softball qui lui ont permis d’approcher les « géants ».

Je ne me souviens pas exactement quand la scène avec Feldman et Barak s’est déroulée. Était-ce quand il était Premier ministre, ministre de la Défense, ou encore membre de l’opposition ? L’une des raisons pour lesquelles il est difficile de préciser le contexte s’explique par le fait que Trude Feldman était toujours là.

Feldman, qui travaillait à son compte pour des médias grand public, marginaux et juifs, qui a interviewé plusieurs Premiers ministres israéliens ainsi que tous les présidents, de Jimmy Carter à George W. Bush, est décédé le 23 janvier à Washington. Elle avait 97 ans.

Elle était célèbre pour ses interviews présidentielles, le Saint Graal pour les journalistes. Elle appréciait également l’interview de Yom Kippour, qu’elle présentait comme une occasion de rédemption. C’est ce qui lui a valu la première interview de Bill Clinton après qu’il a reconnu en 1998 avoir eu des relations sexuelles avec « cette femme ».

Les médias grand public se sont moqués d’elle pour son goût pour le softball – Feldman n’a pas mentionné Monica Lewinsky une seule fois, préférant plutôt demander à Clinton : « Que diriez-vous maintenant aux enfants du monde entier qui vous admirent et vous considèrent comme un modèle ? »

Trude Feldman admonestant un collaborateur du président Ronald Reagan lors d’un entretien avec le président à la Maison Blanche, le 15 janvier 1986. (Ronald Reagan Presidential Library/YouTube)

Clinton, un acteur médiatique avisé, a saisi la perche qui lui était tendue. « Ce qui m’a été vraiment utile au cours des dernières semaines, ce sont les conseils religieux que j’ai reçus sur l’expiation d’après la liturgie de Yom Kippour, pour me rappeler que s’il est inhabituel pour un président d’être dans une situation publique comme celle-ci, la vérité fondamentale est que la condition humaine – avec ses fragilités et sa propension au péché – est quelque chose que je partage avec les autres », a-t-il déclaré. « Je peux avoir foi en la force de l’expiation et finalement du pardon. »

Son approche douce a été immortalisée par l’actrice de « Saturday Night Live » Victoria Jackson, ses cheveux rassemblés à la façon du chignon désordonné de Feldman, dans un sketch de 1988 dans lequel Robin Williams a joué un président confus : Ronald Reagan acculé suite au scandale Iran Contra et cherchant à éviter les difficultés des questions. « Trudy ! Trudy ! Trudy ! » chuchote un assistant à Reagan alors qu’il cherchait de l’aide lors d’une conférence de presse. Williams faisait appel à Trudy.

« Monsieur le Président, cela peut vous sembler être un piège », clame Jackson dans le rôle de Feldman. « Mais de quoi aimeriez-vous parler ? »

Son neveu, le rabbin Daniel Feldman de Teaneck, a confié au Jewish Standard se souvenir que l’approche de sa tante avait suscité des moqueries – mais il a dit que cela avait également révélé des vérités.

« Nous étions tous les dindons de la farce, en réalité », a-t-il écrit. « Sa célèbre pugnacité, conjuguée à son style, a plus souvent suscité non pas un nuage de fumée mais de la profondeur, de la sincérité. L’accès qu’elle seule a pu obtenir – déconcertant pour certains, compris par les astucieux, reconnu par tous – a donné des résultats mémorables. »

Elle était tellement aimée des plus puissants que lors du 75e anniversaire, en 1999, de George H.W Bush, le sénateur Joe Lieberman, alors représentant démocrate pour le Connecticut, a fait référence à Feldman en ces termes : « une histoire merveilleuse de l’infatigable correspondante de la Maison Blanche, Trude Feldman ».

Ses articles et l’intégralité de son travail documentant les personnalités les plus célèbres et les plus puissantes avec qui elle s’est liée d’amitié et qu’elle a même interviewées, sont conservés par l’Université George Washington à Washington D.C.

« Ne prenez pas de notes, vous me rendez nerveuse ! » avait-elle dit à un assistant de Ronald Reagan lors d’une interview en 1986. « Je ne vais pas lui faire de mal ! »

Feldman était une auteure fluide et attachante. Elle réussissait à rendre « un rien » palpitant.

« Lorsqu’ils étaient président et vice-président (de 1981 à 1989), les deux hommes déjeunaient ensemble tous les jeudis dans le bureau ovale et partageaient leurs points de vue sur les questions intérieures et les affaires étrangères ainsi que leurs sentiments personnels », écrivait-elle en 1999 dans un éloge à Bush, qui comprenait des entretiens avec Bush et Reagan. « À ce jour, aucun des deux n’a révélé ces conversations. »

Issue d’une famille de rabbins, elle a lancé sa carrière en couvrant le procès en 1961 du responsable nazi Adolf Eichmann à Jérusalem, où elle a mis à profit sa formation de professeure d’hébreu en enseignant la langue à l’avocat du nazi. (Elle a également enseigné l’hébreu aux célèbres convertis Sammy Davis Jr. et Elizabeth Taylor, ainsi qu’à Paul Newman sur le tournage de l’ « Exodus ».)

La journaliste Trude Feldman (à gauche) interviewe la veuve d’Adolf Eichmann le 28 mai 1962 à Munich, en Allemagne, qui lui montre comment elle a tenu la main de son mari, l’ancien colonel de la Gestapo, lors d’une visite avec lui le 30 avril à la prison de Ramle en Israël. Un mur de verre les séparait lors de la visite. (AP Photo)

La promesse d’un traitement amical et sa persévérance ont aidé Feldman à garantir ses entretiens. Le porte-parole de George H.W Bush, Marlin Fitzwater, dans des mémoires de 1995 l’a qualifiée de « petite vieille implorante vêtue d’une robe fleurie ».

« Trude a perfectionné sa couverture de la Maison Blanche sur la base d’un principe simple », a déclaré le New York Times citant Fitzwater dans son livre. « Personne ne veut être grossier avec une vieille dame. »

Une source anonyme à la Maison Blanche a été plus direct en expliquant au Washington Post comment elle avait obtenu l’interview de Clinton. « Elle importune sans cesse les gens jusqu’à ce que quelqu’un cède et dise oui », a-t-il déclaré.

Elle était constamment présente à la Maison Blanche – sa carte de presse a été suspendue pendant 90 jours en 2001 lorsqu’une caméra de sécurité l’a surprise à fouiner autour d’un bureau dans le bâtiment. Jake Siewert, un porte-parole de Clinton, a déclaré à Newsweek en 2003 : « Je ne pense pas que vous puissiez nous mettre cinq dans une pièce pendant plus d’une heure sans que tôt ou tard la conversation ne revienne sur Trudy Feldman ».

Bill Jones, un autre ancien correspondant de la Maison Blanche, a écrit dans une rubrique nécrologique pour le World Tribune, l’un des journaux pour lesquels Feldman écrivait, qu’il y avait des conversations similaires dans les services secrets. Elle « a eu le culot nécessaire pour arriver à ses fins lorsqu’elle s’est heurtée à des obstacles dans sa tentative de couvrir un événement ».

Feldman faisait partie d’un groupe qui a hanté pendant des années la Maison Blanche, le Pentagone, le Département d’État et le Congrès – des pigistes reconnus pour l’une de leurs missions.

A ma connaissance, il n’y en a plus. Ils ont été progressivement remplacés par un corps de presse et une bureaucratie qui, après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, se sont pris beaucoup plus au sérieux. Trop sérieusement pour s’accommoder de la voix solitaire au fond de la salle qui pose une question bizarre, celle dont vous vous êtes moqué jusqu’à ce que vous réalisiez qu’il y avait peut-être des questions qui n’étaient pas dans votre manuel et qui devaient être posées. Lentement, parfois gentiment, parfois non, on a demandé à ces seconds rôles de quitter leurs postes durement acquis.

La Maison Blanche a révoqué la carte de presse de Feldman en 2007, mais elle a continué à travailler dans la ville, se présentant aux conférences de l’AIPAC, à l’extérieur des hôtels – jusqu’à ce qu’elle cesse de le faire.

Son neveu, le rabbin Daniel Feldman, a évoqué, au sujet de sa tante, le commandement de l’Exode interdisant de porter de faux témoignage, et son interprétation du commandement du Talmud : « n’acceptez pas, ni ne transmettez, un reportage négatif, faux ou sans but. »

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