Un avocat juif défend le nazi américain le plus tristement célèbre
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Un avocat juif défend le nazi américain le plus tristement célèbre

Jay Wolman affirme que même s'il est opposé au harcèlement antisémite sur Internet auquel se livre Andrew Anglin, il doit être protégé au nom de la liberté d'expression

Jay Wolman, à gauche, défend Andrew Anglin, à droite, fondateur du site antisémite Daily Stormer. (Groupe juridique Randazza/Wikimedia Commons via JTA)
Jay Wolman, à gauche, défend Andrew Anglin, à droite, fondateur du site antisémite Daily Stormer. (Groupe juridique Randazza/Wikimedia Commons via JTA)

WASHINGTON (JTA) — Jay Marshall Wolman, comme un millier d’autres avocats sur Twitter, est désabusé, peut-être un peu grossier. Il est aussi juif, ponctuant ses tweets de bénédictions en hébreu et autres références.

Il devient néanmoins on ne peut plus sérieux si on lui demande pourquoi il est devenu le premier avocat représentant Andrew Anglin, le nazi américain le plus tristement célèbre.

Wolman a fait les gros titres, cette semaine, lorsqu’il a tenté d’obtenir le rejet d’une plainte déposée contre Anglin, qui prétendait que le fondateur du Daily Stormer avait harcelé une Juive travaillant dans le secteur immobilier dans le Montana. La plainte de Tanya Gersh affirmait qu’Anglin l’avait plongée dans un état de « détresse émotionnelle », l’année dernière, lorsqu’il avait appelé une « tempête de trolls » contre elle et publié ses coordonnées personnelles.

Wolman, selon le Missoulian, un quotidien du Montana, avait alors déclaré qu’Anglin vivait à l’étranger à ce moment-là et qu’il se trouvait donc hors du champ des compétences du tribunal. (Les avocats de Gersh et de l’organisation Southern Poverty Law Center, qui la soutient, ont été incapables de retrouver Anglin. Un magistrat des Etats-Unis a imposé un délai pour apporter la preuve de l’endroit où il se trouve).

Wolman ne se cache pas d’être Juif dans son profil sur les réseaux sociaux. Je lui ai donc demandé pourquoi il avait estimé que c’était une bonne idée de représenter Anglin, qui se trouve être à la tête d’un bureau central sur Internet de pensée antisémite et raciste poussée à l’extrême.

Wolman, 41 ans, a décliné un entretien mais il m’a écrit ce qui suit : « En tant que membre juif de l’équipe représentant Andrew Anglin, je peux comprendre pourquoi cela vous intéresse de comprendre les raisons pour lesquelles je le représente et la manière dont elles viennent s’articuler avec mon identité. Je dois toutefois décliner poliment l’invitation. Même si je ne me dérobe pas aux demandes émanant des médias, je ne me considère pas moi-même comme étant un sujet de reportage ».

« Cela dit, comme vous enquêterez sur moi – sans aucun doute, je voudrais orienter votre attention vers notre référence du film d’Aaron Sorkin, ‘le président et Miss Wade ».

Wolman a inclus une citation de ce film réalisé en 1995 dans lequel le président titulaire dit : « L’Amérique n’est pas facile. L’Amérique, c’est la citoyenneté avancée. Il faut le vouloir vraiment, parce qu’il va y avoir une résistance. On va dire : ‘Vous voulez la liberté de parole ? Voyons si vous acceptez un type dont les propos vous feront bouillir le sang, qui se trouvera au centre de la tribune et qui prônera à plein poumons ce contre quoi vous avez passé votre vie à vous opposer. »

Je pourrais passer ma vie à m’opposer à ce qui a été dit

Wolman a ajouté : « Je pourrais passer ma vie à m’opposer à ce qui a été dit, mais je ne permettrai jamais à l’antisémitisme de se mettre en travers de mon engagement envers la liberté d’expression. Comme le disait le magistrat Holmes, « les dossiers difficiles font les mauvaises lois ».

« Toute restriction que le tribunal pourrait imposer sur le discours auquel vous-même êtes opposé sera sans aucun doute appliquée, à un moment donné, au discours d’une personne dont vous soutenez les idées. Si Andrew Anglin ne bénéficie pas de la liberté d’expression, alors ce n’est pas le cas non plus de la JTA », a-t-il poursuivi.

Le référence de culture populaire à un film des années 1990 n’est pas une surprise : Le fil sur Twitter de Wolman révèle son affection pour les films de cette décennie et des années 1980 (Il est fan de « Un monde pour nous », le drame adolescent tourné en 1989 avec John Cusack). Wolman a été candidat de l’émission « Jeopardy » en 2004 – ce qui n’a pas été la meilleure période parce qu’il s’est trouvé opposé à Ken Jennings, champion de tous les temps de ce programme de quiz.

Wolman et son partenaire de cabinet, Marc Randazza, évoquent régulièrement leur décision de défendre Anglin en disant de cette initiative qu’elle n’était pas facile, mais qu’il fallait pourtant bien que quelqu’un le fasse.

« C’est le prix foireux qu’il faut payer pour la liberté »

« C’est le prix foireux qu’il faut payer pour la liberté », a déclaré Randazza dans un portrait récent d’Anglin paru dans le magazine Atlantic.

L’affaire qui oppose Anglin et Gersh implique un autre provocateur suprématiste blanc, Richard Spencer, dont la mère, comme Gersh, vit à Whitefish, dans le Montana.

Au mois de décembre, Spencer a publié un article sur Medium accusant Gersh d’avoir menacé sa mère, Sherry, en la harcelant si elle n’acceptait pas de vendre l’immeuble commercial qui lui appartenait dans la ville. Gersh, agent immobilier, a prétendu pour sa part que c’était Sherry Spencer qui avait pris contact avec elle, cherchant à lui vendre l’immeuble pour mettre un terme aux protestations et pour calmer la ville perturbée par le profil émergent de son fils. Richard Spencer avait commencé à attirer l’attention des médias en 2016 pour son soutien à la candidature présidentielle de Donald Trump.

Le 16 décembre 2016, vingt-quatre heures après la parution de l’article sur Medium, Anglin avait posté un laïus intitulé « Les Juifs prennent pour cible la mère de Richard Spencer par le harcèlement et l’extorsion. AGISSEZ ! ». Il avait alors diffusé les coordonnées téléphoniques et l’adresse du domicile de Gresh, les coordonnées professionnelles de son époux et le profil Twitter de leur fils de 12 ans.

« Dites-lui ce que vous pensez des attaques vicieuses lancées par sa p… de mère contre la communauté de Whitefish », avait écrit Anglin.

Wolman et Randazza affirment, dans leur dossier, que les messages contre Gersh correspondent à des « tropes antisémites généralement reconnus, sans qu’ils puissent raisonnablement être interprétés comme étant un préjudice ».

« Et même l’expression nazie – indépendamment du mal psychique qu’elle induit pour les résidents juifs – appartient néanmoins à ce qui relève du discours protégé », dit le dossier.

Wolman, qui travaille au cabinet d’avocat du groupe juridique Randazza à Hartford, dans le Connecticut, a fréquenté l’université Cornell et la faculté de droit de Georgetown.

Sur les réseaux sociaux, il aime s’attaquer aux antisémites, notamment à Paul Nehlen, qui défie le président de la Chambre Paul Ryan dans son district du Wisconsin. Lorsque Nehlen a fait la liste de ce qu’il a affirmé être les 74 juifs « vérifiés » sur Twitter qui dominaient les médias, Wolman a posté : « C’est pour ça que j’aurais dû être vérifié, je serais devenu le Juif 75. »

Répondant à un mème sur Twitter demandant : « Que feriez-vous si vous deviez vous réveiller il y a cent ans ? », Wolman a répondu : 1) Parier contre les White Sox 2) Utiliser les recettes pour envoyer Hitler dans une école d’art ».

Le cabinet Randazza écrit également un blog indépendant et, dans un post, Wolman s’arrête sur le caractère ironique de Hanoukka.

Après avoir raconté la victoire des Macchabées face à leurs bourreaux séleucides, il écrit : « Faisons un bond en avant de 1 200 ans et qu’avons-nous ? Un Israël qui a capturé le mont du Temple il y a cinquante ans mais qui ne laisse pas les Juifs y prier. Quatre chansons d’Adam Sandler, un effort médiocre pour attirer l’attention face aux chants de Noël omniprésents. Huit nuits de cadeaux pour concourir avec la matinée de Noël, au lieu de quelques pièces pour récompenser la connaissance de la Torah ».

Wolman saupoudre ses tweets de références juives. Lorsqu’un autre avocat se demande si quelqu’un d’autre que lui souhaiterait que de nouveaux aliments fassent leur apparition dans son frigidaire, Wolman interroge : « Est-ce que tu diras Shehechayanu si ça arrive ? »

Anglin n’est pas la seule affaire du cabinet Randazza impliquant des trolls qui ont froissé les sensibilités juives. Dans un autre dossier, néanmoins, les avocats se trouvent du côté du plaignant : Chuck Johnson, qui a porté plainte contre ce qu’il reste de Gawker, un site de potins qui a fait faillite. En 2014, Gawker avait publié une entrée dépeignant Johnson sous les traits d’un journaliste raté et sollicitant des informations pour venir appuyer une rumeur embarrassante qui remontait aux années d’université de Johnson.

Johnson avait lui-même publié les coordonnées personnelles de ceux qu’il considérait comme ses ennemis, une pratique qui mène souvent au harcèlement. Il a au moins à une occasion nié la Shoah. (Johnson a fait savoir qu’il le regrettait).

J’ai demandé à Wolman de m’expliquer comment concilier ces deux affaires – la défense d’Anglin et la poursuite de Gawker – en termes de premier amendement. Lui (et Randazza) ont répondu dans des courriels séparés avec le même argument : La diffamation n’est pas une parole protégée.

« Les questions en jeu dans le dossier de M. Anglin sont différentes de celles du dossier de M. Johnson », a commenté Wolman. « Que je représente M. Johnson dans une affaire de diffamation tombe sous cette notion couvrant la parole qui, dans l’histoire, n’est pas protégée ».

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