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Interview

Un documentaire sur les affiches déchirées des otages reste malheureusement d’actualité

Un an après la sortie de "Torn", Nim Shapira, né en Israël, qui vit dorénavant à Brooklyn, déplore que l'intolérance qui a inspiré son film continue de sévir dans l'une des villes les plus diversifiées au monde

Les artistes et concepteurs de la campagne "KIDNAPPED" lancée après le 7 octobre, Nitzan Mintz et Dede Bandaid, accrochent des affiches dans le film de Nim Shapira "TORN : The Israel-Palestine Poster War on NYC Streets" (Crédit : Eyal Bau Cohen).
Les artistes et concepteurs de la campagne "KIDNAPPED" lancée après le 7 octobre, Nitzan Mintz et Dede Bandaid, accrochent des affiches dans le film de Nim Shapira "TORN : The Israel-Palestine Poster War on NYC Streets" (Crédit : Eyal Bau Cohen).

JTA — Ce qui avait attiré l’attention de Nim Shapira lorsque des vidéos de New-Yorkais en train de déchirer des affiches à l’effigie des otages israéliens avaient commencé à circuler en octobre 2023, ce n’était pas seulement l’offense flagrante faite aux captifs, c’était aussi été les poteaux sur lesquels les posters avaient été collés.

« Je reconnaissais chaque angle de rue », se souvient-il. « C’était mon quartier ».

Le cinéaste n’avait auparavant jamais mis son art au service de son identité d’Israélien vivant à New York. Mais Shapira avait immédiatement commencé à rassembler des images sur les affiches, et des vidéos sur ceux qui se sentaient dans l’obligation de les apposer et ceux qui cherchaient à tout prix à les arracher.

Le documentaire qui a été réalisé à l’issue de ces recherches, « Torn », est sorti pour la première fois l’année dernière, alors qu’une centaine d’Israéliens étaient encore retenus en otages – 251 personnes avaient été enlevées et emmenées à Gaza lors du pogrom commis par les hommes armés du Hamas, le 7 octobre 2023. Aujourd’hui, au moment où tous les otages vivants ont été libérés et où le Hamas a accepté de restituer les corps sans vie des 28 captifs décédés, Shapira, qui présente « Torn » avec l’espoir de pouvoir remporter des prix lors de différents festivals, déplore que son message reste encore et malheureusement profondément pertinent.

JTA s’est entretenu avec Shapira lundi dernier, quelques heures après la remise en liberté de 20 otages, pour évoquer ce qu’il a appris sur la guerre des affiches et pour parler des raisons qui, selon lui, rendent son film encore nécessaire aujourd’hui.

JTA : Avant le 7-Octobre, votre travail ne se focalisait pas sur votre identité israélienne. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de réaliser ce film ?

Nim Shapira : J’ai toujours milité pour la paix. Mais ensuite, le 7-Octobre est arrivé et mes amis ont cessé de me parler parce que je suis Israélien. C’est comme le vieil adage qui dit : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même ». Je devais simplement le faire. Je ne voulais pas faire ce film, mais je devais le faire.

Qu’avez-vous appris sur les individus qui déchiraient ces affiches ? Y a-t-il eu des moments où vous avez eu l’impression de les comprendre ?

C’est précisément ce que j’ai voulu explorer dans le film. Je ne justifie pas ce que ces personnes ont fait, et je ne le respecte pas – mais c’est un documentaire. En cela, il pose des questions. Ce n’est pas un film financé par telle ou telle organisation, ou tel ou tel pays. Je demande de l’empathie et si je demande de l’empathie, je dois aussi faire preuve d’empathie à l’égard de l’autre, et je dois aussi comprendre ses motivations.

Nim Shapira, directeur artistique et cinéaste. (Autorisation)

J’ai envie de dire que les personnes qui déchiraient ces affiches représentaient un large éventail de la population. Elles étaient âgées de 15 à 75 ans, Elles étaient issues de toutes les origines ethniques, elles venaient de tous les horizons, elles étaient de tous les âges. Et c’est ça qui m’a le plus frappé. Il y avait tellement de gens qui n’étaient en rien concernés par cette cause et qui ont pourtant choisi de déchirer ces affiches.

Certains l’ont fait après avoir perdu des membres de leur famille à Gaza à cause des frappes aériennes d’Israël. Certains l’ont fait sans avoir lu ce qui était écrit sur les affiches. On leur a dit qu’il s’agissait d’une campagne de propagande israélienne qui était financée par le gouvernement, et ils ont pensé qu’il fallait les retirer. Certains étudiants ont aussi déchiré des affiches parce qu’ils pensaient que c’était cool de le faire. D’autres étaient simplement antisémites.

Je ne veux donc pas placer une étiquette sur l’ensemble de ces personnes dans la mesure où ces affiches ont été déchirées pour des raisons différentes, multiples. Quoi qu’il en soit, c’était une atteinte à la liberté d’expression et c’était un geste anti-américain. Et il y a suffisamment de lampadaires à New York pour partager la souffrance des otages également.

Qu’espérez-vous que les spectateurs retiennent après avoir vu « Torn » ?

L’empathie, c’est la capacité de se mettre à la place de quelqu’un d’autre. Honnêtement, je ne pense pas qu’on puisse se mettre à la place d’autres personnes, car on ne peut jamais savoir très exactement ce que vit quelqu’un d’autre – toutefois, on peut essayer de quitter sa propre peau pendant un court instant. C’est tout ce que je demande pour ma part.

Je demande à tous ceux qui avaient déchiré ces affiches d’avoir une pensée pour ces victimes, pour ces otages qui n’avaient rien fait de mal. Et de mon côté, je demande aussi à ce qu’on comprenne que, de mon point de vue, la principale raison pour laquelle tous ces gens ont déchiré les affiches a été que le nombre de morts à Gaza n’a cessé d’augmenter tout au long de cette guerre.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans l’accueil qui a été réservé au film ?

J’ai pu projeter mon film dans des universités de l’Ivy League – de Columbia à Harvard en passant par Stanford et NYU. J’en suis très fier. Je suis très fier que certaines projections soient parvenues à rassembler des personnes issues des différents camps.

J’ai discuté avec des musulmans américains. J’ai discuté avec des Jordaniens et des Égyptiens. J’ai également discuté avec des Chinois et des Vénézuéliens — j’ai discuté avec tous ceux qui sont venus aux projections. Je pense que le plus surprenant a peut-être été qu’il y a eu une séance de questions-réponses à laquelle je n’ai pas pu assister — les gens sont simplement restés dans la salle et ils ont débattu jusqu’à ce qu’on leur demande de partir.

Il y a maintenant de bonnes raisons de retirer les affiches des otages : tous les otages vivants sont rentrés chez eux. Pourquoi votre film vaut-il encore la peine d’être vu ?

Pour deux raisons. La première, c’est que les familles des otages dont les proches sont toujours à Gaza nous demandent de continuer à nous battre. Elles ont encore besoin de nous.

Ces otages qui ont été assassinés, d’abord kidnappés puis assassinés, n’étaient pas seulement israéliens. Ils étaient américains mais ils étaient aussi népalais, thaïlandais ou tanzaniens. Ils étaient chrétiens, musulmans, bouddhistes ou Juifs. Des personnes appartenant à toutes les confessions sont encore retenues en captivité parce que leur seul péché a été d’être au mauvais endroit au mauvais moment – et leurs familles méritent de les pouvoir les retrouver, de pouvoir les ramener chez elles pour leur offrir un enterrement digne.

Mais mon film ne parle pas d’Israël ou de la Palestine. Mon film parle de New York et de l’Amérique. J’attends avec impatience le jour où ce film ne sera plus d’actualité, mais nous nous montrons aujourd’hui plus tribaux, plus polarisés que jamais. Nous vivons dans des bulles différentes. La guerre des affiches n’a pas seulement détruit les posters, elle a également détruit le tissu social de la ville. Nous sommes la ville la plus diversifiée de la planète, alors si nous ne pouvons pas prendre le temps de discuter ensemble, qu’allons-nous devenir ? New York accueille la plus grande population juive. Nous avons une importante population musulmane. L’antisémitisme atteint des sommets historiques ; l’islamophobie est également en hausse.

Mais ce ne sont pas des problèmes qui ne concernent pas que les Juifs ou les musulmans. C’est un problème de société et le film pose surtout des questions. Il demande : ‘Plusieurs vérités peuvent-elles se côtoyer au même moment ? Pourquoi l’empathie est-elle une ressource limitée, et pouvons-nous avoir des désaccords sans déshumaniser l’autre ?’ Donc oui, le film est toujours plus pertinent que jamais.

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