Un journaliste de JTA confronté à l’antisémitisme dans les rues de New York
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Témoignage

Un journaliste de JTA confronté à l’antisémitisme dans les rues de New York

"Ma colère s'est heurtée au soulagement que ma première expérience d'antisémitisme ait été si anodine. Les mots de ce sans-abri semblaient refléter le zeitgeist actuel"

Des juifs orthodoxes dans le quartier de Crown Heights, à Brooklyn, le 27 février 2019. (Crédit : Angela Weiss / AFP)
Des juifs orthodoxes dans le quartier de Crown Heights, à Brooklyn, le 27 février 2019. (Crédit : Angela Weiss / AFP)

NEW YORK (JTA) — A l’évidence, je suis un « sale enfoiré de juif ».

Au début du mois, alors que je venais d’arriver dans la ville, je marchais dans une rue du centre du quartier de Chelsea en compagnie d’Eddy Portnoy, un érudit yiddish et auteur du merveilleux livre Un mauvais rabbin lorsqu’un sans-abri s’est approché de nous et s’est mis à nous crier dessus.

J’ai d’abord fait la sourde oreille. Si je vis en Israël depuis maintenant 14 ans, j’ai grandi à Manhattan et ce type de comportement fait partie du bourdonnement somme toute habituel qui vrombit en arrière-plan quand on vit dans la Grosse pomme. Il a donc fallu une seconde pour que ses paroles me pénètrent réellement l’esprit.

« Sale enfoiré de juif », a-t-il fulminé. « Heil Hitler. »

J’ai été assurément choqué mais, de façon assez perverse, également réconforté. Journaliste, cela fait des années que j’écris sur la haine anti-juive. J’ai bu des cafés avec des membres du Hamas, discuté avec des ultra-nationalistes européens et j’ai écrit un livre – qui paraîtra bientôt – sur l’instrumentalisation de l’antisémitisme dans la guerre hybride contemporaine. Mais jamais je n’avais expérimenté un antisémitisme dirigé contre moi personnellement. Comme si, en tant que journaliste, j’en étais exempté.

Alors qu’Eddy et moi continuions à marcher, ma colère s’est heurtée au soulagement que ma première expérience d’antisémitisme ait été si anodine. J’ai eu le sentiment d’avoir été en retard. Ce n’était pas une expérience particulièrement mémorable, avons-nous tous deux décidé, mais elle avait été significative par le fait que les mots de ce sans-abri avaient paru refléter le zeitgeist actuel.

« Je ne suis pas sûr que vous puissiez jauger de manière appropriée l’antisémitisme sur la base de ce seul vagabond », m’a ultérieurement confié Eddy. « Ceci étant dit, la haine anti-juive inopinée telle que celle-là ne semble survenir que si vous arborez un signe distinctif juif » (je porte une petite kippa bleu tricotée). « Pour être honnête, un grand nombre de Hassidiques se baladent dans ce secteur, et je me demande si ce type les a harcelés », a-t-il ajouté.

Quelques nuits plus tard, alors que je venais de donner une conférence sur la falsification de la Shoah dans un think-tank local, je suis allé boire un verre avec un ami qui m’a dit avoir eu affaire à une rhétorique similaire dans la rue à deux occasions, ces dernières années.

Dans la mesure où la police de New York a fait savoir l’année dernière que les crimes antisémites dans la ville s’étaient accrus de 25 % par rapport à 2017, je me suis dit qu’il serait intéressant de traverser le processus connu de mes coreligionnaires après qu’ils ont rapporté leurs propres expériences de cette haine – la plus ancienne d’entre toutes.

Parmi les récents incidents, la destruction d’une fenêtre à l’avant d’une synagogue de Bushwick, à Brooklyn (qui avait conduit la ville à renforcer la sécurité autour des lieux de culte juifs), le coup de pied donné à une poussette poussée par une femme juive, un certain nombre d’agressions physiques et plusieurs incidents de vandalisme et d’incendies volontaires.

Un graffiti antisémite peint sur une maison juive à Staten Island, New York, le 17 octobre 2017. (Crédit : Capture d’écran CBS)

J’ai appelé Alex Rosemberg, directeur régional adjoint de l’ADL (Ligue anti-diffamation) à New York et dans le New Jersey, pour qu’il m’aide dans la procédure à suivre. Il m’a parlé du formulaire en ligne de signalement d’incident de son organisation.

Rosemberg m’a expliqué qu’il recevait une moyenne de 23 plaintes hebdomadaires, dont toutes ne sont pas nécessairement catégorisées comme relevant d’incidents racistes ou antisémites. Après avoir reçu une plainte, son équipe enquête pour déterminer si l’incident relève du crime de haine. L’ADL surveille également les médias pour repérer les éventuels méfaits, contactant souvent la police de New York pour lui demander si elle a eu connaissance d’un fait spécifique.

Dans le cas de Brooklyn, qui connaît « une hausse marquée des agressions », Rosemberg explique que son organisation estime qu’il est « incroyablement important de répondre à chacun de ces incidents individuellement lorsqu’ils surviennent. »

Au début des années 1990, l’ADL avait été fortement critiquée par de nombreux Hassidiques qui considéraient qu’elle n’avait pas suffisamment réagi aux émeutes de Crown Heights – qui avaient été marquées par de nombreuses attaques contre les Juifs.

Des juifs orthodoxes dans le quartier de Crown Heights, à Brooklyn, le 27 février 2019. En arrière plan, un véhicule de la Crown Heights Shmira Patrol, une patroulle de sécurité mise en place par la communauté juive, dans un contexte d’antisémitisme ambiant. (Crédit : Angela Weiss / AFP)

A la fin de l’année dernière, le FBI avait fait savoir qu’en tout, les crimes de haine avaient augmenté de 17 % en 2017 – ceux contre les Juifs connaissant une hausse de plus d’un tiers et comptant pour 58 % de tous les crimes liés à la religion. Toutefois, Rosemberg note que le niveau global du sentiment antisémite reste majoritairement stable – oscillant entre 12 et 15 % depuis des années.

« Ce qui a changé », continue-t-il, « c’est la hardiesse qui pousse ceux qui nourrissent ce sentiment à passer à l’acte. Les gens se sentent encouragés à passer à l’acte en raison du climat, en raison de la forme qu’a prise la rhétorique au niveau national. »

Dans l’ensemble, poursuit-il, le nombre relativement important d’incidents à New York – en comparaison avec d’autres régions – émane d’une augmentation des cas, mais reflète aussi une tendance croissante au signalement des faits ainsi que la plus grande présence juive à New York que dans d’autres parties du pays.

Néanmoins, ni l’ADL ni la police de New York n’ont pu voir « une tendance politique, raciale ou ethnique marquée dans ces incidents, » dit-il, évoquant leurs auteurs. « C’est vraiment aléatoire. Si vous vous entretenez avec l’équipe chargée des crimes de haine, elle vous dira la même chose. »

A Crown Heights, qui a connu une recrudescence significative des incidents antisémites violents, certains ont le sentiment que leur malheur n’a pas reçu l’attention suffisante. Une personnalité importante de la communauté m’a confié penser que ce désintérêt avait pour origine le fait que les victimes étaient des Juifs orthodoxes haredim.

« Il est indubitable que ces incidents n’ont pas reçu la même attention de la part des médias qu’ailleurs et je ne sais pas pourquoi », a commenté Rabbi Yaacov Behrman, un activiste local. « Je pense qu’en partie, c’est parce que lorsque les victimes sont des Juifs hassidiques, cela semble moins important pour certains. Mais – ce qui me paraît plus crucial – c’est parce que les incidents n’entrent pas dans l’agenda global. Si on ne peut pas les lier à l’extrême droite, c’est moins intéressant d’en parler. »

Behrman faisait probablement allusion aux nombreux suspects arrêtés par la police qui étaient de jeunes hommes de couleur.

Il a confié à JTA qu’une partie du problème, à Crown Heights, était la gentrification, et que leurs résidents à faible revenu considèrent les Juifs orthodoxes et les propriétaires immobiliers juifs comme les premiers responsables de leur départ.

Illustration. Des Juifs ultra-orthodoxes à Crown Heights, à Brooklyn, à New York, le 20 mars 2012 (Crédit : Serge Attal/FLASH90/File)

« Les gens n’ont plus les moyens de vivre ici. Et maintenant, un mensonge s’est répandu selon lequel, d’une certaine manière, les Juifs étaient protégés de la gentrification et n’étaient pas touchés par ce phénomène, et que certains développeurs immobiliers sont Juifs, » a-t-il expliqué.

« Indépendamment du fait que le développeur ou le propriétaire fasse les choses légalement ou non, si vous allez frapper un Juif innocent parce que vous avez le sentiment que la personne qui a augmenté le montant de votre loyer est juif, vous ciblez un Juif innocent. Et c’est là la définition très exacte de l’antisémitisme. »

Toutefois, malgré la hausse des incidents, il est important de ne pas exagérer le niveau d’inquiétude, selon Rabbi Eli Cohen, directeur du conseil communautaire juif de Crown Heights.

« Nous avons constaté davantage d’antisémitisme à Crown Heights parce que nous sommes proches d’avoir une communauté très mélangée mais le vieux narratif de deux communautés qui s’affronteraient à Crown Heights, ce n’est pas ça qu’il se passe, » a-t-il expliqué.

« Nous n’assistons pas du tout à ça. Les responsables des communautés locales entretiennent une bonne relation. Nous n’entendons pas la même rhétorique que celle qui était utilisée dans les années 1990. A partir de ce point de vue, je pense que je vois tout cela davantage dans le cadre du phénomène que nous avons vu se développer dans toute la ville – et certainement à cause d’une meilleure transmission des incidents, qui étaient tus dans le passé. »

« Je ne parlerai pas d’une communauté assiégée, » a-t-il ajouté.

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