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Opinion

Une coalition avec Smotrich et Ben Gvir menacera les liens avec les États-Unis

Les valeurs partagées sont un pilier de la relation entre les deux pays - la nomination de ministres lançant des incitations contre les Arabes serait une aubaine pour les progressistes anti-israéliens

De gauche à droite : le leader d’Otzma Yehudit, le député Itamar Ben Gvir, le chef de l’opposition et leader du Likud, Benjamin Netanyahu, et le chef de HaTzionout HaDatit, le député Bezalel Smotrich. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)
De gauche à droite : le leader d’Otzma Yehudit, le député Itamar Ben Gvir, le chef de l’opposition et leader du Likud, Benjamin Netanyahu, et le chef de HaTzionout HaDatit, le député Bezalel Smotrich. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Suite au cinquième round électoral en moins de quatre ans, Benjamin Netanyahu, le Premier ministre le plus pérenne de toute l’Histoire d’Israël, fait son retour.

Même s’il est divisé, le pays a clairement basculé à droite. La « coalition du changement », restée au pouvoir pendant un an, comprenait des partis de gauche, du centre, de droite ainsi qu’un parti arabe – une première. Il s’est effondré non en raison de sa diversité idéologique, mais à cause de la violence. Les sondages réalisés au mois de mars 2022 montraient qu’une majorité de Juifs israéliens considéraient que la présence d’un parti arabe au sein d’un gouvernement était une bonne chose. Un point de vue qui devait changer de manière dramatique avec des attentats terroristes commis par des Palestiniens contre des Israéliens pendant le ramadan – et avec l’affirmation faite par la droite que le gouvernement était limité dans sa riposte parce qu’il dépendait justement d’une faction arabe.

En réalité, le gouvernement dirigé par Bennett n’avait pas montré de faiblesse dans sa réponse – mais cette idée était restée et elle a, à terme, contribué à l’essor du parti d’extrême-droite dirigé par Bezalel Smotrich et par Itamar Ben Gvir. Personne n’a autant gagné des violences et de la méfiance croissante à l’égard des Arabes israéliens que le parti HaTzionout HaDatit, devenu la troisième formation la plus forte en Israël.

Oui, Netanyahu est en position de former un gouvernement et sa prise de parole, lors de la soirée électorale, a été bien plus conciliante que la posture qu’il avait adoptée pendant sa campagne. Toutefois, il a un choix difficile à faire. Le plus facile, pour lui, serait de mettre en place une coalition de droite étroite. Mais une telle coalition ne dépendrait pas seulement de la nomination de Ben Gvir et de Smotrich à d’importants postes ministériels : elle autoriserait les deux hommes à établir les rapports de force au sein du gouvernement.

Netanyahu n’est peut-être pas un aventurier – eux le sont. Et un tel cas de figure aura des conséquences en Israël, avec les Arabes israéliens et avec le système judiciaire ; il aura des conséquences également sur la question palestinienne et sur une recrudescence possible des violences ; et il affectera aussi les partenaires arabes de l’État juif (Abdullah bin Zayed – le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis – a averti Netanyahu pendant un déplacement en Israël, avant les élections, que l’inclusion de Smotrich et de Ben Gvir aurait un impact sur les relations avec les Émirats.)

Des conséquences dont se réjouiront ceux qui n’ont aucun amour pour Israël, et qui sauront exploiter ce cadeau tombé du ciel

Avec des répercussions qui se feront également ressentir ici, aux États-Unis. Le sénateur Robert Menendez, Démocrate centriste connu pour être un fervent soutien d’Israël, a mis en garde sans ménagement contre les conséquences pour les relations bilatérales d’un gouvernement où Smotrich et Ben Gvir occuperaient des postes à haute responsabilité. Ce qui devrait tirer la sonnette d’alarme en Israël. Menendez, ici, prenait en compte un élément fondamental de la relation tissée entre l’État juif et les États-Unis : Ces liens sont ancrés dans les valeurs partagées.

Oui, les intérêts mutuels sont importants – mais les Américains se sont identifiés à Israël en raison des valeurs partagées entre les deux pays. Cela avait été ces valeurs qui avaient amené Harry Truman à soutenir la création d’Israël et John Kennedy à être le premier à évoquer « une relation particulière ». Ronald Reagan s’identifiait à l’État juif. De la même manière, ces valeurs partagées avaient entraîné un fort soutien pro-israélien au Congrès, au Sénat ; chez les Républicains et chez les Démocrates qui venaient par ailleurs de districts ou d’états où la population juive était pourtant négligeable. Nos valeurs partagées avaient créé le prisme qui permettait d’entrevoir nos intérêts mutuels. Ce sont elles qui avaient assuré la nature bipartisane du soutien à Israël.

La perte de ces valeurs partagées entraînera la perte d’un élément fondamental et fondateur. De plus, cette perte dynamisera de manière inespérée et spectaculaire les critiques d’Israël les plus féroces aux États-Unis. Déjà, dans le mouvement progressiste, certains affirment que l’État juif ne partage pas nos valeurs – c’est la source de leur réprobation. Ils veulent que les États-Unis prennent leurs distances face à Israël ; qu’ils changent la nature de la relation qui unit l’Amérique à l’État juif ; ils votent contre l’assistance militaire et ils refusent même le droit d’Israël à se défendre face aux tirs de roquette du Hamas et du Hezbollah.

Il ne peut pas y avoir de plus grand cadeau fait à ces progressistes que la présence dans le futur gouvernement de ministres anti-arabes, qui incitent à la haine anti-arabe et qui s’opposent à un système judiciaire indépendant et à la séparation des pouvoirs. Si le Premier ministre Netanyahu devait choisir de former un gouvernement étroit de droite, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich en deviendront le visage. Leur hostilité non-dissimulée à l’égard des Arabes israéliens et les « réformes » judiciaires qu’ils envisagent affaibliront l’image d’Israël en tant que démocratie.

Des conséquences dont se réjouiront, à n’en pas douter, ceux qui n’ont aucun amour pour Israël, et qui sauront exploiter ce cadeau tombé du ciel. Ils l’utiliseront pour donner un nouvel écho à leurs appels, devant le Congrès et dans tout le pays. Ils s’en serviront pour tenter de défaire certains aspects de la relation, et très certainement pour contester les requêtes militaires d’Israël. Et ils verront là une opportunité de se joindre à leurs homologues européens qui cherchent à ôter toute légitimité à Israël.

La réalité est que personne ne peut tenir pour acquise la nature de la relation tissée entre les États-Unis et Israël. Oui, Israël a des forces inhérentes parce qu’indépendamment de ses critiques, cinq scrutins ont pu rappeler à tous qu’Israël est une démocratie dans laquelle ce sont les citoyens qui ont le dernier mot. Et oui, Israël est aussi la « Start-Up Nation » qui offre tant à sa région et au monde en matière de technologies de l’eau, de technologies alimentaires, dans la santé, dans la cybersécurité (de plus, alors que les Russes et les drones iraniens signalent de nouveaux dangers et de nouvelles menaces pour le monde, les avancées israéliennes sont susceptibles de changer la donne – comme c’est le cas des défenses laser – et elles donneront encore une importance supplémentaire au partenariat avec Israël).

Et pourtant, il y a une campagne anti-israélienne et il est important de ne pas renforcer ceux qui sont bien déterminés à affaiblir la relation. La formation du gouvernement en Israël est une décision israélienne. Dans des circonstances normales, nous, les Américains, n’aurions pas de conseil à donner. Mais les circonstances ne sont pas normales et, en conscience, nous ne pouvons pas garder le silence en sachant pertinemment quel sera l’impact énorme qu’auront les paroles et les actions d’Itamar Ben Gvir et de Bezalel Smotrich, hissés à la barre d’un important gouvernement, sur la relation américano-israélienne. Cette relation est trop précieuse et trop importante pour les deux pays et pour le Moyen-Orient dans son ensemble – au vu des menaces iraniennes – pour qu’on lui porte atteinte. Même si cela devait signifier de résister à la vague croissante de l’extrême-droite, Netanyahu devrait avoir la sagesse de ne pas former un gouvernement étroit mais une large coalition qui épouse les valeurs démocratiques israéliennes au lieu de les saper.

Dennis Ross and David Makovsky sont chercheurs émérites au sein du Washington Institute. Ils ont tous les deux travaillé dans des administrations américaines dans le cadre des négociations israélo-palestiniennes. Ross, qui a dirigé l’équipe de négociateurs américains pour la paix dans les années 1990, a travaillé en étroite proximité avec Rabin, tandis que Makovsky couvrait Rabin en tant que journaliste à ce moment-là. Ils sont les co-auteurs de « Be Strong and of Good Courage: How Israel’s Most Important Leaders Shaped Its Destiny » (Public Affairs, 2019). Makovsky est aussi le créateur du podcast Decision Points.

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