Une histoire juive irakienne, écrite en arabe, étonnamment plébiscitée par Abbas
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Une histoire juive irakienne, écrite en arabe, étonnamment plébiscitée par Abbas

Le dirigeant palestinien a reçu la permission de la famille israélienne de Yitzhak Bar Moshe de réimprimer et distribuer son livre "Exodus from Iraq", qui aurait fait pleurer Abbas

L'auteur israélien d'origine irakienne disparu, Yitzhak Bar Moshe. (Autorisation : Idit Shemer)
L'auteur israélien d'origine irakienne disparu, Yitzhak Bar Moshe. (Autorisation : Idit Shemer)

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas prévoit de demander la réimpression de nouvelles copies d’un ouvrage rédigé par l’auteur israélien d’origine irakienne disparu Yitzhak Bar Moshe et de les distribuer aux Palestiniens et autres lecteurs arabes, a fait savoir dimanche Ziad Darwish, membre de la Commission de l’OLP pour l’interaction avec la société israélienne.

Ziad Darwish a fait cette déclaration au lendemain de la réception par Abbas de cinq membres de la famille de Yitzhak Bar Moshe au siège de l’Autorité palestinienne à Ramallah.

« Le président a l’intention de réimprimer prochainement le livre de Bar Moshe Exodus from Iraq en arabe, car il souhaitait informer les Palestiniens, les Arabes et tous les autres de l’histoire des Juifs dans le monde arabe. Il veut qu’ils sachent ce qui leur est arrivé en Irak, mais également dans les camps de transit en Israël », a expliqué Darwish, cousin du célèbre poète palestinien Mahmoud Darwish qui était ami avec Bar Moshe, au Times of Israel.

« Il a fait savoir à la famille de Bar Moshe qu’il l’avait lu pour la première fois lorsqu’il vivait en Syrie et qu’il l’avait fait pleurer. Il a dit qu’il pensait qu’il était très important, car il montre comment la souffrance des Juifs irakiens est similaire à celle du peuple palestinien », a ajouté Ziad Darwish, soulignant qu’il comptait le donner « à la plupart des gens qu’il rencontrera après avoir reçu les nouveaux exemplaires ».

Le membre de l’OLP a indiqué que la famille de l’auteur comme la Commission de la communauté séfarade, éditrice originale du livre, avait autorisé à Abbas d’en demander la réimpression.

C’est le +972 Magazine qui avait rapporté en premier ce mois-ci la volonté du dirigeant de l’Autorité palestinienne.

La Commission de la communauté séfarade avait publié le livre dans les années 70 en arabe avant de le faire traduire en hébreu.

L’œuvre traite de l’histoire de la communauté juive d’Irak et de son immigration en Israël, a expliqué Idit Shemer, la fille de Bar Moshe, âgée de 58 ans.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas serre la main d’Idit Shemer, la fille de Yitzhak Bar Moshe, un auteur israélien d’origine irakienne disparu, au siège de l’Autorité palestinienne à Ramallah le 16 novembre 2019, avec Ziad Darwish à leurs côtés. (Autoirsation : Idit Shemer)

« Il se penche sur des histoires familiales personnelles, les voisins et la vie en Irak et évoque la réflexion des Juifs sur le pays où émigrer — Israël, l’Angleterre ou ailleurs », a décrit Idit Shemer lors d’un entretien téléphonique dimanche, notant que son père ne pensait pas que c’est le sionisme qui avait motivé les Juifs irakiens à s’installer en Israël. « Le livre aborde également des informations historiques et politiques et les relations judéo-musulmanes et adopte un point de vue critique du sionisme qui reconnaît la souffrance vécue par les Palestiniens. »

L’histoire juive irakienne remonte à l’ancienne Babylonie, qui a prédaté l’avénement de l’islam. La communauté a survécu aux multiples conquérants du pays. En 1910, les Juifs représentaient environ un quart de la population de Bagdad. Mais les émeutes inspirées par les nazis en 1941, appelées Farhoud, ont causé la mort de 180 Juifs et contribué au départ de la communauté. Au début des années 1950, contraints de renoncer à leur citoyenneté et pillés de leurs biens, quelque 120 000 Juifs ont fui.

De nombreux Juifs d’Irak, arrivés en Israël dans les années 50, ont passé du temps dans des camps de transit appelés ma’abarot, qui accueillaient principalement des Juifs venus de pays arabes à leur arrivée dans l’État hébreu. Ces camps, la plupart composés de tentes et de cabanes de fortune, connaissaient des conditions sanitaires déplorables et des problèmes d’eau et ont poussé des membres de la communauté d’accuser leur nouveau pays de discrimination.

Par le passé, Abbas, auteur de plusieurs livres lui-même, a allégué qu’Israël, en coordination avec les autorités britanniques et irakiennes, avait perpétré les violences contre les Juifs d’Irak pour les encourager à émigrer vers l’État juif balbutiant.

En 2012, il a cité ce qu’il a présenté comme l’une des descriptions faites par Bar Moshe de la discrimination que les Juifs d’Irak ont subie à leur arrivée en Israël dans un article.

« [L’ancien Premier ministre David Ben Gurion] a implémenté ce qu’il espérait lorsqu’il a envoyé ses émissaires en Irak et au Maroc pour y déraciner les Juifs par la force et la mort afin de faire venir des centaines de milliers d’entre eux [en Israël] », avait-il alors écrit.

Tom Segev, un historien israélien, n’a pas connaissance de preuves appuyant les affirmations du dirigeant arabe. De son côté, Shlomo Hillel, qui a joué un grand rôle dans l’exode des Juifs d’Irak, les a décrites comme une invention.

« L’affirmation d’Abbas est parfaitement fausse et mensongère. Les Juifs en Irak ont été arrêtés et chassés de leur travail. Des manifestations étaient également organisées contre eux. Ils vivaient dans des conditions très dures », a assuré Shlomo Hillel, 96 ans, par téléphone. « Ils ont fui. »

Dans un article paru en 2007, Reuven Snir, un enseignant de littérature arabe de l’université de Haïfa, avait indiqué que Exodus from Iraq avançait en réalité que les autorités irakiennes étaient responsables du départ des Juifs.

Des Juifs irakiens arrivent à l’aéroport de Lod en Israël, le 1er mai 1950. (Crédit : GPO / BRAUNER TEDDY)

« Le lecteur est amené à la conclusion que l’émigration juive n’était pas du tout le résultat d’une motivation sioniste intérieure de la part des Juifs irakiens, mais plutôt le résultat de la pure bêtise et de l’aveuglement des autorités irakiennes à l’époque ainsi que de leurs politiques myopes et de leur opportunisme cynique », avait-il ainsi écrit dans Middle Eastern Studies, au sujet du livre de Bar Moshe. « Il semble qu’ils aient utilisé les Juifs comme bouc-émissaire de leurs propres problèmes et échecs, afin de se protéger de la colère de leur peuple. »

Bar Moshe et sa famille ont quitté Bagdad en 1950, après l’arrestation et la pendaison de deux de ses amis par les autorités pour leur implication dans des activités communistes et sionistes, d’après Shemer, musicien basé à Jérusalem, âgé de 23 ans à l’époque.

Après son installation en Israël, Bar Moshe fonde al-Anbaa, un quotidien arabophone, et devient ensuite directeur d’une station de radio en arabe financée par le gouvernement. À la suite de la signature du traité de paix avec l’Égypte en 1979, il sert d’attaché pour les affaires culturelles et journalistiques à l’ambassade israélienne du Caire. Il écrira au moins dix livres en arabe, dont trois seront traduits en hébreu.

Ziad Darwish a indiqué qu’Abbas avait confié à la famille Bar Moshe samedi qu’il se souvenait avoir regardé l’auteur traduire l’ancien président égyptien Anouar al-Sadate et le Premier ministre Menachem Begin à la télévision.

« Il leur a dit qu’il trouvait que ses compétences en arabe étaient extraordinaires », a rapporté Darwish.

En 2003, il avait expliqué à un magazine en hébreu nommé Direction:East qu’il préférait écrire en arabe, car il se sentait plus proche de la langue, d’après +972.

La décision d’Abbas de distribuer le livre en arabe pourrait lui redonner une seconde vie. D’après Shemer et Darwish, trouver des exemplaires de Exodus from Iraq en arabe seraient en effet une tâche ardue.

« J’ai un ami qui en a trouvé un dans une librairie d’occasion l’autre jour, mais il est très compliqué de mettre la main dessus », a constaté Shemer.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas rencontre des membres de la famille de Yitzhak Bar Moshe, le 16 novembre 2019 au siège de Ramallah. (Autorisation : Idit Shemer)

Il a également affirmé que ces deux dernières années, Abbas avait commandé 500 exemplaires de Baghdad, My Beloved [Bagdad, mon amour] de Shmuel Moreh, un autre auteur israélien originaire d’Irak, et les avait donnés à des Palestiniens et d’autres locuteurs arabes.

Shemer a rapporté que son père, décédé en 2003, n’avait jamais rencontré Abbas, mais pense que les deux auraient eu une relation forte.

« Je regrette qu’il n’ait pas pu être là hier soir pour rencontrer Abbas », a-t-elle déploré. « Je sais qu’ils auraient eu tant de choses à se raconter. »

Ces dernières années, Abbas a accueilli des délégations d’Israéliens originaires de pays arabes au siège de l’Autorité palestinienne.

En novembre 2016, il avait ainsi déjà reçu un groupe principalement composé d’Israéliens d’ascendance irakienne : « Lorsque je vous accueille, je n’ai pas l’impression de m’entretenir avec des visiteurs, mais plutôt à ma famille. Ce qui nous rapproche peut-être, c’est la civilisation, la culture et la langue que nous partageons. »

Shemer a expliqué que Bar Moshe avait fini par quitter Israël dans les dernières années à cause de sa désillusion à l’égard de la situation politique.

« Il avait le cœur brisé après la mort de Rabin et ne pouvait plus le supporter », a-t-elle confié. Il s’est installé à Manchester au Royaume-Uni, mais il était agglutiné à son poste de radio là-bas, suivant constamment ce qu’il se passait en Israël. Son corps vivait toujours dans un endroit, et son âme ailleurs. »

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