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Analyse

Une position « morale » anti-russe de la part d’Israël ne serait bonne pour personne

Le ministre des Affaires étrangères Lapid voudrait qu'Israël se range du côté de l'Ukraine, alors que le Premier ministre Bennett évite de condamner directement Moscou

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite s'entretient avec le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid lors d'une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre, à Jérusalem, le 27 février 2022. (Crédit: Yoav Ari Dudkevitch/POOL)
Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite s'entretient avec le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid lors d'une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre, à Jérusalem, le 27 février 2022. (Crédit: Yoav Ari Dudkevitch/POOL)

Avant même que les troupes russes n’envahissent l’Ukraine la semaine dernière, Israël se trouvait déjà dans une situation diplomatique délicate.

Ce n’est un secret pour personne que les États-Unis sont de loin l’allié le plus proche de Jérusalem. Israël entretient également des liens profonds et variés avec chaque état européen et, à bien des égards, avec l’Union européenne en tant qu’institution.

Les relations d’Israël avec l’Ukraine sont également solides. Des dizaines de milliers de professionnels ukrainiens dans le domaine de l’informatique travaillent pour des entreprises israéliennes, et l’Ukraine est l’un des principaux fournisseurs d’Israël de blé, d’œufs et d’autres produits de première nécessité. L’Ukraine aimerait qu’Israël lui vende des systèmes d’armes avancés, et a laissé entendre qu’elle reconnaîtrait Jérusalem comme capitale israélienne si les liens en matière de défense étaient renforcés.

Par ailleurs, les dirigeants israéliens savent qu’ils doivent maintenir des liens stratégiques avec la Russie. Israël est unique parmi les pays occidentaux en ce sens qu’il ne considère pas Moscou comme un adversaire et que la Russie ne se sent pas menacée par Israël. Bien qu’Israël se soit montré disposé à tuer des soldats et des pilotes soviétiques pendant la guerre froide, la situation est aujourd’hui tout à fait différente.

Depuis septembre 2015, la Russie maintient une présence militaire active au-dessus de la frontière nord d’Israël en Syrie pour soutenir le régime de Bashar el-Assad.

Alors qu’Israël mène sa « campagne d’entre-deux-guerres » pluriannuelle contre l’enracinement iranien le long de ses frontières, la présence des forces russes est une complication importante, qui doit être prise en considération chaque fois que des avions israéliens survolent l’espace aérien syrien.

Les dirigeants politiques et militaires d’Israël ont – de manière assez impressionnante – réussi leurs opérations contre des cibles iraniennes, du Hezbollah et syriennes tout en évitant de mettre la Russie en colère. Il y a eu des tensions occasionnelles, en particulier autour de la destruction, en septembre 2018, d’un avion de reconnaissance russe par les forces anti-aériennes syriennes qui tentaient de cibler des F-16 israéliens. Moscou a publiquement blâmé Israël et a annoncé peu de temps après que l’armée syrienne recevrait des systèmes avancés de défense aérienne S-300.

Mais cette turbulence dans la relation n’a pas provoquer d’incident majeur. L’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu a régulièrement rencontré Poutine, accompagné du ministre d’origine ukrainienne Zeev Elkin. Bennett, lui aussi, a eu une rencontre chaleureuse en face à face en octobre avec Elkin à ses côtés, se retrouvant coincé à Sotchi pour Shabbat lorsque la conversation s’est prolongée.

Le Premier ministre Naftali Bennett, au centre, s’entretient avec le président russe Vladimir Poutine, à droite, accompagné du ministre du Logement Ze’ev Elkin qui a agi en tant que traducteur à la résidence de Poutine à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit: Kobi Gidon/GPO)

La relation d’Israël avec la Russie est sans aucun doute au premier plan des préoccupations des dirigeants israéliens lorsqu’ils rédigent leurs déclarations publiques sur le conflit russo-ukrainien.

Bien qu’il soit resté silencieux alors que les forces russes s’accumulaient à la frontière ukrainienne, jeudi dernier, le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, a condamné « l’attaque russe contre l’Ukraine », la qualifiant de « violation grave de l’ordre international ».

Pourtant, il y a une dissonance dans la réponse officielle israélienne. À trois reprises, Bennett a évité toute condamnation – ou toute mention de la Russie – au lieu de cela, exprimant sa sympathie pour les civils ukrainiens et offrant une aide humanitaire.

Si, dans deux ans, nous nous trouvons sous un barrage de roquettes de haute précision fournies par l’Iran, qui tuent nos citoyens parce qu’on nous a refusé la capacité d’empêcher cela, c’est aussi une question morale.

Bien que des sources du cabinet du Premier ministre et du ministère des Affaires étrangères aient assuré au Times of Israël que les déclarations étaient étroitement coordonnées, Lapid est mécontent du message, selon les médias israéliens.

« Israël doit être du bon côté et condamner les dictateurs qui attaquent les démocraties », a-t-il déclaré lors d’une réunion privée, selon la radio de l’armée.

Eran Lerman (Crédit : Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité)

Mais tous les experts ne sont pas d’accord.

« Si, dans deux ans, nous nous trouvons sous un barrage de roquettes de haute précision fournies par l’Iran, qui tuent nos citoyens parce qu’on nous a refusé la capacité d’empêcher cela, c’est aussi une question morale. », a déclaré Eran Lerman, vice-président de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité et ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale.

« Le moralisme a l’air très bien quand vous êtes un libéral occidental et décidez que les conséquences des positions que vous prenez ne sont pas pertinentes. Mais la question des conséquences est aussi une question morale. »

Meir Ben-Shabbat, alors conseiller à la sécurité nationale, lors d’une cérémonie à l’aéroport Ben Gourion avant de se rendre à Bahreïn pour signer une série d’accords bilatéraux entre Jérusalem et Manama, le 18 octobre 2020. (Crédit: Marc Israel Sellem/POOL via FLASH90)

Meir Ben-Shabbat, chercheur principal invité à l’Institut d’études sur la sécurité nationale et ancien conseiller à la sécurité nationale, a déclaré qu’Israël « n’a pas besoin de prouver de quelle vision du monde, de quelle perspective idéologique et de quelles valeurs il est proche. C’est assez clair pour tout le monde. »

« Tout le monde est également conscient qu’Israël et les États-Unis ont des relations qui sont appelées, et non sans fondement, une « relation spéciale ». Parallèlement à cela, Israël a des intérêts supplémentaires qu’il doit prendre en considération. »

Cela pourrait même ne pas être particulièrement avantageux pour l’Ukraine si Israël aliénait la Russie. Si Poutine veut un médiateur à un moment donné – et il se pourrait bien qu’il n’y ait pas d’autre issue que les négociations – Israël est l’une des rares options avec lesquelles les deux parties seraient à l’aise.

La Russie n’ira pas dans une grande capitale occidentale et l’Ukraine considère la Biélorussie comme trop pro-russe pour retourner à Minsk. Avec Genève ou Vienne, Jérusalem est une option de premier plan. Ben-Shabbat a déclaré qu’il est parfaitement concevable qu’Israël puisse arbitrer les pourparlers, mais « la question de l’accueil est secondaire ».

« La question la plus importante est d’évaluer les conditions et les chances de parvenir à un accord entre les parties », a-t-il déclaré.

« Le fait que nous ayons une relation de travail décente avec la Russie pourrait être bénéfique pour les deux pays, notamment pour les Ukrainiens qui n’ont d’autre souhait à ce stade que de se résoudre autour de la table et non dans les rues de Kiev », a déclaré Lerman.

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