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Une recherche sur les ordures révèle le quotidien de l’ancienne route de l’encens

Les chercheurs ont fouillé les détritus des caravansérails pour trouver des "archives sociales" aidant à expliquer l'organisation économique et sociale du commerce nabatéen

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • L'auberge sur le bord de la route de Shaar Ramon. La fosse à ordures se trouve sur la droite, près du portail d'entrée. (Crédit : Roy Galili)
    L'auberge sur le bord de la route de Shaar Ramon. La fosse à ordures se trouve sur la droite, près du portail d'entrée. (Crédit : Roy Galili)
  • Le professeur Guy Bar-Oz, chef du laboratoire d'archéozoologie à l'institut d'archéologie Zinman de l'université de Haïfa lors d'une fouille dans le Negev. (Autorisation)
    Le professeur Guy Bar-Oz, chef du laboratoire d'archéozoologie à l'institut d'archéologie Zinman de l'université de Haïfa lors d'une fouille dans le Negev. (Autorisation)
  • Des noyaux de datte retrouvés à Orhan Mor. (Crédit : Roi Shapir)
    Des noyaux de datte retrouvés à Orhan Mor. (Crédit : Roi Shapir)
  • La docteure de l'Autorité israélienne des Antiquités Tali Erickson-Gini, à droite, examine un plateau de marbre trouvé près de l'autel d'une ancienne église byzantine, près d'Ashkelon. (Crédit : Anat Rasiuk, Israel Antiquities Authority)
    La docteure de l'Autorité israélienne des Antiquités Tali Erickson-Gini, à droite, examine un plateau de marbre trouvé près de l'autel d'une ancienne église byzantine, près d'Ashkelon. (Crédit : Anat Rasiuk, Israel Antiquities Authority)
  • Des morceaux de poterie nabatéenne retrouvés à Shaar Ramon et à Orhan Mor. (Crédit : Roi Shapir)
    Des morceaux de poterie nabatéenne retrouvés à Shaar Ramon et à Orhan Mor. (Crédit : Roi Shapir)

Une nouvelle étude sur les détritus retrouvés sur les aires qui permettaient aux voyageurs de se reposer, le long de l’ancienne Route de l’encens, révèle que le commerce se faisait dans les deux sens sur cette artère de circulation antique située dans le désert du Neguev. Contrairement aux théories privilégiées jusqu’à présent, les intrépides marchands qui voyageaient à dos de chameau transportaient des produits vers la région mais aussi depuis cette dernière, un phénomène que les chercheurs qualifient de « processus de mondialisation prémoderne ».

« Nous pensions que la route était principalement empruntée dans un seul sens. Nous avons découvert qu’une quantité significative des différentes choses que nous avons trouvées étaient aussi transportées par des commerçants qui avaient avec eux des cargaisons de matériaux organiques provenant de zones fertiles », déclare le professeur Guy Bar-Oz, de l’université de Haïfa, au Times of Israel.

« Nos découvertes les plus surprenantes sont des matériaux qui provenaient de l’Ouest – c’est-à-dire de la mer méditerranée et du Nil », ajoute-t-il. Jusqu’à présent, les spécialistes pensaient que le commerce s’effectuait depuis la péninsule arabique, soit de l’est vers l’ouest.

Dans l’étude qui a été récemment rendue publique, « Les fosses à fumier des Caravansérails sur les routes du désert : Nouvelle perspective sur le réseau commercial nabatéen-romain dans le Neguev », une étude qui a été publiée dans le journal mondial d’archéologie à comité de lecture Antiquity, un bimensuel, les fosses à ordures – ou amas de détritus – de trois petits caravansérails, ces endroits où les caravanes de marchands pouvaient trouver un refuge et s’arrêter, ont été étudiées le long de la Route de l’encens pour tenter d’évaluer la culture de ces nomades et pour découvrir d’où ils venaient exactement.

La Route de l’encens avait connu son apogée pendant les périodes nabatéenne et romaine (approximativement de l’année 300 avant l’ère commune jusqu’à l’an 300 de l’ère commune) et elle reliait la péninsule arabique et la mer Rouge à la mer méditerranée. C’était la principale route utilisée pour le transport des épices et du parfum, et des petites implantations et autres caravansérails s’étaient installés le long de cette artère de circulation.

« Notre objectif, ici, est de démontrer le potentiel des ordures abandonnées par les caravanes commerciales comme autant d’archives sociales, et de les appréhender comme une source complémentaire d’informations permettant de mieux comprendre l’organisation sociale et économique de ce type de commerce particulier », ont écrit les auteurs et notamment Bar-Oz, Roy Galili, Daniel Fuks, Tali Erickson-Gini, Yotam Tepper, Nofar Shamir et Gideon Avni.

« Je pense que c’est l’une des premières fois que nous touchons vraiment du doigt ces matériels qui circulaient sur la Route de l’encens. Un grand nombre n’était connu auparavant que par le biais de sources historiques. Ces matériels archéologiques nous offrent de nouveaux moyens de mesurer et de quantifier l’ampleur et le type de marchandises qui circulaient sur cette route », note Bar-Oz.

Des coquillages de la mer Rouge, une mâchoire de daim, des coquillages de méditerranée et une corde du Fort de Negarot. (Crédit : Roi Shapir)

Parmi les déchets organiques découverts, des poissons ou des fruits de mer provenant, entre autres, du Nil, de la mer Rouge et de la mer Méditerranée et des fruits, notamment des raisins, des olives, des grenades ou des pêches, explique Bar-Oz. En même temps, les archéologues ont trouvé des tessons de mosaïques originaires de Petra, dans l’Est.

« Il y a deux millénaires, le commerce d’huile parfumée et de résines d’encens était extrêmement important dans les sociétés entourant le bassin méditerranéen et il entraînait des contacts interculturels, à longue distance, entre des endroits aussi éloignés que l’Asie du Sud-Est, l’Inde, le Yémen, Alexandrie ou Rome. C’est ce qui rendait aussi intéressant de travailler le long de la Route de l’encens, déclare Erickson-Gini, de l’Autorité israélienne des antiquités, au Times of Israel.

Selon le philosophe du premier siècle de l’ère commune Pline l’Ancien, il fallait 62 jours pour traverser la section de la Route de l’encens qui s’étendait du Yémen à Gaza. Et dans ce segment, il y avait plusieurs implantations et une multitude de caravansérails. Trois sont répertoriés dans l’étude du côté du Neguev : Orhan-Mor, Shaar-Ramon et Neqarot Fort.

Des artéfacts découverts dans une fosse à ordure de Shaar Ramon, notamment des noyaux d’olive, des coquillages du Nil et de la corde. (Crédit : Roi Shapir)

L’examen des ordures dans les plus petits caravansérails, déclare Bar-Oz, permet d’apprendre beaucoup de choses sur l’importance, la diversité et le type de produits qui étaient consommés le long de la route.

« Cela nous apprend beaucoup de choses sur la ‘ceinture économique’ qui soutenait la route. Cela nous parle beaucoup aussi des origines des matériaux transportés, de leur provenance, de la manière dont ils étaient emballés et acheminés. Cela raconte aussi énormément de choses sur la cuisine et sur les préférences de consommation concernant l’alimentation qui était servie le long de la route », signale Bar-Oz.

Même si des fouilles avaient été réalisées sur plusieurs sites, le long de la Route de l’encens, dans le passé, « c’est la première fois que les ordures déposées font l’objet d’une enquête si large avec le renfort de la technologie actuelle et d’analyses scientifiques, telle que la datation au carbone 14 », confie Erickson-Gini au Times of Israel.

« Le nouveau projet utilise des méthodes très minutieuses et d’une grande exactitude et une grande attention est portée à de tous petits détails – coquillages, ossements d’animaux et autres composants organiques. Énormément d’informations peuvent dorénavant être collectées grâce à de toutes petites découvertes comme celles-ci », continue-t-elle. Erickson-Gini fait remarquer que le désert aride du Neguev préserve de manière unique les matériaux organiques, ce qui signifie que les trouvailles réalisées ont « une importance particulière en matière de quantité et de qualité en comparaison avec d’autres régions ».

L’étude actuelle est un projet-pilote qui laissera la place à des recherches futures. Dans ces recherches de suivi, Bar-Oz prévoit de s’intéresser à des fosses à détritus plus distantes sur la Route de l’encens.

« Nous espérons qu’à l’avenir, nous serons en mesure de mettre en place une initiative de recherche impliquant de multiples pays sur les produits organiques de l’ancienne Route commerciale de l’encens qui s’étendait depuis Oman, en Arabie, jusqu’à l’Est de la méditerranée, et qui était le foyer des activités commerciales internationales », dit Bar-Oz.

Des noyaux de datte retrouvés à Orhan Mor. (Crédit : Roi Shapir)

« Cette initiative conjointe ambitieuse parmi différentes instituts de recherche permettra de tirer des leçons du passé qui auront un impact sur l’avenir de nos sociétés, avec pour objectif d’avancer vers des économies plus durables dans les territoires arides », ajoute Bar-Oz.

Bar-Oz espère que ce projet entraînera également des opportunités en termes de développement du tourisme, des sciences et de l’éducation.

« Une partie seulement de la route de l’encens traverse Israël. La section la plus étudiée jusqu’à présent, et aussi la plus courte, traverse le sud du pays », explique Erickson-Gini. « Avec un peu de chance, il sera possible à l’avenir de nous unir dans notre travail avec des chercheurs des pays voisins. »

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