Une ville balnéaire arabe israélienne negligée s’ouvre aux touristes
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Une ville balnéaire arabe israélienne negligée s’ouvre aux touristes

Nichée entre Césarée et le kibboutz Maagan Michael, une nouvelle auberge espère attirer les routards et effacer l'image négative de Jisr az-Zarqa

  • Des enfants jouant sur la plage de Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
    Des enfants jouant sur la plage de Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
  • Sur la plage de Jisr az-Zarqa, après le coucher du soleil, avec Kibbutz Maagan Michael au loin (Photo: Eliyahu Kamisher)
    Sur la plage de Jisr az-Zarqa, après le coucher du soleil, avec Kibbutz Maagan Michael au loin (Photo: Eliyahu Kamisher)
  • Il est fréquent de voir ses chevaux à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
    Il est fréquent de voir ses chevaux à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
  • Des bateaux de pêche attachés à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
    Des bateaux de pêche attachés à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
  • Des enfants courent entre les filets des pêcheurs sur la plage de Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
    Des enfants courent entre les filets des pêcheurs sur la plage de Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
  • L'auberge de Juha à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)
    L'auberge de Juha à Jisr az-Zarqa (Photo: Eliyahu Kamisher)

Le début de l’été est synonyme de la saison des mariages à Jisr az-Zarqa. Des voitures traversent à toute allure les routes étroites et venteuses, actionnant leurs klaxons en signe de joie, et des feux d’artifice colorés font des ‘boums’ qui s’entendent à travers toute cette ville balnéaire arabe israélienne.

Jisr az-Zarqa est la dernière ville arabe de long de la côte israélienne. Située entre la prospère Césarée, où le Premier ministre Benjamin Netanyahu possède une maison, et le bien établi kibboutz Maagan Michael, Jisr az-Zarqa se distingue nettement par son isolement et sa pauvreté.

Séparés seulement par un mur de terre, ce sont des mondes à part : Césarée ressemble à la ville californienne de Malibu, avec ses piscines privées et ses pelouses bien entretenues, alors que Jisr az-Zarqa, densément peuplée, ne se situe qu’à 200 mètres plus au nord.

Des bâtiments sont en concurrence pour ce qui reste d’espace libre et des étages sont constamment ajoutés aux maisons pour accueillir la population en croissance rapide. Dans cette ville de 13 000 âmes – dont 50 % ont moins de 19 ans -, les enfants jouent dans les rues par manque de pelouses.

Peu nombreux sont les Israéliens à avoir entendu parler de Jisr az-Zarqa, sauf peut-être dans la presse à l’occasion d’un incident fatal de jets de pierres pendant la Seconde Intifada, et les touristes étrangers envisagent sans doute encore moins d’inclure la visite de cette ville dans leur itinéraire.

Cependant, cette image négative est en train de changer grâce à Neta Hanien et Ahmad Juha, deux associés entreprenants – une Juive israélienne et un Arabe israélien – qui ont récemment ouvert l’Auberge de Juha.

Ahmad Juha (à gauche) et Neta Hanien, co-propriétaires de l'Auberge de Juha, dans la principale salle de l'auberge (Photo: Eliyahu Kamisher)
Ahmad Juha (à gauche) et Neta Hanien, copropriétaires de l’Auberge de Juha, dans la principale salle de l’auberge (Photo: Eliyahu Kamisher)

Hanien, qui a parcouru le monde comme instructrice de plongée sous-marine, puis est devenue une ex-avocate à la recherche d’un changement de carrière, raconte qu’elle est tombée amoureuse du mélange de cultures et de la présence de la mer dans la ville.

« Comme beaucoup d’Israéliens qui voyagent, j’ai toujours eu un désir secret d’ouvrir une auberge de jeunesse. Je suis d’abord venue à Jisr avec ma mère qui y tournait un film », se souvient-elle.

Là où d’autres voient une ville pauvre avec un taux de criminalité élevé, Hanien a vu une culture unique, le long d’une magnifique plage. Jisr az-Zarqa, connu localement comme Jisr, est située le long du Sentier national d’Israël, ce qui en fait un emplacement de choix pour les randonneurs et les routards qui souhaitent faire une pause.

« À l’origine, je ne suis pas venue ici avec un agenda politique ou de coexistence. Cela me semblait être un endroit parfait pour les routards », raconte Hanien.

Hanien commença à frapper à toutes les portes de Jisr à la recherche d’un associé local. Sa quête a duré environ six mois, mais la plupart des habitants étaient très sceptiques. Les résidents associaient le tourisme aux « grands complexes hôteliers », et l’idée de randonneurs venant pour la culture locale était inimaginable.

L’Arabe de Ghawarnah

L’homme d’affaires Ahmad Juha a finalement été présenté à Hanien ; Juha avait déjà établi des partenariats avec des guides pour amener à Jisr des Juifs israéliens lors des festivités du Ramadan. Avec de larges épaules et un sourire contagieux, il a le look naturel d’un entrepreneur. Il est né et a grandi dans la ville, mais – contrairement à la plupart des résidents – il a détecté le potentiel touristique de Jisr.

« Le village est comme une île », explique Juha. En fait, il est isolé, non seulement de ses voisins juifs, mais aussi des autres communautés arabes d’Israël qui ont stigmatisé la ville en raison de ses origines bédouines et de sa collaboration avec les sionistes avant la guerre d’Indépendance d’Israël de 1948.

Juha l’a expérimenté pour la première fois quand il a quitté la ville pour étudier au lycée situé dans une autre ville arabe. Les élèves l’appelaient l’ « arabe de Ghawarnah », en référence à la tribu jordanienne rurale qui s’était installée à Jisr.

Juha envisagea d’abord l’idée de Hanien avec prudence. Bien qu’il avait ouvert de nombreuses autres entreprises – dont une salle de mariage et une épicerie -, il n’était pas certain que le concept de l’auberge pour routards serait couronnée de succès. Pour le convaincre, Hanien l’a emmené voir une auberge de style similaire, la Fauzi Azar Inn, à Nazareth, qui a renouvelé le tourisme dans le vieux quartier de la ville.

Maoz Inon, le propriétaire de l’auberge (ainsi que de l’Abraham Hostel à Jérusalem) et fondateur du réseau des Auberges d’Israël, est convaincu que les randonneurs sont la base du tourisme. « Dès qu’ils adoptent une destination, tout le monde suit », dit-il.

La Fauzi Azar Inn était la seule maison d’hôtes à Nazareth en 2005. Il y en a maintenant douze dans la ville, toutes détenues et exploitées par la population locale. Juha est revenu de la visite convaincu qu’une auberge pourrait marcher à Jisr et a proposé une de ses propriétés dans le centre du village pour le projet.

Hanien et Juha se sont rencontrés grâce à Eran Ben-Yemini, le directeur de l’Institut pour l’éducation démocratique, qui a été chargé par le gouvernement israélien d’améliorer l’éducation à Jisr az-Zarqa. Ben-Yemini admet qu’il y avait un « fossé culturel » entre eux deux. Hanien, juriste de formation, voulait des contrats formels pour solidifier le partenariat. Mais Juha – et Jisr az-Zarqa plus globalement – fonctionnent d’une manière beaucoup moins formelle.

Hanien admet qu’ « aucun n’avait de raison de faire confiance à l’autre », mais elle a « dû faire le saut et lui faire confiance », et inversement, explique-t-elle. Par le dialogue et l’engagement pour l’entreprise, ils ont réussi à surmonter ces obstacles.

Si vous la construisez, ils viendront

Le grand départ de la maison d’hôtes a eu lieu grâce à une campagne de crowdfunding qui a amené plus de 92 000 shekels (21 000 euros), principalement de la part de Juifs israéliens. Hanien admet que ce soutien était essentiel non seulement dans le démarrage de l’auberge, mais pour que les résidents de Jisr réalisent qu’il existe beaucoup de soutien en dehors de la communauté.

« Le gros problème ici, c’est l’auto-stigmatisation », explique Hanien. Juha se souvient que les gens de Jisr ne pensaient pas qu’il y avait quelque chose à visiter dans leur ville. « Ils me regardaient comme si j’étais devenu fou quand j’ai voulu amener des touristes à Jisr », se souvient Juha.

À la surprise de beaucoup d’habitants, les touristes ont commencé à venir. Le propriétaire d’une d’épicerie locale, par exemple, était tellement excité de voir des touristes qu’il a refusé leur argent au début. Maintenant, l’auberge de jeunesse reçoit un flux constant de visiteurs – près de 60 % d’étrangers et 40 % d’Israéliens juifs.

Ahmad Juha, co-propriétaire de l'Auberge de Juha (Photo: Eliyahu Kamisher)
Ahmad Juha, copropriétaire de l’Auberge de Juha (Photo: Eliyahu Kamisher)

Récemment, un groupe d’environ 30 Juifs israéliens qui randonnaient sur le sentier national d’Israël a passé la nuit à Jisr. Ils ont eu droit à un repas arabe traditionnel préparé par Haifa, la femme de Juha.

Daniel Vaknin est le propriétaire de la société d’excursions qui a guidé les randonneurs le long du sentier. Il dit qu’il aime montrer aux participants des villes arabes telles que Jisr, parce qu’il estime que la plupart des Israéliens juifs « ne connaissent pas les Arabes. Ils pensent les connaître, mais en fait ils ne connaissent ni leur langue ni leur culture ».

Éveil culturel

Taglit-Israël, qui offre aux jeunes juifs de diaspora un voyage éducatif gratuit en Israël, voit dans l’Auberge de Juha un modèle de coexistence.

Un programme pilote pour amener 10 groupes de Taglit à Jisr a donc été lancé. Le docteur Zohar Raviv, le vice-président international pour l’éducation de Taglit, dit qu' »il est essentiel de présenter aux participants le narratif non-juif existant en Israël et de leur permettre de débattre des graves questions de coexistence, des défis dans le système éducatif et de ceux dans le système de protection sociale. »

Raviv poursuit en notant que Taglit « amène les jeunes dans l’un des villages les plus pauvres d’Israël. Nous voulons qu’ils éprouvent un aspect authentique de partenariat entre Juifs et Arabes qui n’est pas sans défis ». Il ne doute pas que le programme va réussir et espère faire venir beaucoup plus de jeunes de Taglit à Jisr.

Hanien et Juha espèrent que davantage de touristes ignoreront les stéréotypes négatifs de Jisr et viendront également y passer une nuit ou deux. Selon Juha, si les gens viennent, ils verront la beauté de la ville et que « les habitants d’ici mènent une vie normale ».

Une ville balnéaire comme les autres

Un samedi chargé, le dynamisme de Jisr bat son plein. Les rues sont bondées, les voitures fraient leur chemin vers un match de football et les hommes se pressent autour de tables en buvant du café et en fumant des cigarettes.

La plage est bondée de familles et l’odeur du barbecue se mêle aux cris et aux acclamations des enfants qui gambadent dans l’eau. Les pêcheurs ont attaché leurs bateaux et se détendent dans des maisons en bord de mer, tandis que des cavaliers adolescents galopent le long de la côte.

Un Israélien fait du vélo le long de la plage, mais sans s’arrêter à Jisr, poursuivant sa route vers le kibboutz Maagan Michael. Hanien et Juha espèrent qu’un jour les cyclistes et les randonneurs feront une pause à Jisr, ne serait-ce que pour y boire rapidement un café ou un jus.

A Jisr az Zarqa, les enfants jouent essentiellement dans les rues (Photo: Eliyahu Kamisher)
A Jisr az Zarqa, les enfants jouent surtout dans les rues (Photo: Eliyahu Kamisher)

Les visiteurs se rendent d’abord et avant tout à la plage. C’est un endroit idéal pour s’allonger sur le sable moelleux, profiter de l’atmosphère festive de la ville et manger du poisson fraîchement pêché au restaurant de Musa.

Hormis la plage, Jisr ne possède pas d’autres activités touristiques typiques. Mais une balade à travers la ville – on peut la parcourir à pied en 15 minutes environ – est une excellente façon de prendre contact avec les habitants, qui sont heureux de parler avec les visiteurs ; les invitations à boire un café sont loin d’être rares.

Il y a beaucoup de raisons d’être optimiste pour Jisr – le tourisme est à la hausse pour la première fois dans l’histoire de la ville, et de nouvelles entreprises ouvrent. Eran Ben-Yemeni, qui a travaillé à Jisr pendant quatre ans, affirme que le cycle de la pauvreté et de la dépendance s’est lentement cassé.

Pourtant, Jisr fait face à une foule d’obstacles. L’infrastructure est cruellement déficiente et la ville est inaccessible depuis l’autoroute, ce qui oblige les visiteurs et les résidents à traverser un pont souterrain étroit à une voie pour entrer dans la ville. Il n’y a pas de transports publics qui se rendent à Jisr et un certain nombre de questions environnementales se posent – telles que la nécessité d’un service de voirie et la conservation de la plage.

Les entreprises sociales comme l’Auberge de Juha doivent marcher sur une corde raide pour encourager le tourisme et améliorer le niveau de vie, tout en respectant la culture et les traditions locales. Juha veut que les résidents soient « plus ouverts », mais ajoute que « les touristes doivent voir Jisr dans son état d’origine ».

Juha voit un avenir brillant pour sa ville natale et espère que la maison d’hôtes sera le catalyseur pour le développement de la communauté.

« J’aime le village et je veux le changer en mieux », s’exclame-t-il. « Je veux que les gens voient les aspects positifs de Jisr … Tel est mon rêve. »

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