Rechercher

USA : Le district scolaire qui avait interdit une adaptation d’Anne Frank recule

Face à l'indignation, la version illustrée du célèbre journal intime a ainsi fait son retour, avec la Bible, sur les rayons des bibliothèques des écoles de ce secteur du Texas

Photo d'illustration : l'assistant d'éducation James Tabron  pousse un chariot rempli de livres en préparation de la rentrée scolaire dans l'école Caprock, située dans le district scolaire indépendant de Keller à Fort Worth, au Texas,. (Crédit : AP Photo/LM Otero)
Photo d'illustration : l'assistant d'éducation James Tabron pousse un chariot rempli de livres en préparation de la rentrée scolaire dans l'école Caprock, située dans le district scolaire indépendant de Keller à Fort Worth, au Texas,. (Crédit : AP Photo/LM Otero)

JTA — Le district scolaire du Texas qui avait ordonné qu’une version illustrée du Journal d’Anne Frank soit retirée des rayons des bibliothèques de ses écoles, la semaine dernière, a dit avoir réintroduit le livre dans ses établissements suite à une vive polémique dans les médias, alors que des groupes extérieurs se préparaient à envoyer des centaines d’exemplaires du célèbre ouvrage sur la Shoah au district.

Le district scolaire indépendant de Keller, situé aux abords de Fort Worth, avait remis le livre dans ses rayonnages vendredi, ainsi que la Bible et un roman illustré pour enfants, a précisé le district auprès de JTA. Le district a aussi réactualisé sa base de données d’ouvrages dont des parents s’étaient plaints, de manière à indiquer que ces textes étaient à nouveau mis à disposition des élèves.

Cette version illustrée, parue en 2018, du fameux journal intime sur la Shoah s’était trouvée au centre, ainsi que la Bible, d’une initiative prise par les conservateurs d’écarter tous les contenus qu’ils considéraient comme « pornographiques » du secteur. L’attention que cette initiative a attiré a fait du district l’incarnation, contre son gré, de la controverse nationale entraînée par les campagnes des conservateurs qui sont désireux de faire disparaître certains ouvrages des écoles, et en particulier ceux liés aux questions de race, de genre ou d’identité sexuelle. Certains livres à thématique juive ont été pris au piège de cette bataille idéologique dans le passé.

Le chef de l’ADL (Anti-Defamation League), l’AJC (American Jewish Committee), l’organisation Hadassah et d’autres groupes juifs avaient condamné la décision prise par le conseil scolaire du district de Keller. De son côté, le district avait insisté sur le fait que les ouvrages n’étaient « qu’en cours de réévaluation ».

Le conseil réécrit actuellement les directives du district sur la gestion des plaintes soumises sur les ouvrages par les parents, et il a ordonné que tous les livres qui ont été mis en cause, l’année dernière, disparaissent des rayons jusqu’à la mise en œuvre de ces mesures réexaminées.

Le président du Conseil scolaire, Charles Randklev, s’en est pris avec vivacité aux médias et aux critiques extérieurs du district pendant une réunion publique de ce dernier qui a eu lieu lundi.

« Les médias ont fait un travail épouvantable dans le couverture de ce qui s’est passé, au cours de la semaine, au sein du district scolaire indépendant de Keller », a-t-il déploré, entraînant les applaudissements et certaines huées dans la salle. « Pour information, le district de Keller n’interdit ni la Bible, ni le Journal d’Anne Frank. »

Anne Frank. (Crédit : Domaine public)

S’en prenant à ce qu’il a qualifié de « campagne mensongère de désinformation », Randklev a déclaré que l’objectif poursuivi par le Conseil scolaire était « de protéger nos enfants des contenus pornographiques » et « de défendre la transparence en rendant publics nos approvisionnements en livres et en instituant cette procédure de plainte possible ».

Avant l’annonce faite par le Conseil du retour de la version illustrée du Journal, de multiples organisations avaient fait part de leur intention d’envoyer des copies de différentes éditions d’Anne Frank au district – reprenant le modèle d’une campagne déjà effectuée au début de l’année, quand des exemplaires de Maus avaient afflué dans une école de district du Tennessee qui avait pris la décision d’ôter le livre de son programme.

De son côté, le fournisseur de viande casher du New Jersey Abeles & Heymann a annoncé, lundi matin, que son entreprise allait « faire cadeau » de 50 exemplaires du Journal d’Anne Frank et de sa version illustrée au district.

Le livre « Anne Frank’s Diary: The Graphic Adaptation ». (Autorisation : Anne Frank Fonds)

« L’antisémitisme et le négationnisme de la Shoah prennent des formes différentes. Faire disparaître un livre qui raconte l’histoire vraie d’une jeune adolescente juive qui a été assassinée par les nazis est l’une d’entre elles », a commenté Seth Leavitt, directeur-général d’Abeles & Heymann, dans un communiqué de presse publié lundi. « J’envoie ces livres de manière à ce que la population de Keller, au Texas, puisse avoir l’opportunité de lire son récit. Nous ne pouvons pas effacer l’Histoire. »

De plus, Laney Hawes, dont les enfants fréquentent l’école Keller et qui avait initialement voté au sein de la commission initiale pour conserver le Journal d’Anne Frank, et qui est depuis devenue l’une des opposantes les plus acharnées des politiques mises en œuvre par le Conseil scolaire, a annoncé qu’une autre bienfaitrice extérieure, Nancy Schultz, ferait parvenir à l’établissement cent exemplaires du livre. Hawes a confié à JTA que l’école possédait dorénavant suffisamment de copies de l’ouvrage pour en mettre dans les bibliothèques de toutes les écoles du district, pour les enfants de toutes les classes.

« Avant cela, il n’y avait qu’une poignée d’exemplaires du livre dans notre district scolaire », a-t-elle dit. « Nous espérons dorénavant qu’il y a en aura dans toutes les bibliothèques des écoles primaires, des collèges et des lycées. »

Lors de la réunion de lundi, le district a également voté en faveur de l’adoption de nouvelles directives pour les livres proposés à tous les niveaux scolaires. Des parents et des éducateurs ont critiqué ces nouvelles règles qui, selon eux, instituent des listes de contenus « inacceptables » pour chaque classe, et interdisent purement et simplement tout ouvrage évoquant des agressions sexuelles, entre autres.

Parmi d’autres restrictions, ces nouvelles directives interdisent « les illustrations ou les descriptions des parties génitales » à tous les niveaux. Une disposition qui, selon certains parents, devrait théoriquement exclure du district les versions illustrées ou textuelles du Journal d’Anne Frank, la jeune écrivaine évoquant ses parties intimes dans les deux cas.

Gretchen Veling, dont les enfants sont scolarisés dans le district, a lu à voix haute un passage de la version illustrée pendant la réunion du Conseil scolaire pour remettre en cause la nouvelle politique.

« Vous dites que vous allez réintégrer le livre à la bibliothèque », a-t-elle déclaré. « Toutefois, sur la base des critères que vous avez voté en urgence ce soir, parce que vous ne vouliez pas être piégés dans ce ‘oh, nous avons une politique mais nous ne l’avons finalement pas’, ce texte va être abandonné. Et ce sera votre faute. »

Otto Frank avec le prix Golden Pan entre les mains, venant récompenser la vente d’un million d’exemplaires du Journal d’Anne Frank à Londres, en Grande-Bretagne, en 1971. (Crédit : AP/Dave Caulkin)

Mais un porte-parole du district de Keller a fait savoir à JTA qu’avec ces nouvelles directives, Anne Frank’s Diary: The Graphic Adaptation serait bien présent à l’école parce que ce passage en particulier « n’est pas sexuel en nature ».

La réunion du Conseil a été souvent bruyante, avec des dizaines de parents et d’employés qui ont condamné la politique mise en place, certains arborant des tee-shirts et des panneaux soutenant la libre distribution des livres dans les bibliothèques. Une femme qui a pris la parole, Sherry Simon, a dit être la mère de trois anciens élèves de l’école, racontant qu’elle s’était présentée comme candidate au Conseil dans le passé et ajoutant qu’elle était membre de la communauté juive de Dallas. Elle a dit avoir appris les horreurs de la Shoah grâce aux témoignages des survivants.

Photo d’illustration : la principale de l’école élémentaire Angie Nayfa, au centre, parle aux enseignants dans la bibliothèque de l’école alors que se prépare la rentrée scolaire dans le district scolaire indépendant de Keller à Fort Worth, au Texas, le 17 août 2021. (Crédit : AP/LM Otero)

« Savez-vous comment les nazis avaient commencé leur campagne contre les Juifs ? », a demandé Simon, s’adressant aux membres du Conseil. « Tout a commencé en interdisant les livres et les idées. Puis il y a eu les autodafés… l’interdiction des livres au nom de la politique est une pente glissante ».

Quelques parents se sont aussi exprimés en soutien à la suppression de l’ouvrage. Ainsi, un parent a lu la Bible à voix haute en citant « l’amour de Dieu pour Israël ». « Vous prenez vos flèches mais vous avez un mur de personnes derrière vous, la majorité réelle », a-t-il dit.

Pour sa part, si Hawes a reconnu être encore inquiète des nouvelles directives, elle a précisé que « nous sommes tellement heureux que le Journal d’Anne Frank ait fait son retour ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...