Rechercher

USA : Les groupes juifs se préparent à lutter contre l’interdiction de l’avortement

Les orthodoxes saluent l'annulation de l'arrêt Roe v.Wade ; et certains veulent porter plainte, estimant que cet renversement remet en cause la liberté religieuse

Des manifestants brandissent des panneaux en soutien au droit de l'avortement à Paris, après le renversement de l'arrêt américain qui gravait le droit à l'IVG dans la constitution, le 24 juin 2022. (Crédit : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)
Des manifestants brandissent des panneaux en soutien au droit de l'avortement à Paris, après le renversement de l'arrêt américain qui gravait le droit à l'IVG dans la constitution, le 24 juin 2022. (Crédit : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

WASHINGTON (JTA) — Des groupes juifs de tout le pays se préparent à agir et à manifester contre la décision prise par la Cour suprême d’annuler l’arrêt Roe vs. Wade, le dossier historique qui avait ancré le droit à l’avortement aux États-Unis. Certains prévoient même de défier la décision prise par la plus haute instance judiciaire à Washington devant les tribunaux américains.

Cette décision, adoptée par six voix « pour » et trois voix « contre », qui a été annoncée vendredi, a mobilisé de nombreux activistes juifs qui tentent de définir comment répondre au mieux à ce jugement qui est, selon eux, un revers majeur essuyé par les droits des femmes et, dans certains cas, une violation de la Halakha, la loi religieuse juive.

A l’image du Conseil national des femmes juives (National Council of Jewish Women, NCJW), fondé en 1893 et basé dans la capitale fédérale Washington, qui a évoqué « un jour de deuil ». L’organisation a créé en conséquence un « fonds juif d’accès à l’avortement en partenariat avec la fédération nationale pour l’avortement », a expliqué à l’AFP sa présidente Sheila Katz.

Elle compte, elle aussi, sur les Etats démocrates du nord-est pour être des « sanctuaires » pour les femmes : car « l’urgence est d’aider les gens à se mettre en contact pour un accès à l’avortement ».

Katz a promis de « continuer à (se) battre pour que chacune puisse prendre sa propre décision, en conscience, sur son corps, sa vie, son avenir. Qui qu’elle soit et où qu’elle vive ».

Elle a par ailleurs indiqué que son groupe lancerait des réunions d’information en direction des organisations juives sur les conséquences, état par état, que pourraient entraîner une assistance et un soutien apportés aux femmes qui veulent se faire avorter.

« Nous ne pouvons pas fournir d’avis juridiques aux organisations mais nous pouvons recommander aux organisations d’avoir recours aux juristes pour en obtenir – et c’est en particulier déterminant si ces organisations se trouvent dans des états où l’avortement est dorénavant interdit », a-t-elle déclaré, se référant à un certain nombre d’états qui avaient anticipé une interdiction de l’interruption volontaire de grossesse en adoptant des textes qui devaient entrer en vigueur dès la décision prise par la Cour suprême. « Dans certains de ces états, il y a des conséquences légales pour celles et ceux qui tenteront d’aider une femme à avoir recours à l’avortement et tout le monde doit avoir conscience de ces retombées et de leur impact dans un état donné ».

Des activistes défendant le droit à l’avortement avec leurs panneaux aux abords de la Cour suprême américaine à Washington, le 24 juin 2022. (Crédit : OLIVIER DOULIERY / AFP)

Cette décision de révoquer l’arrêt historique est aussi annonciatrice de profondes différences parmi les groupes orthodoxes sur la manière d’évoluer dans un monde post-Roe. Le groupe haredi Agudath Israel of America s’est réjoui de la décision prise par les juges tandis que l’Orthodox Union a défendu sa déclaration faite au mois de mai – quand une version initiale du jugement avait fuité auprès des médias – disant qu’il ne pouvait « ni pleurer, ni fêter » le renversement de l’arrêt de 1973.

Mais la majorité des groupes juifs soutiennent le droit et l’accès à l’avortement et ils avaient d’ores et déjà pris des initiatives pour contrer cette décision lors de la fuite initiale de ce qui n’était, à l’époque, qu’une ébauche de jugement.

Le groupe Women’s Rabbinic Network, qui appartient à l’organisation Central Conference of American Rabbis du mouvement réformé, a fait savoir dans un communiqué qu’il s’engageait à soutenir les femmes souhaitant bénéficier d’une IVG ainsi que les professionnels qui offrent ce service.

« Nous soutenons pleinement celles qui se sont faites avorter ou qui veulent se faire avorter et nous continuerons à défendre un monde où les femmes pourront se faire avorter en toute sécurité, partout où elles se trouvent, sans crainte de représailles », a noté le groupe. « Nous prions pour la sécurité des professionnels qui assurent des IVG et pour celle des employés du secteur de la santé qui vont se trouver dans l’obligation de décider ce qu’ils acceptent mettre en péril pour eux-mêmes afin de rester au service des patientes et des communautés dans tous ces endroits où l’avortement est dorénavant devenu illégal ».

Les activistes du droit à l’avortement réagissent après avoir appris l’annulation de l’arrêt Roe vs. Wade par la Cour suprême, aux abords de la Cour suprême à Washington, le 24 juin 2022. (Crédit : AP/Jacquelyn Martin)

Jill Jacobs, rabbin et directrice générale du groupe activiste Truah, qui ressemble des rabbins libéraux, a écrit sur Twitter que « souvenez-vous quand que l’arrêt Roe v. Wade est entré en vigueur, la droite avait refusé de reconnaître sa défaite. Elle s’est consacrée, pendant 50 ans, à prendre sa revanche. Nous devons faire la même chose pour protéger des vies et l’autonomie des femmes et de leur corps. La route sera longue, mais il nous est impossible d’abandonner ou de détourner le regard ».

Tandis que les objections juives au recours à l’IVG sans justification sérieuse sont nombreuses, la loi juive accorde la priorité à la vie de la mère sur celle du fœtus.

La droite avait refusé de reconnaître sa défaite et elle s’est consacrée, pendant 50 ans, à prendre sa revanche. Nous devons faire la même chose

Certains commentateurs ont d’ores et déjà noté que ce positionnement de la loi juive permettrait de défier, devant la justice, l’interdiction de l’avortement qui devrait être rapidement mise en vigueur dans certains états. Une synagogue de Floride a ainsi porté plainte, ce mois-ci, contre l’état, lui demandant de renoncer à l’application d’une législation anti-IVG qui doit être mise en vigueur au mois de juillet. La plainte fait état d’une « discrimination sur la base de la religion ».

Un certain nombre de groupes orthodoxes affirment que les organisations juives libérales surévaluent les protections apportées par la loi juive aux femmes enceintes. Ces groupes déclarent que les lois susceptibles d’être approuvées dans les états, et qui prévoient des exemptions en cas de danger pour la vie de la mère, sont suffisantes et que la question de l’avortement, telle qu’elle était envisagée dans l’arrêt Roe v. Wade, minimisait l’importance de la vie.

Le communiqué émis par Aguda, organisation-cadre des synagogues et des groupes ultra-orthodoxes, a salué la révocation de l’arrêt Roe v. Wade en affirmant que la décision était « une célébration de la vie ».

« Agudath Israel of America se réjouit de cette avancée historique », a noté le communiqué. « Nous prions pour que ce jugement rendu aujourd’hui puisse inspirer tous les Américains et leur permettre de réaliser la portée morale de la problématique de l’avortement, et qu’elle leur donne l’envie d’épouser une culture qui célèbre la vie ».

Le militant anti-avortement Doug Lane interpelle les patientes qui entrent dans un dispensaire de santé reproductive à Jackson, quelques instants après la révocation de l’arrêt Roe vs. Wade à la Cour suprême, le 24 juin 2022. (Crédit : AP/Rogelio V. Solis)

Et pourtant, même parmi les orthodoxes, il y a des différences et un certain degré d’anxiété concernant les répercussions de ce renversement de l’arrêt Roe vs. Wade. Les érudits de l’ensemble du spectre religieux juif conviennent que des problèmes de santé mentale devraient entrer dans le cadre des exemptions justifiant une IVG, même s’ils ne s’accordent pas sur la nature des problèmes psychologiques qui pourraient être concernés.

Tous les états n’offrent pas d’exemption pour les maladies psychiatriques et au moins un, la Géorgie, les exclut explicitement.

Certains spécialistes orthodoxes estiment que le viol est constitutif d’une exemption permettant de recourir à une interruption volontaire de grossesse – ce qui n’est pas le cas dans un certain nombre d’états.

« La loi juive accorde la priorité à la vie de la mère sur la vie du fœtus et ainsi, lorsqu’une grossesse met dangereusement en péril la santé physique ou psychique de la mère, un avortement peut-être autorisé – voire imposé – par la Halakha et l’IVG doit être une option mise à disposition de toutes les femmes, indépendamment de leur statut économique », a fait savoir l’Orthodox Union dans son communiqué.

Des manifestante brandissent des pancartes au Rassemblement juif pour la Justice devant l’avortement au Capitole , à Washington, le mardi 17 mai 2022. (Crédit : A Julia Gergely)

Le rabbin Moshe Hauer, vice-président exécutif de l’Orthodox Union, a déclaré dans une interview que les états excluant les problèmes de santé psychique de la liste des exemptions prises en compte pour un avortement, comme c’est le cas de la Géorgie, étaient sources d’inquiétude.

L’avortement devra être « absolument » autorisé, a-t-il dit, « quand des problèmes psychiques impactent la vie de la mère ». Il a ajouté que « oui, la présentation d’un tel cas de figure serait une source d’inquiétude pour nous ».

Mais il a indiqué que la décision prise par la Cour suprême était l’opportunité de réfléchir à la valeur de la vie dans un certain nombre de domaines.

« Vous le savez, nous sommes préoccupés », a-t-il déclaré. « Mais tout cela peut devenir aussi une nouvelle opportunité de parler de la vie de manière plus responsable. »

Le NCJW prévoit également d’organiser une manifestation à Washington quand le congrès se réunira à nouveau, après les congés d’été. Le rassemblement qui avait été organisé par le groupe, au mois de mai, avait attiré plus d’un millier de personnes. Les Démocrates, de leur côté, ont indiqué qu’ils feraient de la révocation de l’arrêt Roe vs. Wade une problématique prioritaire lors des élections de la mi-mandat.

Sheila Katz, la présidente du Conseil national des femmes juives, veut également que les organisations juives donnent l’exemple en accordant aux femmes un congé qui durera le temps nécessaire pour qu’elles puissent aller avorter – un temps qui sera prolongé par la révocation de l’arrêt Roe v. Wade.

Dans la semaine qui avait suivi la fuite de la version initiale du jugement, au mois de mai, le NCJW avait presque immédiatement établi un partenariat avec la National Abortion Federation, qui collecte des fonds pour les femmes qui ont recours à l’IVG. Un processus qui devrait devenir beaucoup plus cher avec les lois restrictives qui vont être mises en vigueur – et qui auront pour conséquence que les femmes auront besoin de plus de temps et de payer les dépenses de voyage vers les états où l’avortement sera encore autorisé.

Sheila Katz, directrice-générale du groupe NCJWE( National Council of Jewish Women) lors d’un rassemblement en défense du droit à l’avortement devant la Cour suprême américaine, au mois de décembre 2021. (Autorisation : Danya Ruttenberg.)

Les fonds soulevés par le NCJW en faveur de la National Abortion Federation « aideront les femmes indépendamment de l’état où elles habitent et ils aideront à payer l’avortement des femmes qui n’ont pas les moyens d’accéder à une IVG », a dit Katz.

Dans les minutes qui ont suivi la décision prise par la Cour, le Conseil juif des relations communautaires (JCRC) du grand Washington a annoncé qu’il était prêt, lui aussi, à apporter son aide aux femmes : le Maryland, qui est l’un des états du JCRC, a des lois libérales sur l’avortement et il est l’état le plus proche d’autres qui interdiront le recours à l’IVG.

« Nous allons faire en sorte, grâce à un travail de coalition, de garantir que l’état sera prêt à accueillir et à servir les milliers de femmes supplémentaires qui feront le voyage dans notre état pour y trouver des soins médicaux et pour pouvoir y exercer leurs droits reproductifs », a déclaré le JCRC dans un communiqué.

La Cour suprême a mis fin aux protections constitutionnelles de l’avortement qui étaient en place depuis près de 50 ans, une décision de sa majorité conservatrice qui annule les jurisprudences en matière d’avortement. Des manifestants se rassemblent devant la Cour suprême à Washington, le vendredi 24 juin 2022. (Crédit: AP Photo/Jacquelyn Martin)

Le JCRC du secteur de Washington a indiqué qu’il lutterait contre des restrictions supplémentaires imposées sur l’accès à l’IVG en Virginie, et qu’il exercerait des pressions pour empêcher le Congrès, qui a une certaine compétence sur le district de Columbia, de mettre en place de nouvelles limitations anti-IVG en direction de la population qui y réside et qui, majoritairement libérale, rejette toute nouvelle diminution de ses droits en la matière.

« Nous mobiliserons aussi notre communauté juive locale sur le terrain, en reliant les synagogues et les membres de nos communautés aux opportunités qu’ils peuvent avoir d’aider les femmes en quête d’une IVG dans notre état », a fait savoir l’organisation.

Et de telles initiatives de terrain devraient rapidement se multiplier dans les communautés juives. « Nous sommes scandalisés par cette décision qui, nous en avons la conviction, ne représente pas la volonté du peuple et qui n’est pas dans l’intérêt du pays », a commenté le JCPA (Jewish Council for Public Affairs), organisation-cadre de tous les groupes juifs dont les activités se concentrent sur les politiques publiques.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...