Washington semblant soutenir les annexions, son plan de paix est-il mort-né ?
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Analyse

Washington semblant soutenir les annexions, son plan de paix est-il mort-né ?

Le soutien de Pompeo à la promesse du candidat Netanyahu contredirait l'objectif de l'administration de négocier un accord ; Trump pourrait mettre son plan indéfiniment en suspens

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) accueille le Secrétaire d'État américain Mike Pompeo dans sa résidence à Jérusalem, le 21 mars 2019. (Jim Young/Pool/AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) accueille le Secrétaire d'État américain Mike Pompeo dans sa résidence à Jérusalem, le 21 mars 2019. (Jim Young/Pool/AFP)

Les chances de réussite ont toujours été minces. Peu de gens à l’extérieur de la Maison Blanche pensaient que le président américain Donald Trump avait une chance réaliste de conclure l’“accord du siècle”.

Mais si, dans certains milieux, subsistait une lueur d’espoir que ce président très peu conventionnel, qui a bouleversé les normes internationales et fait des choses que personne n’aurait jamais cru pouvoir faire, pourrait également instaurer la paix israélo-palestinienne, les récentes déclarations de hauts responsables américains et israéliens sont plus convaincus que jamais que l’administration en la matière est condamnée à l’échec.

En fait, les perspectives se sont tellement assombries ces derniers jours que M. Trump pourrait finir par mettre en veilleuse son plan de paix tant attendu, selon certains analystes. D’autres ont suggéré qu’il sait que les Palestiniens rejetteront le projet mais décidera de le publier quand même, et un membre du gouvernement israélien a déclaré que Trump croit toujours en un accord – et demandera finalement à Jérusalem de faire de douloureuses concessions.

La dernière crise de confiance dans le processus de paix a été provoquée par la promesse faite la semaine dernière par Benjamin Netanyahu d’appliquer la souveraineté israélienne sur les implantations en Cisjordanie. Parce qu’il a fait cette annonce spectaculaire dans une interview trois jours avant que les Israéliens ne se rendent aux urnes, beaucoup l’ont rejetée comme une promesse électorale vide de sens destinée à convaincre les électeurs d’extrême droite de soutenir son parti, le Likud.

L’administration américaine, qui avait précédemment déclaré que l’expansion des implantations ne facilitait pas les choses et avait exhorté Israël à limiter la construction au-delà de la Ligne verte – Trump lui-même l’année dernière encore avait prévenu Israël que ces implantations « compliquent beaucoup les choses et ont toujours [rendu] la paix plus difficile à atteindre » – était initialement resté silencieux sur la promesse d’annexion de Netanyahu.

Mais vendredi, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, dans une interview avec un journaliste de CNN, a suggéré que Washington pourrait soutenir le plan du Premier ministre.

Dans sa question, l’intervieweur a sous-entendu à tort que Netanyahu voulait annexer toute la Cisjordanie (le Premier ministre a explicitement dit qu’il ne chercherait pas à le faire, mais plutôt à appliquer la souveraineté israélienne aux implantations, qui représentent au total un faible pourcentage du territoire). Pourtant, étonnamment, lorsqu’on lui a demandé si le plan « pourrait nuire à la poursuite de la paix », Pompeo a répondu : « Je ne crois pas ».

Le plan de paix que la Maison Blanche devrait présenter dans les semaines à venir « représente un changement significatif par rapport au modèle suivi » jusqu’à présent, a-t-il ajouté.

Un nouveau projet de logement dans l’implantation de Naale en Cisjordanie, le 1er janvier 2019. (AP Photo/Ariel Schalit)

En d’autres termes : selon le diplomate américain, qui rejette les modèles précédents d’efforts de paix israélo-palestiniens, l’annexion par Israël de tout ou partie de la Cisjordanie n’est pas en contradiction avec le plan de paix de l’administration.

« Les remarques de Pompeo sont le dernier signal que le plan de paix de Trump, s’il est présenté un jour, ne ressemblera en rien aux modèles précédents d’une solution à deux États. Au lieu de cela, le plan semble conçu pour perpétuer des zones isolées d’autonomie palestinienne limitée sous contrôle israélien général, comprenant des implantations annexes », a déclaré Dan Shapiro, ancien ambassadeur américain en Israël et actuellement membre de l’Institut d’études en sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

« Les Palestiniens rejetteront bien sûr un tel plan. Aucun État arabe ne l’approuvera. Peu d’autres membres de la communauté internationale peuvent l’appuyer. Et les candidats démocrates cherchant à remplacer Trump à la présidence prendront probablement leurs distances avec ce projet. »

On peut avoir l’un ou l’autre – annexion unilatérale ou règlement négocié – mais pas les deux

Même avant la promesse d’annexion de Netanyahu, des signes indiquaient que le soi-disant accord du siècle pourrait adopter des concessions de grande portée à Israël qui le rendraient intenable pour les Palestiniens.

Dans un discours prononcé le 26 mars, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, a indiqué qu’aucune autre administration, ancienne ou future, ne comprendrait mieux la « nécessité pour Israël de maintenir un contrôle sécuritaire absolu en Judée et Samarie [Cisjordanie] et une position de défense permanente dans la vallée du Jourdain ».

Si les Palestiniens sont d’accord pour que leur futur État soit démilitarisé, ils ont jusqu’à présent fermement résisté à l’insistance d’Israël pour qu’il conserve une forte présence militaire dans la vallée.

L’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, prend la parole lors de la conférence annuelle de l’AIPAC à Washington, le 26 mars 2019. (Jim Watson/AFP)

« Il est difficile de savoir ce qu’il faut en penser sans savoir ce qu’il y a dans le plan », a déclaré Dennis Ross, un ancien diplomate américain qui travaille sur les questions israélo-palestiniennes depuis des décennies, à propos du soutien apparent de Pompeo à l’annonce d’annexion.

Permettre à Israël d’appliquer sa souveraineté sur certaines implantations n’exclut pas automatiquement le statut d’État palestinien, comme certains l’ont affirmé, a expliqué Ross.

« Par exemple, que se passerait-il si le plan prévoyait l’absorption par Israël des blocs d’implantations ? Depuis 2000, nous parlons de blocs d’implantations et d’échanges », a-t-il ajouté. « Bien sûr, cela devrait passer par une négociation et un accord et non unilatéralement ».

Former Middle East ambassador and Obama adviser Dennis Ross at an event at the Jewish People Policy Institute in Jerusalem earlier this year (photo credit: Uri Lenz/Flash90)
Dennis Ross, ancien conseiller spécial d’Obama et ambassadeur pour le Moyen Orient, à Jérusalem en 2012. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

D’après le peu de choses que l’on sait sur ce plan, l’une de ses deux composantes principales est un ensemble d’incitations financières importantes pour les Palestiniens, financées par les États arabes sunnites.

« L’aspect économique du plan […] est un élément très important de l’équation globale », a déclaré cette semaine un responsable américain au Washington Post.

Mais les dirigeants arabes ne pourront jamais approuver publiquement un plan qui inclut une annexion unilatérale israélienne rejetée par les Palestiniens, a dit M. Ross.

« Le plus grand danger que représente l’annexion, une fois commencée, est qu’elle se poursuivra et conduira à un point où Israël ne pourra plus se séparer des Palestiniens », a-t-il ajouté. « Cela mènera à un État pour deux peuples – et les Palestiniens auront un seul slogan : une personne, une voix ».

Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy (Institut pour la politique au Proche-Orient), a convenu qu’il est difficile de concilier l’annexion unilatérale du territoire de la Cisjordanie par Israël avec un accord de paix négocié.

« On peut avoir l’un ou l’autre – annexion unilatérale ou règlement négocié – mais pas les deux », a-t-il déclaré lundi au Times of Israël.

Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy. (AP Photo/Manuel Balce Ceneta)

« En ce qui concerne le modèle de recherche de la paix, en lisant dans le marc de café, il semble y avoir une forte composante d’amélioration de la ‘qualité de vie’ dans le plan américain, qui est importante et utile mais qui, à mon avis, aurait dû constituer le travail préparatoire d’une proposition de paix, et non la proposition elle-même », poursuit Satloff.

On peut se demander si les efforts visant à améliorer le niveau de vie des Palestiniens avec de l’argent provenant du monde arabe peuvent remplacer les progrès sur les arguments territoriaux, a-t-il dit. « Et si c’est l’idée, l’administration serait plus sage d’abandonner le plan plutôt que de provoquer un rejet retentissant qui pourrait miner les intérêts américains. »

Les chances que le plan de paix soit publié ont en fait augmenté ces derniers jours, « bien qu’il ne soit pas encore certain », a dit Shapiro.

« Si c’est le cas, et si c’est le plan suggéré par les remarques de Pompeo, ils doivent savoir qu’il est mort-né pour les Palestiniens et les États arabes », a-t-il dit. « Il n’y a pas de diagramme de Venn qui décrive un quelconque recoupement sur un plan que le gouvernement israélien et les États arabes pourraient accepter. »

L’ancien ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, lors de ses adieux à la Knesset, le 17 janvier 2017. (Miriam Alster/Flash90)

Consciente de l’échec inévitable du plan, l’administration peut choisir de le publier mais ne pas essayer de le mettre en œuvre, a spéculé Shapiro. « Au contraire, ils blâmeront les parties qui l’ont rejeté et diront à Israël qu’il peut faire ce qu’il veut. »

Ce résultat serait bien sûr idéal pour Netanyahu, qui pourrait s’attribuer le mérite d’une autre décision historique des Etats-Unis qui renforce les revendications israéliennes.

Mais tout le monde n’est pas d’accord pour dire que cela sera facile.

« Je pense vraiment que Trump veut un accord », a déclaré Michael Oren, ancien ambassadeur d’Israël à Washington et vice-ministre dans le gouvernement sortant.

C’est réconfortant de voir que quelqu’un essaie de changer le paradigme. Parce que le vieux paradigme ne fonctionne tout simplement pas

Il n’y a rien de gratuit dans l’univers Trump, a averti Oren à plusieurs reprises au cours des dernières semaines, s’attendant à ce que le président finisse par demander quelque chose en échange de ses nombreuses actions pro-israéliennes.

La réduction de l’aide palestinienne, le déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan sont autant de mesures visant à rendre les Palestiniens plus disposés à négocier avec des partenaires plus accommodants, a dit M. Oren.

Pendant des décennies, les Palestiniens ont refusé diverses propositions de paix mais ont été récompensés par la communauté internationale – une formule que Trump a l’intention de renverser – selon l’historien d’origine américaine entré en politique.

« C’est réconfortant de voir que quelqu’un essaie de changer le paradigme. Parce que le vieux paradigme ne fonctionne tout simplement pas, parce qu’il a donné un droit de veto à une direction palestinienne à la fois réticente et incapable de dire oui à un accord de paix », a dit M. Oren. « Et c’est la définition de la folie ».

Dans ce contexte, s’abstenir de s’opposer publiquement aux annonces d’annexion de Netanyahu peut être considéré comme « un autre levier pour faire pression sur les Palestiniens », a-t-il supposé. « Il montre aux Palestiniens que le temps n’est plus de leur côté. Je ne sais pas si ça va marcher, mais telle est l’approche ».

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