Yair Lapid concentre les projecteurs sur les liens entre Israël et le Maroc
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Analyse

Yair Lapid concentre les projecteurs sur les liens entre Israël et le Maroc

Sur fond de crise de la COVID et de défis croissants pour le gouvernement, le ministre des Affaires étrangères a usé de son charme et des intérêts mutuels pour marquer des points

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre des affaires étrangères Yair Lapid s'exprime à Rabat, au Maroc, le 12 août 2021. (Crédit : Lazar Berman)
Le ministre des affaires étrangères Yair Lapid s'exprime à Rabat, au Maroc, le 12 août 2021. (Crédit : Lazar Berman)

CASABLANCA, Maroc – Alors que le gouvernement d’unité israélien commence à ressentir une certaine pression et que certains des choix de Yair Lapid en tant que ministre des Affaires étrangères ont pu être remis en cause, celui-ci a cherché, pendant son voyage historique au Maroc, la semaine dernière, à attirer l’attention sur sa vision d’un Moyen-Orient modéré, pacifique et innovant.

« Ce que nous créons stratégiquement ici aujourd’hui comme ce que nous avons créé au cours des derniers mois est essentiellement un axe politique », a-t-il déclaré aux journalistes israéliens et marocains réunis, jeudi après-midi, dans un hôtel de Casablanca.

« Voyez cela comme une sorte de cercle qui serait formé d’Israël, du Maroc, de l’Égypte et de la Jordanie et qui, d’une manière ou d’une autre, pourrait aussi inclure Chypre, la Grèce, Bahreïn, les Émirats arabes unis… Toutes ces nations qui sont modérées du point de vue religieux et qui sont dotées d’un potentiel économique qui est véritablement sans limite. »

« Nous créons une sorte de cercle de vie contre le cercle terroriste et mortifère de l’Iran… Nous n’offrons pas seulement une idée alternative mais également une économie, des emplois pour les jeunes, des places dans le secteur de l’innovation technologique, un sentiment d’appartenance au futur en lieu et place du passé », a-t-il ajouté.

Et Lapid est reparti avec des résultats tangibles.

Il a signé trois accords-cadres dans les domaines de la culture et des sports, dans le secteur du transport aérien et concernant les relations qui seront mises en place entre les deux ministères des Affaires étrangères. Il a également annoncé que son homologue marocain, Nasser Bourita, viendrait au sein de l’État juif au mois d’octobre ou au mois de novembre et qu’il ouvrirait une ambassade digne de ce nom en Israël.

Lapid a ajouté qu’il s’envolerait le mois prochain pour Bahreïn où il inaugurera l’ambassade israélienne dans le plus petit pays du monde arabe, devenu l’un des nouveaux partenaires d’Israël dans la région du Golfe.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid (G) et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita (D) signent trois accords-cadres à Rabat, le 11 août 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Se servant une nouvelle fois de son charisme naturel, ce qui semble de plus en plus être l’un de ses outils diplomatiques les plus importants, Lapid a établi une relation personnelle avec Bourita, au cours d’une rencontre privée qui a duré bien plus longtemps que cela n’était initialement prévu.

Au cours de son déplacement du mois dernier aux EAU, Lapid avait également eu de longs entretiens avec les ministres – des discussions qui avaient dévié des questions d’intérêt mutuel vers la religion, l’histoire ou la philosophie.

Le roi Mohammed VI, souverain bien-aimé du Maroc dont le visage est omniprésent dans le royaume chérifien, n’a pas manqué, lui non plus, de faire un geste. Il a envoyé des biscuits marocains à distribuer aux membres de la délégation israélienne lors du vol qui les ramenait au sein de l’État juif, dans la nuit de jeudi.

Une hôtesse d’El Al distribue des biscuits marocains envoyés par le roi Mohammed VI en cadeau aux membres de la délégation israélienne dirigée par le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, le 12 août 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Mais malgré tous ces signes de progrès, il est impossible d’ignorer certains faits inquiétants pour Lapid et le gouvernement de Naftali Bennett.

Des difficultés intérieures

Après l’apparente victoire d’Israël face à la pandémie de coronavirus en juin, ces deux derniers mois ont été marqués par une hausse des taux de morbidité qui ne cesse de s’accélérer sous l’effet du variant Delta, très contagieux.

Alors que la pandémie semble prendre sa revanche, Bennett s’est mis en congé, ce week-end, pour passer du temps avec sa famille, annulant la réunion hebdomadaire de son cabinet dimanche. Lapid et le ministre des Finances Avigdor Liberman ont également tous les deux manqué des réunions du cabinet spécial coronavirus jusqu’à ce que l’information de leur absence n’atteigne les médias.

Le « cabinet coronavirus » reconstitué se réunit au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 23 juin 2021. (Crédit : Kobi Gideon / GPO)

Alors qu’il lui avait été demandé si partir au Maroc était véritablement nécessaire au moment où le Premier ministre lui-même recommandait vivement aux Israéliens de s’abstenir de voyager à l’étranger, Lapid avait fait savoir qu’il avait annulé un séjour de trois jours en Crête programmé avec sa famille mais qu’il avait toutefois décidé de maintenir son déplacement au Maroc, une nécessité dans le cadre de sa fonction qui ne pouvait être comparée à un voyage d’agrément.

« C’est le travail. Ma belle-mère, elle aussi, ouvre sa boutique le matin et elle le fait en respectant toutes les régulations possibles », avait-il répondu. « Bien sûr, nous nous efforçons de nous conformer au mieux aux règles dans la lutte contre le coronavirus. Mais c’est impossible d’établir la politique étrangère d’un pays, c’est impossible d’être le ministre des Affaires étrangères d’un pays sans voyager du tout, et il est bien évidemment impossible d’ouvrir une mission diplomatique dans un pays important comme le Maroc sans y être soi-même présent. »

Les journalistes ont aussi demandé à Lapid si un voyage incluant l’utilisation d’un vol charter et d’importants convois de véhicules pour circuler dans le pays était indispensable ou tout simplement approprié pour un gouvernement affirmant que le monde affronte actuellement « une crise climatique qui menace toute l’Humanité ».

« Jusqu’à ce que l’Homme invente un vol qui protège le climat, les gens continueront à prendre l’avion », avait-il indiqué. « Au mois de novembre, il y aura le sommet sur le climat de Glasgow qui réunira tous ceux pour qui le sujet est important et il y aura une large délégation d’Israël qui s’y rendra pour annoncer nos décisions concernant les émissions de carbone, et la majorité des participants prendront l’avion pour assister au sommet… C’est actuellement la seule option dont nous disposons et nous ne pouvons donc pas faire autrement. »

De gauche à droite : La députée Yesh Atid Yael German, le leader du parti Yair Lapid et le défenseur des droits LGBT Idan Roll qui a rejoint la formation lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 7 février 2019. (Autorisation)

Il y a eu également des questions concernant certaines nominations effectuées par Lapid à des postes d’ambassadeur, en particulier la décision d’envoyer Yael German représenter Israël à Paris.

German, ancienne ministre de la Santé issue du parti Yesh Atid de Lapid, ne parle pas français couramment, ce qui risque de compliquer la réussite de cette diplomate novice dans un pays célèbre pour privilégier largement sa langue nationale au détriment de l’anglais.

« Les personnalités que j’ai pu nommer sont parfaites pour leur fonction, elles sont meilleures que n’importe qui d’autre », avait-il déclaré, ajoutant que les responsables du gouvernement qui avaient aidé ces dernières à se préparer en vue de leur futur rôle l’avaient appelé pour faire part de leur enthousiasme sur ses choix.

Aucune raison de s’inquiéter

Des détails de la visite ont assurément fait sourciller certains – mais les responsables ont insisté : il n’y a pas eu de mauvaise surprise et il n’y a surtout aucune raison de s’inquiéter.

Après deux heures de tête à tête avec Lapid, mercredi après-midi, Bourita a appelé à la reprise des négociations israélo-palestiniennes et à la mise en place d’une solution à deux États sur la base des lignes pré-1967 lors de la cérémonie de signature des trois accords-cadres.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid remet une lettre à son homologue marocain Nasser Bourita invitant le roi Mohammed VI en Israël, le 11 août 2021. (Crédit : Shlomi Amsalem / GPO)

Des responsables proches des services diplomatiques ont affirmé au Times of Israel que ces propos étaient un simple clin d’œil pro-forma à l’égard de la question palestinienne et que le sujet était considéré par Rabat comme un dossier éloigné, qui n’était que rarement abordé dans les rencontres entre des représentants du Maroc et d’Israël.

S’il y a eu des mouvements de protestation dans les villes marocaines au cours du conflit d’onze jours qui a opposé l’État juif et les groupes terroristes de la bande de Gaza en mai, et que le parti de la Justice et du développement au pouvoir dans le royaume chérifien a récemment accueilli le leader du Hamas, Ismail Haniyeh, le public marocain en général pourrait être finalement plus indifférent à la cause palestinienne que cela semble être le cas de prime abord.

Ismail Haniyeh, chef politique du Hamas, lors d’une cérémonie de pose de la première pierre du complexe médical de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 23 novembre 2019. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Interrogée par le Times of Israel, une jeune musulmane s’exprimant dans un anglais parfait, qui vient de terminer sa maîtrise et qui tente actuellement de quitter le Maroc pour la France, a présenté ses excuses pour n’avoir jamais entendu parler de Jérusalem lorsqu’il lui a été demandé si elle voulait visiter la ville sainte maintenant que des vols directs reliaient les deux pays.

Jeudi matin, Bourita n’était pas présent lors de la cérémonie d’inauguration du bureau de liaison israélien, envoyant à sa place son adjoint, Mohcine Jazouli, qui a représenté le royaume à cette occasion.

Des sources diplomatiques confient ne pas avoir été inquiètes par cette représentation, insistant sur le fait que les Marocains souhaitaient entretenir des relations normales et naturelles avec l’État juif – sans avoir besoin de déléguer des représentants de haut-rang à chaque événement.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid (à droite) inaugure le bureau de liaison d’Israël à Rabat, au Maroc, le 12 août 2021, aux côtés du vice-ministre marocain des Affaires étrangères Mohcine Jazouli (au centre) et du ministre des Affaires sociales Meir Cohen (à gauche). (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Le prix du Sahara

Les Marocains ont toutes les raisons possibles de se réjouir du processus de normalisation aujourd’hui. Ils avaient une revendication majeure en cherchant à établir des liens avec Israël – et cette revendication a été entendue.

Ce sont les Marocains qui ont initié le processus de normalisation en 2018, a expliqué Ram Ben Barak, membre de Yesh Atid, qui préside la commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset, et qui a été un haut-responsable du Mossad par le passé.

Le député de Yesh Atid Ram Ben Barak explique l’origine de la normalisation entre le Maroc et Israël à Rabat, le 12 août 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

« Un responsable marocain s’est tourné vers moi », a expliqué Ben Barak, jeudi matin, alors qu’il prenait son petit déjeuner dans les jardins de l’hôtel Sofitel de Rabat.

« Il est venu me voir et m’a demandé s’il était possible que nous, Israéliens, les aidions à influencer les Américains concernant leur problématique au Sahara. »

Le Maroc revendique le Sahara occidental, une ancienne colonie espagnole riche en ressources de phosphore et en ressources piscicoles offshore, depuis le retrait de l’Espagne en 1975.

Le mouvement armé du Front Polisario algérien réclame depuis longtemps l’indépendance du Sahara occidental, proclamant la naissance de la République arabe sahraouie démocratique en 1976. Une guerre contre le Maroc a alors suivi et a duré 16 ans. Si le royaume avait offert l’autonomie au Sahara occidental, il a malgré tout continué à affirmer que le territoire appartenait au Maroc.

« Je lui ai dit que c’était possible mais qu’Israël devait aussi recevoir quelque chose en échange : la normalisation de nos relations », a poursuivi Ben Barak. « Et il faudrait aussi que les Marocains apportent leur soutien public à ‘l’Accord du siècle’ de Trump. »

Les Marocains se réjouissent devant le parlement de Rabat après l’adoption par les États-Unis d’une nouvelle carte officielle du Maroc incluant les territoires disputés du Sahara occidental, le 13 décembre 2020. (Crédit : FADEL SENNA / AFP)

L’ancien président américain Donald Trump avait présenté un plan, au mois de janvier 2020, qui prévoyait la création d’un État palestinien dans environ 70 % de la Cisjordanie, avec quelques quartiers de Jérusalem-Est, la plus grande partie de la bande de Gaza et certaines zones du sud d’Israël – si les Palestiniens, de leur côté, reconnaissaient Israël en tant qu’État juif, qu’ils garantissaient le désarmement du Hamas et des groupes terroristes au sein de l’enclave côtière et qu’ils se soumettaient à d’autres conditions.

« Après une semaine, il est revenu me voir et m’a dit : ‘Nous sommes prêts' », a indiqué Ben Barak.

Ce processus a été mis en suspens par l’absence de mobilisation sur le dossier de la part de l’administration Netanyahu auprès des Américains, a-t-il poursuivi.

Ben Barak a ajouté qu’il avait personnellement contacté un ami à Washington qui avait travaillé au sein de l’administration de l’ancien président George W. Bush et qu’il lui avait demandé d’être mis en relation avec l’envoyé pour le Moyen-Orient de Trump, Jason Greenblatt.

Ben Barak et son contact marocain se sont alors rendus à la Maison Blanche pour présenter l’idée à Greenblatt, qui s’est montré enthousiaste.

Le président américain Donald Trump, à droite, et le conseiller spécial aux négociations Jason Greenblatt. (Crédit : Twitter)

Un mois plus tard, une réunion a eu lieu en présence de Ben Barak, de représentants du département d’État américain et de la Maison Blanche et de Bourita et Jazouli.

Lors de cette rencontre, les deux parties ont convenu que, deux jours plus tard, Netanyahu s’entretiendrait en toute discrétion avec Bourita en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, à New York.

À partir de ce moment, selon Ben Barak, le processus a continué via des canaux officiels entre les gouvernements et les trois parties ont tenu leurs promesses.

Israël est un partenaire de valeur pour le Maroc qui cherche à dominer le nord-ouest de l’Afrique – une domination qui est exercée par l’Algérie depuis de nombreuses années. Alors que les liens entre l’Algérie et l’Iran ne cessent de se développer et que le Maroc doit affronter les menaces des terroristes de l’EI et d’Al-Qaida, la défense et la sécurité sont des piliers déterminants dans la relation entre l’État juif et le Maroc.

Une communauté sans avenir ?

La très ancienne – et autrefois très importante – communauté juive marocaine a été une thématique récurrente dans les discours des deux parties au cours de leurs entretiens de cette semaine. Bourita y a fait référence dans ses discours conjoints avec Lapid, qui a commencé son allocution en évoquant l’histoire vieille de 2 000 ans des Juifs du Maroc.

« Pendant la plus grande partie de cette période », a-t-il déclaré, « les Juifs marocains ont vécu dans ce pays dans la paix, dans un sentiment d’amitié profonde. Et c’est la raison pour laquelle le Maroc reste une part d’identité pour les centaines de milliers d’Israéliens qui nous observent aujourd’hui… Ils ne viendront pas ici en touristes : ils viendront ici en famille, pour explorer leur patrimoine et leurs souvenirs. »

Il a aussi souligné qu’il était venu dans le royaume aux côtés du ministre des Affaires sociales, Meir Cohen, qui est né au Maroc.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le ministre des Affaires sociales Meir Cohen pendant une séance plénière à la Knesset, le 14 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Même si la communauté juive locale et ses liens étroits avec Israël ont certainement facilité le processus de normalisation, cette focalisation sur la communauté interroge.

Il semble parfois que le sujet soit finalement pratique pour éviter des dossiers plus difficiles.

Les leaders locaux, pour leur part, ne sont guère optimistes concernant l’avenir de la communauté.

Le roi marocain Mohammed VI à côté d’une ménorah à la synagogue Bet El de Casablanca, le 12 août 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

« Je ne pense pas qu’il y ait un avenir », déplore le rabbin Hazut, qui est en charge de la synagogue Bet El du Maroc depuis plus de 30 ans.

Hazut a souligné que les relations avec les voisins musulmans et avec le gouvernement étaient bonnes mais que les jeunes Juifs marocains choisissaient de faire leur vie en France ou en Israël.

La dernière étape du voyage de Lapid au sein du royaume chérifien a été la synagogue El Bet. Hazut a prié pour le roi et pour la famille royale en arabe et en hébreu.

Le chanteur israélien Shimon Buskila, dont les parents sont nés au Maroc, a interprété son tube « Ya Mama » en arabe, devant Lapid et les autres dignitaires.

Dans le vol qui les ramenait en Israël, après avoir chanté devant des passagers ravis, Buskila a expliqué qu’aller au Maroc avait toujours été un rêve pour lui.

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