A quelques pas des murailles de la Vieille Ville, dans une salle quasi pleine du Centre de conférences Menahem Begin, Alexandre Adler était l’invité dimanche 18 mai au soir de la liste apolitique de David Shapira,
« Solidarité et Proximité », qui présente des candidats aux élections consulaires.

Historien de formation mais aussi journaliste, Alexandre Adler est surtout devenu l’un des grands commentateurs de l’actualité internationale et une personnalité médiatique en France.

Derrière le touche-à-tout, qui semble pouvoir constamment naviguer entre les siècles et les continents, se cache aussi un spécialiste reconnu de la Russie et de l’Union soviétique en général.

Issu, du côté de son père, d’une famille juive allemande, laïque et socialiste, qui a connu la déportation et les camps de la mort, Adler ne cache pas ses liens sentimentaux forts avec Israël.

Il reviendra à plusieurs reprises au cours de sa conférence sur la destinée de sa grand tante arrivée en Palestine mandataire après la Shoah. Ayant rejoint le kibboutz Sarid [« rescapé » en hébreu], il avouera avoir été fortement marqué par sa véritable « reconstruction » dans ce lieu où elle vivra jusqu’à sa mort.

« Je ne crois pas aux hasards » a commencé Alexandre Adler, qui comme à son habitude, et à l’image des analyses développées dans ses essais, a montré une propension pour les anticipations audacieuses.

Le spécialiste des relations internationales, qui s’exprimait sans aucune note, proposait à son public un « tour du monde géopolitique ».

La vision « prospective » d’Adler s’appuie sur la longue durée et l’économie-monde, concepts chers à l’historien Fernand Braudel,et sur une analyse, souvent très fine, de la politique internationale.

Pour Adler, le Moyen Orient vit un « moment étonnant » car le monde musulman se retrouve seul. Seul car les Etats-Unis deviennent une puissance indépendante qui cherchera, à l’avenir, à « s’occuper de la maison ». Obama représente à cet égard « un isolationnisme partagé par tout l’establishment stratégique américain ».

L’historien prévoit au sein du Moyen Orient un affrontement de plus en plus vif – même s’il a commencé depuis de nombreuses années – entre sunnites et chiites.

Le sunnisme serait en crise totale au profit du wahabisme, ce qui fait dire à Adler que les deux puissances émergentes du Moyen Orient dans les prochaines années seront l’Iran chiite, presque détenteur du nucléaire, et la riche Arabie Saoudite de 50 millions d’habitants, « à la tête du djihad wahabite ».

Dans ce contexte, une partie du monde musulman rejoindra l’Occident et certains pays basculeront. Ainsi pour Adler, Erdogan « est en train de perdre le pouvoir en Turquie », ce qui augure un « basculement de la Turquie vers l’Iran ». Autre « tournant », celui de l’Egypte où l’armée – avec le maréchal Sissi – a pris le pouvoir, ce qui signifie que « l’Egypte a repoussé le wahabisme ».

Israël vit une « situation sans précédent »

Au sein de ce Moyen Orient en transition, l’historien a esquissé sa vision d’Israël. Pour Adler, l’Etat juif vit une « situation sans précédent » avec une image de plus en plus positive, liée bien sûr au high-tech depuis les vingt dernières années.

L’Etat hébreu a troqué la vision d’antan d’un pays « exportateur d’oranges » pour devenir « un pays technologiquement avancé avec lequel il fait bon s’associer ». Adler a rappelé au passage qu’Israël exporte désormais plus de brevets que le Japon et autant que l’Allemagne.

Pour Adler, les nouvelles frontières d’Israël sont désormais « Singapour, Delhi et Pékin » puisque « les Israéliens s’y insèrent par la matière grise ». Autrement dit, « quand la Chine veut faire un Technion clé en main, elle vient chercher le Technion de Haïfa ».

L’optimisme d’Israël contraste avec le pessimisme en Europe, où Adler distingue « deux hommes malades », la Russie et la France, deux pays pour lesquels « les marchés commencent vraiment à s’inquiéter ».

« Quand la Chine veut faire un Technion clé en main, elle vient chercher le Technion de Haïfa »

Alexandre Adler

Remettant en cause une idée (selon lui) reçue, Adler estime que la France et la Russie sont beaucoup plus proches d’Israël que ce que beaucoup imaginent : la Russie parce que « Poutine est le dirigeant le plus pro-israélien que la Russie ait jamais connu » ; la France car « la diplomatie française est de plus en plus favorable à Israël à cause du danger islamiste ».

Adler a regretté que certains Juifs de France viennent acheter un bien en Israël pour n’y rester que quelques semaines : « une démarche compréhensible mais qui provoque la montée des prix de l’immobilier et pénalise aussi les Israéliens ». Il a également fustigé ceux qui ne cherchaient pas à s’intégrer véritablement au pays.

Enfin, questionné sur la résurgence de l’antisémitisme en France et sur la croissance de l’alyah, l’historien a répondu qu’il ne croyait pas à une alyah de masse – qui était celle des « Juifs en danger de mort » et qui n’existait plus – mais à une « alyah d’élite », concluant que « parler aux Juifs français comme à des adultes et non pas comme à des enfants apeurés » faisait partie pour lui « des valeurs les plus élevées du sionisme ».