Si ce n’était pas dérangeant, cela aurait propablement pu être
divertissant : une armée avec des pickups 4×4 Toyota, réussissant à terroriser non seulement les chiites du Moyen Orient, mais aussi les médias occidentaux et israéliens.

Si un étranger lisait les unes des journaux et d’Internet des derniers mois, il pourrait penser que l’Etat islamique, et son homologue/rival en Syrie, le Front Al-Nosra, planifient une invasion massive de dizaines de milliers de djihadistes en Israël, et de là en Europe et aux Etats-Unis.

Tout le monde peut se calmer.

L’Etat islamique et Al-Nosra ne sont pas des forces militaires qui peuvent présenter une menace réelle à une armée conventionnelle.

L’armée israélienne, ou l’armée jordanienne à cet égard, n’auraient pas de difficulté à s’occuper des forces islamistes sur le champ de bataille. Le grand problème avec ces deux groupes est qu’ils peuvent provoquer des dommages importants avec des attentats terroristes.

Comme c’est toujours le cas avec le terrorisme, le point central est la peur qu’il engendre parmi le public.

Les deux groupes, mais tout particulièrement l’Etat islamique, ont remporté des victoires impressionnantes dans le champ de bataille médiatique et sur le front des relations publiques.

Avec leur flot de vidéos et de photographies, de discours et de scènes terrifiants comme des massacres et des décapitations, l’Etat islamique a réussi à instiller la peur chez quiconque n’étant pas un sunnite radical.

La campagne dans le ville irakienne de Mosoul montre à quel point sa dissuasion est devenue importante. L’organisation a compris que pour prendre une ville, l’assaillant n’avait pas besoin d’un avantage en homme ou en armement.

Il est suffisant que l’adversaire soit persuadé que son destin se résume à une mort certaine afin de créer une panique générale. Lorsque les forces de l’Etat islamique se sont approchées de Mossoul, la plupart des résidents et des combattants sont partis dans les 24 heures, avant même que le premier djihadiste ne commence même le combat.

Cette semaine, il est évident que l’avancée militaire de l’Etat islamique a été mise à mal.

Son chef, Abu-Bakr al Baghdadi a annoncé la création de Wilayat al-Furat (une province de l’Etat islamique), fracassant les frontières familières de l’Accord Sykes-Picot. Le groupe avance pourtant à peine, et dans certains endroits, tout particulièrement en Irak, ses combattants ont été forcés de reculer.

Il n’y a pas ici de miracle ou de secret militaire. Les frappes aériennes menées par l’armée américaine contre l’Etat islamique ont été efficaces. Le groupe ne peut pas résister à ce type d’attaques, certainement pas avec l’arsenal dont il dispose maintenant. Les Toyotas, le principal moyen de transport de ‘l’armée’, ne peuvent rien faire contre toute type d’attaque d’hélicoptère.

Alors pourquoi n’a-t-on pas fait davantage plus tôt ?

Il faudrait poser cette question au président Barack Obama, alors qu’il cherche à trouver une stratégie contre l’Etat islamique et à former une coalition internationale, même s’il fait face à un conflit avec la Russie.

Dans le même temps, les médias israéliens et américains continuent d’alimenter la panique. Cette semaine, par exemple, un « haut responsable des renseignements américains » a déclaré que l’Etat islamique représente une menace claire pour l’Occident.

C’est presque incroyable. On avait l’habitude de dire dans l’armée israélienne que « l’homme dans le tank gagnera », justifiant la préférence pour les blindés sur l’infanterie. Maintenant que nous entendons cela, de surcroît d’une source américaine, « l’homme dans le Toyota » vaincra l’Occident.

La rivalité

On a beaucoup écrit ces derniers mois au sujet de la rivalité entre Al-Nosra et l’Etat islamique.

Les deux sont nés de la même matrice idéologique. C’est un combat pour le mérite de leur victoire qui a mené à une rivalité amère, y compris des attentats suicides l’un contre l’autre, entre les deux commandants Abu Bakr Al-Baghdadi de l’Etat islamique et Abu Muhammad Al-Julani d’Al-Nosra.

La pénétration de l’Etat islamique en Syrie et ses actions brutales contre ses rivaux là-bas a conduit Al-Nosra à fuir l’ouest et le nord pour centrer ses activités sur Dara’a et le plateau du Golan, tandis que l’Etat islamique se concentre sur le nord et l’est de la Syrie.

Le nombre exact d’hommes dans ses rangs n’est pas clair.

Certaines estimations évaluent les nombres de combattants dans chaque organisation à 7 000 ou 8 000. Cela n’inclut pas les tribus massives qui se sont affiliées avec les organisations en Syrie et en Irak, comme la tribu Jubar à la frontière irako-jordanienne.

Si nous incluons les tribus, et les anciens soldats de l’armée de Saddam Hussein aidant l’Etat islamique, le nombre se rapproche des 15 000.

L’Etat islamique et Al-Nosra sont également aidés par un nombre important d’étrangers (des Européens, des Moyen-orientaux et d’autres pays).

L’élément dominant était et demeure les locaux : les Irakiens et les Syriens. Récemment, on retrouve aussi néanmoins dans Al-Nosra de nombreux étrangers, la plupart des Jordaniens combattent sur le front du Golan contre l’armée syrienne. Les étrangers comptent pour un tiers des combattants.

Les deux organisations opèrent comme des semi-armées. Ce ne sont pas des armées conventionnelles avec des uniformes, mais il y a une hiérarchie, un commandement central, des systèmes de communication basique, et des missions différenciées. La prise de Qouneitra, sur la partie syrienne du Golan, par exemple, a demandé à l’émir d’Al-Nusra à Dara’a (l’équivalent d’un commandant de brigade ou de division dans le district de Dara’a) non seulement d’assigner des missions à ses hommes, mais aussi de coopérer avec des groupes d’opposition plus modérés. Au total, quelques centaines de combattants d’Al-Nusra opèrent à la frontière d’Israël, parmi lesquels plusieurs dizaines ont participé à la prise de Qouneitra.

Environ 3 000 combattants sont déployés dans le district de Dara’a dans son ensemble.

La situation avec l’Etat islamique est un peu différente. L’organisation profite du butin pris à l’armée irakienne, comme des véhicules blindés et des missiles anti-aériens, y compris des missiles SA-6 ce qui a conduit à la décision des transporteurs aériens américains et européens d’arrêter tous les vols au-dessus de l’Irak.

Les combattants d’Al-Baghdadi peuvent utiliser l’expertise d’anciens soldats de Saddam qui leur apprennent comme manœuvrer des tanks, des blindés de transport de troupe et d’autres blindés.

Pourtant, l’équipement le plus symbolique entre les mains de deux groupes est le pickup Toyota avec une mitraillette lourde, la « Dushka » russe.

Ces mitraillettes peuvent être utilisées comme une arme antitank primaire ou comme des armes classiques. L’organisation les monte sur leurs Toyotas et patrouille autour de Dara’a (dans le cas d’Al-Nosra) ou dans les déserts d’Irak (dans le cas de l’Etat islamique).

La menace sur d’autres fronts

Les officiers haut gradés des services de renseignements jordaniens ont de quoi s’inquiéter ces derniers jours. Ce sont eux qui traitent les menaces dans le pays (les manifestations des Frères musulmans, les protestations à Ma’an, un million de réfugiés syriens…) et à l’étranger (Al-Qaïda et Jabhat Al-Nosra dans le nord et l’Etat islamique à l’est).

Les groupes djihadistes en Irak et en Syrie n’ont pas montré d’intention d’agir en Jordanie, certainement pas comme ils l’ont fait en Irak et en Syrie.

Il n’y aura donc pas une invasion ou une tentative de renverser le pouvoir puisqu’ils iraient de plein fouet contre des forces aériennes et terrestres nettement supérieures à leur flotte de Toyotas armées.

Le danger pour le royaume hachémite n’est pas le renversement du régime, mais l’agitation, les attaques terroristes, les attentats suicides entre autres techniques terroristes. Le journal a-Sharq al-Awsat a annoncé jeudi que les forces de sécurité jordaniennes avaient arrêté 71 activistes appartenant à des organisations islamistes, y compris l’Etat islamique et Al-Nosra, à travers tout le royaume.

L’armée jordanienne relativement petite est étendue finement le long des frontières avec la Syrie et l’Irak, d’énormes frontières s’étendant sur des milliers de kilomètres.

La mission de la défendre n’est donc pas simple. La Jordanie dispose pourtant d’un soutien américain rapproché, y compris un escadron de F-16 et des missiles Patriot, des équipements et des conseillers supplémentaires. En outre, Israël aide beaucoup en matière de renseignement.

Sur le front palestinien, il n’y a actuellement pas besoin de s’alarmer au sujet de ces groupes. Pour l’instant, il n’y a pas de présence de l’Etat islamique en Cisjordanie, à Jérusalem-Est ou dans la bande de Gaza.

Oui, on voit parfois sur Facebook des posts d’une photo de quelqu’un courant avec un drapeau de l’Etat islamique, et on peut même acheter des drapeaux et des chemises de l’Etat islamique dans la Vieille Ville de Jérusalem, mais cela s’arrête là.

Un jeune adolescent tient un drapeau de l'Etat islamique sur le mont du Temple (Crédit : Facebook)

Un jeune adolescent tient un drapeau de l’Etat islamique sur le mont du Temple (Crédit : Facebook)

En Cisjordanie, le mouvement salafiste Hizb ut-Tahrir est présent, mais il n’a pas de lien avec l’Etat islamique et il ne s’y identifie pas. Il y a aussi des membres de Salafiya Jihadiya, comme ceux qui ont été tués à Hébron il y a presque un an, mais leur nombre est très limité.

Au-delà du défi qu’ils portent au régime syrien et à l’Irak, Jabhat Al-Nosra et l’Etat islamique constituent un danger profond pour le Hezbollah.

L’organisation chiite a combattu au cours des dernières semaines sur la ligne de Qalamoun qui a déjà été prise par Al-Nosra et ses groupes affiliés. Cette zone, comme la Beqaa, est fondamentale pour le contrôle du Hezbollah des routes entre la Syrie et le Liban.

S’il ne contrôle pas la frontière, la capacité du Hezbollah d’introduire en contrebande des armes de lieux de stockage d’Assad en Syrie vers des caves et des bunkers au Liban sera mis en danger.

Ne soyons pas naïfs. On estime que même lors des récentes batailles, le Hezbollah a profité du chaos afin d’introduire des roquettes du Liban et des équipements militaires sensibles en provenance de Syrie ou de Russie.

Dans cette logique, il est impossible d’ignorer le drone qui a été abattu cette semaine au-dessus du plateau du Golan. Le Hezbollah était-il derrière le lancement ?

Israël a des difficultés à établir cela d’une manière certaine. Il y a au moins quatre groupes qui pourraient être responsables du lancement du drone, et l’un d’entre eux est le Hezbollah.

Bashar el-Assad comprend aussi que s’il permet au Hezbollah de lancer de drones du Golan syrien vers Israël, il risque une réaction israélienne sérieuse. C’est bien la dernière chose dont il aurait besoin alors qu’il lutte contre les djihadistes pour survivre.