70 après, les documentaires d’Hitchcock sur la Shoah trouvent toujours son public
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Les cinéastes ne voulaient pas dépeindre les Juifs comme un peuple à part

70 après, les documentaires d’Hitchcock sur la Shoah trouvent toujours son public

‘German Concentration Camps Factual Survey' qui a failli ne pas voir la lumière du jour est diffusé à New York

Alfred Hitchcock (Crédit : capture d'écran)
Alfred Hitchcock (Crédit : capture d'écran)

« C’était une femme, » explique le narrateur, alors que la caméra passe sur une personne si maigre et brûlée qu’il est difficile de reconnaitre que le cadavre fut celui d’un être humain.

Il s’agit de l’une des scènes les plus saisissantes dans « German Concentration Camps Factual Survey » [Enquête factuelle sur les camps de concentration allemands], un documentaire très inhabituel sur la Shoah, tourné et scénarisé il y a 70 ans, et conçu avec l’aide du célèbre réalisateur Alfred Hitchcock. Mais il failli ne pas voir la lumière du jour.

Le film récemment achevé a eu sa première à New York mardi soir au Museum of Jewish Heritage de Manhattan – un memorial vivant de la Shoah.

« German Concentration Camps » s’appuie fortement sur des images tournées à Bergen-Belsen, Auschwitz et Dachau par des cameramen de guerre et d’actualités dans les premières semaines après leur libération.

Il montre ceux qui avaient réussi à survivre aux chambres à gaz, aux épidémies de typhus et aux conditions de famine en présentant les premiers pas vers la reconstruction de leurs vies. Ils sont épouillés.

On leur donne des douches chaudes pour la première fois depuis des années ainsi que des repas chauds. Il y a des piles de vêtements propres, et les femmes se réjouissent en essayant des robes, des chaussures à talons haut, et des chapeaux à larges bords offerts.

« Certaines des parties les plus émouvantes montrent la remise en état de ce que je peux seulement appeler l’humanité », a déclaré Jane Wells, un documentariste et la fille du producteur du film, Sidney Bernstein.

Un Anglais, Bernstein a dirigé la division du cinéma de l’effort de propagande des forces alliées et a été chargé de faire la chronique des crimes des Nazis pour le public allemand.

À cette fin, le film comprend de nombreuses séquences d’anciens gardes du camp transportant les cadavres de leurs victimes vers des fosses communes avant de les jeter, avec un mépris total, dans ces fosses géantes.

Bernstein a enrôlé Hitchcock, un ami proche, comme le conseiller en traitement du film. L’influence d’Hitchcock transparaît dans les prises de vues longues et panoramiques qui ne laissent aucune place au doute quant à ce que le public voit. C’est bien la réalité et pas un montage. Bernstein et son équipe ont travaillé sur le film pendant le printemps et l’été 1945.

Mais plus tard cette année, de nombreux Allemands avaient visité les camps de concentration et avaient vu les films d’actualités de ce qui s’y était passé. Il y avait un sentiment que le film n’était plus de son temps et le gouvernement britannique a abandonné le projet.

Cependant, au cours de ces dernières années, l’Imperial War Museum de Grande-Bretagne a restauré le film et a décidé de le terminer en utilisant le script original. Les mots utilisés sont lyriques (« Ils disent que les bottes d’un mort portent malheur ; qu’en est-il des jouets d’enfants morts ? ») et ils portent un jugement. (« Les Allemands étaient au courant pour Dachau, mais ne s’en souciaient pas ».)

S’en tenir à la vision originale signifiait faire un film qui contenait certaines inexactitudes factuelles (le nombre de morts) et un certain nombre d’omissions (au sujet de qui était la cible des nazis).

« Il ne met pas l’accent sur la façon disproportionnée dont les Juifs avaient souffert », a expliqué Wells au sujet du film, qui se réfère aux victimes par leur nationalité plutôt que par leur religion.

« Il a montré un Holocauste plus universel qu’un Holocauste à prédominance juive ». (Dans un court métrage qui suit le documentaire et qui tente de corriger les inexactitudes du film, les chercheurs émettent l’hypothèse que les cinéastes ne voulaient pas dépeindre les Juifs comme un peuple à part.)

Un documentaire de la chaîne américaine HBO sur le projet longtemps retardé d’Hitchcock, « Night Will Fall » [La nuit va tomber], a été diffusé en janvier. Le titre est une réplique de « German Concentration Camps »: « Si le monde apprend la leçon que ces images enseignent, la nuit va tomber. Mais par la grâce de Dieu, nous qui vivons pour apprendre. »

Une photo extraite de "L'enquête factuelle sur les camps de concentration allemands " montrant des enfants souriants à travers les barbelés à l'arrivée les troupes alliées, avril 1945. (Imperial War Museum)
Une photo extraite de « L’enquête factuelle sur les camps de concentration allemands  » montrant des enfants souriants à travers les barbelés à l’arrivée les troupes alliées, avril 1945. (Imperial War Museum)

(Le film a été terminé l’année dernière, et a tout récemment commencé à être distribué. Bruce Ratner, un promoteur immobilier et un propriétaire minoritaire de l’équipe de basket-ball de Brooklyn Nets, a contribué à ramener le film au sein du Musée du patrimoine juif, où il a la fonction de président du conseil d’administration. Une discussion avec le journaliste du New York Times Roger Cohen et Wells, dont la société, 3 Generations, se spécialise dans les films sur les violations des droits de l’homme, a suivi de la projection. Les billets pour une deuxième séance, le mercredi à 19 heures, sont en vente sur le site mjhnyc.org.)

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