A l’ombre du meurtre de Rabin, les anti-Rivlin testent les limites de la liberté d’expression
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A l’ombre du meurtre de Rabin, les anti-Rivlin testent les limites de la liberté d’expression

Une chaîne de télévision publique est sous le feu des critiques pour avoir dit que le président "crachait au visage des soldats"

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Le président Reuven Rivlin à la conférence Haaretz à New York, le 13 décembre 2015. (Crédit : Amir Levy/Flash90)
Le président Reuven Rivlin à la conférence Haaretz à New York, le 13 décembre 2015. (Crédit : Amir Levy/Flash90)

Depuis qu’il est président, Reuven Rivlin a tout entendu, depuis « traître » à « nazi », et les menaces pour sa vie et attaques personnelles sont devenues si courantes qu’elles ne font plus les gros titres.

Ceci, jusqu’à cette semaine, quand une petite chaîne de télévision, Héritage, a critiqué le président pour avoir assisté à la conférence Haaretz à New York, à laquelle des membres de Breaking the silence – une organisation qui rend publiques des transgressions supposées de soldats israéliens contre les Palestiniens en Cisjordanie – étaient aussi présents.

Héritage, qui appartient à l’Etat, a accusé le président de « cracher au visage des soldats de l’armée israélienne ». Le commentaire a entraîné une pluie de condamnations de politiciens et de journalistes, qui les a mené à s’interroger sur la limite entre liberté d’expression et diffamation, la critique légitime et l’incitation.
(C’est la seconde fois que ce sujet fait les gros titres cette semaine, à la suite d’un débat sur Breaking the silence et d’une loi examinée à la Knesset attaquant les financements de gouvernements étrangers des ONG de gauche).

Hanté par l’assassinat de Rabin

Mais avec Rivlin, le débat a pris un nouveau tournant : plusieurs journalistes et avocats de la liberté d’expression ont accusé catégoriquement la chaîne de télévision d’incitation à la violence, citant l’assassinat en 1995 de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin et le connectant à la large campagne de menaces contre le président.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Reuven Rivlin au service de commémoration d'Yitzhak Rabin à Jérusalem le 5 mai 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Reuven Rivlin au service de commémoration d’Yitzhak Rabin à Jérusalem le 5 mai 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Hantés par l’assassinat de Rabin il y a 20 ans, les champions de la liberté d’expression jouent de plus en plus la carte de l’incitation quand il s’agit du président tant aimé et tant détesté d’Israël. Mais dans ce processus, ils pourraient réduire au silence toute critique, quelle qu’elle soit, contre le président.

En parlant de l’apparition de Rivlin à la conférence à New York plus tôt cette semaine, à laquelle le président a défendu l’armée israélienne, Héritage a écrit sur sa page Facebook officielle : « Le temps est venu de le dire : le président a perdu toute honte ». Rivlin « est occupé à se représenter lui-même, et pas le peuple d’Israël », a-t-elle accusé.

« Le peuple d’Israël croit en l’armée israélienne, pense qu’elle prend tous les risques pour leurs vies pour nous, nuit et jour, et pense que le travail d’un président est de la soutenir. La présence du président Rivlin aujourd’hui à cette conférence, aux côtés de la méprisable organisation Breaking the silence, franchit la ligne rouge, et déshonore la présidence. Rivlin a le droit de faire ce qu’il lui plaît en tant que citoyen privé, mais en tant que président du pays il ne peut pas cracher au visage des soldats de l’armée israélienne. C’est honteux. C’est triste. » La chaîne de télévision a aussi consacré certains de ses programmes à des critiques du président.
Parmi les journalistes, certains des plus grands critiques envers Héritage proviennent du journaliste Eldad Yaniv, qui a écrit sur Facebook : « Ne cesserez-vous donc pas tant que Ruby Rivlin ne sera pas tué ? Vous avez perdu vos esprits. Vous avez tout simplement perdu vos esprits. »

« Le temps est fini de vos intimidations et incitations contre le symbole de la nation jusqu’à ce que cela finisse en meurtre », a-t-il écrit.

Avec du scotch sur la bouche, un journaliste d’Héritage a répondu ironiquement, rappelant un poste de décembre 2014 de Yaniv qui appelait à « une intifada pour la démocratie » contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. « Y-a-t-il un sujet plus important que la liberté d’expression, pour laquelle nous devons briser toutes les règles ? », écrivait Yaniv à ce moment.

La journaliste israélo-arabe Lucy Aharish (Crédit : capture d'écran YouTube)
La journaliste israélo-arabe Lucy Aharish (Crédit : capture d’écran YouTube)

La présentatrice israélo-arabe Lucy Aharish a également condamné la « campagne d’incitation » contre le président, remarquant qu’elle survenait 20 ans après l’assassinat de Rabin.

« Les dirigeants de ce pays doivent se dresser, frapper sur la table, et dire ‘assez !’, a-t-elle écrit sur Facebook. Et si à Héritage il y a des gens qui s’appellent eux-mêmes des journalistes, pardonnez-moi mais je ne partagerai jamais cela avec eux. »

En attendant, une manifestation contre la chaîne de télévision était prévue mercredi et plusieurs pétitions en ligne (dont aucune n’a recueillie plus de 600 signatures) demandaient la révocation de son autorisation d’émettre. Le dirigeant de l’Union sioniste, Isaac Herzog, a appelé Netanyahu et le dirigeant du parti HaBayit HaYehudi, Naftali Bennet, à condamner la « campagne d’incitation sérieuse et dangereuse » contre Rivlin.

Liberté d’expression pour les journalistes

Le tumulte autour d’Héritage a résonné spécialement pour certains, dans le sillage de la controverse de septembre dernier autour d’une clause de dernière minute ajoutée à une loi qui interdisait aux journalistes d’exprimer leurs opinions politiques à l’antenne.

La clause, depuis supprimée, a été largement dénoncée, mais le débat public l’entourant, mené par des journalistes et des figures des médias a aussi pointé une philosophie, peut-être spécifiquement israélienne : le droit des journalistes à exprimer leurs opinions politiques au travail est irréfutable.

Akiva Novick, de la Dixième chaîne, a lié les deux incidents lundi, écrivant sur Twitter : « Le vrai journalisme aurait depuis longtemps organisé une manifestation de journalistes [défendant] le droit des journalistes d’Héritage à exprimer leurs opinions ».

La même ligne a été adoptée par la chaîne de télévision elle-même, qui dit qu’elle se réserve le droit d’établir une ligne éditoriale. Le directeur de la chaîne, Moti Sklar, a déclaré à la radio de l’armée mardi que la formulation du post pouvait être problématique, mais que le principe reste le même.

Yaniv, et plus tard la députée de l’Union sioniste Shelly Yachimovich, ont sous-entendu tous les deux que les commentaires d’Héritage étaient une incitation à cause de la constitution de son audience et de son lectorat sur Facebook.

Le post « est une invitation à commenter [en retour] par des centaines de téléspectateurs et de sympathisants que « Ruby [surnom de Rivlin] devrait être tué. Ruby devrait être mis à terre. Le temps est venu. Laissons le chien mourir. », a écrit Yaniv. Donc ils nous disent, que voulez-vous ? Ce n’est pas la chaîne qui parle, ce sont les commentaires », a-t-il ajouté, le liant à « l’atmosphère créée par les politiciens » avant l’assassinat de Rabin.

Yachimovich a déclaré que la campagne contre le président, dont elle dit qu’elle est menée par Héritage, confine à l’incitation au meurtre. « Oui, incitation au meurtre. Parce que même les incitateurs savent que quelque part, il y a plus de Yigal Amir [l’assassin de Rabin] qui entendent ces opinions, que cette rhétorique leur convient parfaitement, qu’ils considèrent d’agir d’une manière ou d’une autre pour s’en occuper ».

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