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Allemagne : l’ex-secrétaire d’un camp nazi qui avait fui, « placée en détention »

Irmgard Furchner, accusée d'avoir participé au meurtre de plus de 10 000 détenus dans le camp de Stutthof, avait récemment écrit que ce serait "dégradant" de participer au procès

Une ancienne secrétaire d’un camp de concentration nazi a été retrouvée jeudi après plusieurs heures de cavale pour échapper à l’ouverture de son procès en Allemagne, provoquant la stupéfaction dans le tribunal où elle devait répondre de complicité de meurtre dans plus de 10 000 cas.

Le tribunal d’Itzehoe a ensuite ordonné jeudi en début de soirée son placement en détention provisoire.

« Je peux dire que l’accusée a été retrouvée (…) Un médecin va établir sa capacité à être placée en détention (…) », a déclaré la porte-parole du tribunal d’Itzehoe, Frederike Milhoffer.

Le procès d’Irmgard Furchner est en conséquence reporté, au 19 octobre, a dit le président du tribunal de cette ville du nord de l’Allemagne, Dominik Gross.

Vingt minutes après l’ouverture de l’audience, il avait dû faire une annonce inhabituelle, surtout pour une prévenue de cet âge : « l’accusée est en fuite (…) Un mandat d’arrêt a été émis » à son encontre.

« Elle a quitté son foyer (pour personnes âgées) ce matin. Elle a pris un taxi » pour rejoindre une station de métro de la périphérie d’Hambourg, a précisé la porte-parole.

Problème pour la justice : elle semble avoir été informée à l’avance du risque de fuite. L’accusée l’a elle-même écrit dans une lettre adressée au président de la Cour, selon des informations du magazine Der Spiegel, en partie confirmées par un avocat de victimes de la Shoah qui a dit avoir eu connaissance d’un courrier envoyé « il y a trois semaines ». Elle y déclarait qu' »elle boycotterait la procédure, pour ainsi dire, (….) elle a écrit que ce serait dégradant si elle y participait », a affirmé Christoph Rückel à l’AFP.

Son comportement a provoqué la consternation. « Cela montre un mépris pour les survivants et l’Etat de droit », a déploré auprès de l’AFP Christoph Heubner, le vice-président du Comité Auschwitz.

« Même si cette femme est très âgée, le tribunal n’aurait-il pas pu prendre des précautions ? », a-t-il aussi relevé, s’interrogeant en outre sur les complicités dont elle a pu bénéficier.

Le Dr Efraim Zuroff, chasseur de nazis. (Crédit : Courtoisie)

« Suffisamment en bonne santé pour fuir, suffisamment en bonne santé pour aller en prison ! », a de son côté tweeté Efraim Zuroff, le président du Centre Simon Wiesenthal qui traque les nazis encore en vie.

Jusqu’ici, les quatre anciens gardes ou employés de camps nazis condamnés depuis dix ans en Allemagne s’étaient tous assis dans le box des accusés.

Seule femme impliquée dans le nazisme à être jugée depuis des décennies en Allemagne, Irmgard Furchner ne s’est pas exprimée sur les faits qui lui sont reprochés avant son procès.

Un centenaire, ex-gardien du camp nazi de Sachsenhausen, doit également être jugé à partir de jeudi prochain, près de Berlin.

Dans ce camp proche de la ville de Gdansk (Dantzig à l’époque) où périrent 65 000 personnes, « des détenus juifs, des partisans polonais et des prisonniers de guerre soviétiques » ont été systématiquement assassinés, a rappelé le parquet.

A l’issue d’une longue procédure, la justice avait estimé en février que la nonagénaire était apte à comparaître malgré son âge.

L’affaire est examinée à la veille du 75e anniversaire de la condamnation à mort par pendaison par le tribunal de Nuremberg de 12 des principaux dirigeants du Troisième Reich.

Un huissier de justice dans la salle d’audience avant le procès d’Irmgard Furchner, une ancienne secrétaire du commandant SS du camp de concentration de Stutthof, à Itzehoe, en Allemagne, le 30 septembre 2021. (Markus Schreiber/AP)

Âgée à l’époque des faits de 18 à 19 ans, Irmgard Furchner, qui vit dans une résidence pour personnes âgées près de Hambourg, sera jugée par une Cour spéciale pour jeunes.

L’accusation lui reproche d’avoir participé au meurtre de détenus dans le camp de concentration de Stutthof, dans la Pologne actuelle, où elle travaillait comme dactylographe et secrétaire du commandant du camp, Paul Werner Hoppe, entre juin 1943 et avril 1945.

30 parties civiles

Elle est également poursuivie pour « complicité dans des tentatives de meurtres ».

Quelque 30 parties civiles dont une grande majorité venue de l’étranger sont attendues lors des audiences qui doivent s’étaler au moins jusqu’à juin 2022.

Selon l’avocat Christoph Rückel, qui représente depuis des années des survivants de la Shoah, « elle a tenu l’ensemble de la correspondance du commandant du camp ». « Elle a aussi tapé à la machine les ordres d’exécution et de déportation et apposé ses initiales », a-t-il assuré sur la chaîne régionale publique NDR.

Pour son avocat, Wolf Molkentin, elle ignorait le sort exact des détenus. « Ma cliente aurait travaillé au milieu de SS expérimentés dans la violence. Mais devait-elle partager leur niveau de connaissance ? », s’est-il interrogé dans un entretien au Spiegel.

« À mon avis, ce n’est pas forcément évident », a-t-il estimé, insistant sur le recours à des termes « codés » dans les échanges épistolaires entre responsables de la machine de mort nazie « de telle manière qu’une secrétaire ne pouvait pas nécessairement les décoder », selon lui.

Des gens observent la chambre à gaz de l’ancien camp de la mort nazi de Stutthof, à Sztutowo, le 21 juillet 2020. (Crédit : Wojtek RADWANSKI / AFP)

Ce procès tardif revêt un intérêt particulier car très peu de femmes impliquées dans les horreurs nazies ont été poursuivies depuis la fin de la guerre.

« Tout particulièrement le rôle des femmes dans le régime nazi et leur implication dans l’Holocauste ont été trop longtemps ignorés par la justice », relève ainsi l’historienne Simone Erpel dans le Spiegel.

Cette procédure, comme de nombreuses autres entamées ces dernières années, n’est toutefois pas exempte de controverses, la justice demandant très soudainement des comptes à des vieillards qu’elle avait laissés tranquilles depuis 1945.

Des décennies durant, l’Allemagne s’est en effet montrée peu pressée de retrouver ses criminels de guerre.

Une des dernières secrétaires d’Adolf Hitler, Traudl Junge, dont les mémoires de 2002 ont servi de base au film allemand « Downfall ». (Domaine public)

Avant l’ouverture du procès d’Irmgard Furchner, la presse a ainsi rappelé que la secrétaire particulière d’Adolf Hitler, Traudl Junge, n’avait jamais été inquiétée jusqu’à sa mort en 2002.

Mais la jurisprudence de la condamnation en 2011 de John Demjanjuk, un gardien du camp de Sobibor en 1943, à cinq ans de prison ferme, permet désormais de poursuivre pour complicité de dizaines de milliers d’assassinats n’importe quel auxiliaire d’un camp de concentration, du garde au comptable.

Aussi controversée que soit cette justice tardive, elle permet « de donner une voix aux victimes, à leurs familles, et de ramener les faits dans la conscience publique », selon le juriste Andrej Umansky, auteur d’un ouvrage sur la Shoah en territoire soviétique occupé par les nazis.

En juillet 2020, la justice a ainsi infligé une peine de deux ans de prison avec sursis à un ancien gardien du camp de Stutthof, Bruno Dey, 93 ans.

Dans les années précédentes, deux anciens gardiens d’Auschwitz avaient déjà été condamnés. Ils sont morts depuis.

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