Alors que les théâtres ont fermé, le monde entier s’est tourné vers Zoom
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Alors que les théâtres ont fermé, le monde entier s’est tourné vers Zoom

Les comédiens regrettent le manque de performances réelles pendant la crise du coronavirus et se demandent si le public reviendra dans les théâtres

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Des artistes de théâtre manifestent à Tel aviv le 12 avril 2020 pour demander au gouvernement de les aider pendant la crise du coronavirus. (Crédit : Eve)
Des artistes de théâtre manifestent à Tel aviv le 12 avril 2020 pour demander au gouvernement de les aider pendant la crise du coronavirus. (Crédit : Eve)

Efrat Steinlauf ne prévoyait pas de mettre en scène sa pièce de théâtre « Spectacle des mains » sur Zoom.

Pourtant, c’est bien sur la très populaire application de visio-conférence Zoom que sa pièce se joue actuellement, depuis que la crise du coronavirus a frappé Israël au début du mois de mars.

La pièce de Steinlauf, qui se joue habituellement dans les salles de classe des écoles élémentaires, se compose de huit « cours » raccourcis et offre un regard critique sur le système éducatif.

Dans le contexte actuel, alors que l’enseignement en ligne, inattendu, se prolonge, la pièce de Steinlauf n’aurait pas pu mieux tomber.

Comme désormais de nombreux parents, Steinlauf est familière de l’enseignement en ligne puisque ses deux enfants, âgés de 14 et 11 ans, étudient chaque jour en ligne.

Efrat Steinlauf, une metteuse en scène dont la pièce a pu facilement être adaptée sur Zoom pendant la crise de 2020 du coronavirus. (Crédit)

« Si les professeurs enseignent en ligne et que c’est notre réalité actuelle, alors le spectacle fait le lien entre la politique et le système éducatif », explique Steinlauf. En temps normal, elle enseigne le théâtre et met en scène des pièces dans des salles et festivals de second plan à travers Israël. Parfois, elle crée des productions de réalité virtuelle pour le secteur de la haute technologie. « C’est vraiment très exigeant de mettre en scène [un spectacle] en ligne. »

Steinlauf et ses six comédiens – qui respectent les mesures de distanciation sociale chez eux à Tel Aviv, Haïfa, Rahovot et Nazareth, entre autres endroits – ont répété pendant deux semaines sur Zoom. Ils ont réduit le nombre de cours dans la pièce de huit à six, et ont raccourci la production, passant d’une heure et demie à 40 minutes. Ces trois dernières années, le spectacle était mis en scène dans des salles de classe.

Les membres du public de Zoom, à qui l’on demande de contribuer à hauteur de leurs moyens financiers, ont tendance à rester connectés après la représentation. Ils échangent avec les comédiens et en profitent pour explorer les limites de cette production inhabituelle.

« Une partie de moi me dit que le théâtre doit être joué en direct, et je vois que la plateforme technologique me permet de faire quelque chose de différent », explique Steinlauf. « Cela me réconforte de savoir que s’il sera difficile de revenir à des spectacles réels, je pourrai toujours explorer le théâtre par ce moyen. »

Steinlauf est l’une des quelques professionnels du monde du théâtre qui a continué à travailler pendant la pandémie. Les théâtres ont fermé leurs portes et les grands rassemblements ne sont pas autorisés en Israël. Des artistes et des metteurs en scène du pays se demandent même s’ils vont un jour retourner sur les planches.

Et alors que Zoom constitue une solution pour certains artistes, l’application ne convient pas à tout le monde.

Le théâtre n’a jamais eu pour vocation à être joué en ligne, insiste Natan Skop, comédien de théâtre et étudiant en master. Il travaille comme conseiller technique et concepteur de site Internet pour des projets artistiques et des créateurs indépendants. Il a aussi fait des extras pendant l’épidémie, et réalisé des missions pour un petit groupe de clients.

« C’est un casse-tête pour les professionnels du théâtre », reconnaît Skop. « Le théâtre est fondé sur la vivacité et la fugacité de l’instant. Si vous ne pouvez pas être présent, tout l’intérêt du théâtre disparaît. »

« Certaines productions peuvent attirer le public en ligne et expérimenter des nouvelles formes, mais d’autres ne le peuvent pas, ou n’ont pas les ressources, pour trouver une solution créative au problème », note Skop.

Il y a aussi le problème du public. Une pièce n’est tout simplement plus la même en l’absence d’un public, si possible captivé et plongé dans l’action.

« Certaines personnes disent, ‘S’il n’y a pas de scène et pas de public, il n’y a pas de théâtre' », explique Anat Radnay, une metteuse en scène et productrice de théâtre qui dirige EVE, une association locale qui regroupe des artistes israéliens indépendants. « Il y a beaucoup d’avis différents sur le sujet. »

Radnay travaille étroitement avec environ 50 artistes indépendants. Actuellement, ils organisent une réunion hebdomadaire sur Zoom qui fait office de groupe de soutien.

« Il y a des choses intéressantes et agréables qui ressortent de la rencontre », explique Radnay. « J’entends que certains metteurs en scène aiment le numérique et l’utilisent, et c’est un outil important maintenant. Cela les aide à ne pas tomber dans la déprime et à entretenir la flamme. »

יוצרי אי"ב מצטרפים למחאת הענק של מוסדות התרבות בישראל "אסור להשאיר את הבמה הזאת ריקה". אנחנו מצטרפים ליוצרי התיאטרון,…

פורסם על ידי ‏אי״ב – ארגון יוצרים עצמאים בתיאטרון‏ ב- יום ראשון, 10 במאי 2020

Il y a actuellement quelques opportunités disponibles pour des professionnels du théâtre en marge, comme des plateformes numériques sur certaines chaînes locales de télévision gérées par le ministère de la Culture. Il y a aussi Einav, un centre pour artistes locaux à Tel Aviv, qui propose son studio aux artistes voulant réaliser des performances en ligne pendant l’épidémie.

Pourtant, toutes ces opportunités ne fonctionnent pas pour tous les artistes, a prévenu Radnay.

« On ne peut pas simplement prendre une pièce et la mettre en ligne, parce que le public ne pourra pas suivre cette démarche », avance-t-elle. « C’est une belle initiative, et nous comprenons leur désir d’aider, mais c’est limité quant au nombre d’artistes pouvant être aidés. »

Anat Radnay, une metteuse en scène indépendante qui dirige EVE, une organisation des professionnels indépendants du théâtre. (Crédit : Anat Radnay)

Radnay est préoccupé du fait que le retour éventuel des productions réelles soit graduel, et même quand cela aura lieu, le public sera limité. Il pourrait donc y avoir 50 personnes assises à deux mètres les unes des autres dans des petits théâtres. Très concrètement, cela se traduirait par des « théâtres très vides », selon Radnay.

Les restrictions auront un impact encore plus important pour des salles traditionnelles et plus grandes comme Cameri et Habima, qui ont perdu de l’argent en mars et avril. Ces théâtres continueront à perdre de l’argent s’ils ne sont pas autorisés à vendre des billets pour tous les sièges.

« Le public reviendra-t-il dans un théâtre en intérieur ? », s’interroge Radnay, en se demandant si les préoccupations sanitaires prendront le pas sur le désir de culture.

Ce n’est pas la première fois que des artistes israéliens passent par des moments difficiles, avance Maya Buenos, une comédienne basée à Jérusalem. Elle est également metteuse en scène et travaille avec des théâtre traditionnels comme expérimentaux.

Buenos a pu continuer certains de ses projets internationaux grâce à Zoom. Elle explique qu’elle s’en sort financièrement grâce à une série de projets réalisés l’année dernière qui ont rempli son compte en banque. Elle a aussi tendance à être optimiste, a-t-elle reconnu.

Maya Buenos, une autre artiste indépendante qui préfère regarder l’épidémie coronavirus comme une chance pour découvrir d’autres opportunités.(Crédit : Maya Buenos)

« Dieu nous aidera si notre monde culturel est détruit à cause de deux mois de coronavirus », déclare Buenos. « Il n’y a aucune raison que nous ne puissions pas y survivre. »

Elle essaie d’utiliser le temps supplémentaire dont elle dispose pour réfléchir à l’évolution des performances artistiques.

« Il faut profiter de ce que l’on a », souligne-t-elle.

C’est une approche optimiste, mais cela ne fonctionne pas pour tout le monde.

Une idée qui revient souvent consisterait à proposer des spectacles en extérieur cet été.

Catamon, une troupe de danse indépendante de Jérusalem, réalise depuis longtemps des performances en extérieur. La troupe organise des spectacles depuis huit ans dans les allées colorées et étroites du marché Mahane Yehuda. Leur spectacle s’appelle « De Jaffa à Agrippa » et se déroule habituellement en septembre.

Leurs performances en extérieur sont des spectacles intimistes, et cela malgré la présence de beaucoup de monde. Il s’agit d’une dimension vitale de leur travail artistique et de leur chorégraphie, explique le fondateur et chorégraphe Elad Sechter. Le travail artistique vise aussi à s’intégrer dans le paysage urbain et à la population, en proposant des performances pour la population très diverse de Jérusalem.

« Nous ne créons pas des expériences à une seule dimension », rapporte Shechter. Il s’agit d’une expérience de rencontre, de partage, de participation, un spectacle vivant. »

Cela impliquera peut-être des événements plus réduits pendant l’épidémie du coronavirus, mais ils espèrent pouvoir se produire normalement en septembre, a noté Shechter. Il continue à percevoir une partie de son salaire, qui provient d’aides publiques.

Il est pourtant hors de question qu’il se tourne vers Zoom.

« Cela contredit toutes nos valeurs », indique-t-il. « Nous voulons trouver un moyen d’être actif, et trouver un moyen de reprendre nos spectacles. »

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