Anxieux, les Israéliens comptent leurs respirateurs – ou tentent d’en fabriquer
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Anxieux, les Israéliens comptent leurs respirateurs – ou tentent d’en fabriquer

Personne ne sait exactement de combien de machines Israël dispose, mais cela ne devrait pas suffire – et avec un marché mondial bloqué, certains tentent de trouver des solutions

Des membres du personnel de l'hôpital Ichilov de Tel Aviv déplacent un patient vers un nouveau service, le 22 mars 2020. (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)
Des membres du personnel de l'hôpital Ichilov de Tel Aviv déplacent un patient vers un nouveau service, le 22 mars 2020. (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)

En Israël, les conversations sur l’épidémie de coronavirus tournent désormais autour d’une nouvelle statistique. Le nombre de machines dont dispose Israël pour sauver la vie des patients les plus gravement malades a rejoint d’autres chiffres – ceux des morts et des personnes infectées.

« Nous n’arriverons pas à une situation dans laquelle [nous] nous retrouverons à devoir choisir à qui administrer une respiration artificielle », a déclaré mardi matin Boaz Lev, qui dirige « l’unité Corona » du ministère de la Santé, au diffuseur public Kan.

Il a déclaré qu’Israël comptait 4 000 ventilateurs et œuvrait afin d’en acquérir davantage.

Avec un nombre toujours plus élevé de patients touchés par le coronavirus et nécessitant l’usage d’un respirateur pour survivre, l’intérêt au sujet de l’approvisionnement de ces machines est devenu si important que certains Israéliens âgés essaient d’acheter leurs propres unités.

Lior Hessel, ingénieur en haute technologie à Kiryat Bialik, s’est retrouvé inondé d’appels de retraités, qui ont entendu parler de son invention basique de ventilateur, fabriqué à partir de pistons normalement utilisés pour les produits de son entreprise d’agritech.

« Ils sont hystériques et veulent acheter des ventilateurs », explique-t-il.

Alors que les machines représenteraient peu d’utilité chez les particuliers s’ils ne bénéficient pas d’un soutien hospitalier, les appels illustrent l’état d’esprit de certains Israéliens.

Lior Hessel. (Autorisation)

« Il y a des personnes âgées totalement effrayées, craignant de ne pas pouvoir bénéficier d’un ventilateur [à l’hôpital] parce qu’elles sont trop vieilles, comme c’est le cas actuellement en Italie », explique Hessel.

Contrairement à ce que Lev a dit, l’ancien directeur général du ministère de la Santé, Gabi Barbash, maintenant professeur à l’Institut scientifique Weizmann, estime lui tout à fait possible le risque que les hôpitaux se retrouvent à court de ventilateurs. « Si vous m’aviez posé la question il y a un mois, j’aurais dit non ; aujourd’hui, je suis inquiet », a-t-il indiqué au Times of Israël. Il estime qu’environ 1 personne sur 20 touchée par le coronavirus aura besoin à un moment donné d’un ventilateur.

Certains médecins et philosophes commencent déjà à réfléchir de quelle façon le matériel devrait être utilisé s’il venait à manquer.

Les citoyens qui cherchent à obtenir une réponse claire sur le nombre de ventilateurs à disposition sont laissés dans le doute. Même le Centre de recherche et d’information de la Knesset, qui recueille des statistiques pour les législateurs, explique être dans la « confusion », a déclaré jeudi son porte-parole Shmulik Grossman au Times of Israël.

Jeudi matin, alors que Lev déclarait à un journaliste que le pays disposait de 4 000 ventilateurs, la « commission Corona » de la Knesset annonçait qu’il y en avait 2 173 – mais que seuls 1 437 étaient disponibles. Grossman a déclaré que ce chiffre se basait sur une réponse envoyée à son centre de recherche par le ministère de la Santé à 22h30 mercredi – chiffre qu’il a compris comme concernant tous les ventilateurs, civils comme militaires.

Sur un total de 2 173 machines se trouvant dans des centres médicaux, 708 sont actuellement utilisées, et 28 autres ne fonctionnent pas, selon les conclusions préparées pour le comité par le Centre de recherche et d’information de la Knesset.

Interrogé sur un éventuel manque imminent d’équipement, Bar Siman-Tov a déclaré au président du comité, le député Ofer Shelah, qu’il y avait d’autres machines en stock, et que les forces armées et le secteur privé en possédaient d’autres.

Bar Siman-Tov a déclaré qu’il y avait 1 500 machines en stock, et que l’armée en comptait 800 à 900 supplémentaires que le ministère espérait pouvoir mettre à disposition.

Grossman a déclaré que le chiffre publié par son centre était censé inclure tous les ventilateurs du pays, et devrait toujours être considéré comme définitif. Un porte-parole du ministère de la Santé n’a pas répondu à notre demande de clarification.

Capture d’écran d’une vidéo du député Ofir Selah (à gauche) et du directeur général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, lors d’une réunion du comité de la Knesset afin de discuter des efforts visant à lutter contre l’épidémie de coronavirus, le 26 mars 2020. (Crédit : Porte-parole de la Knesset)

Selon Barbash, professeur à l’Institut scientifique Weizmann, quel que soit le chiffre précis sur lequel on se fixe – lui estime qu’on compte 4 500 unités au niveau national, avec un peu moins d’un tiers d’entre elles non utilisées, ce qui, selon lui, est similaire au niveau des pays européens bien équipés –, Israël restera vulnérable si la crise frappe le pays de plein fouet. « Israël a un stock de 1 400 ventilateurs, mais si le nombre de patients atteint les 100 000, ce qui peut facilement arriver, cette réserve de 1 400 représente une goutte d’eau dans l’océan », estime-t-il.

Yehezkel Caine, directeur général de l’hôpital Herzog de Jérusalem, estime que le ministère de la Santé fait « un excellent travail dans ces circonstances extraordinaires » – mais selon lui, les hôpitaux pourraient être poussés à prendre des mesures extrêmes.

« Une fois le phénomène de crise atteint, quand il y a beaucoup plus de patients qu’il n’y a de ventilateurs, vous aurez recours à tout ce qui est disponible, car n’importe quoi sera toujours mieux que rien, et alors tout ce qui pourra être obtenu et pouvant faire le boulot sera utilisé, même si ça a été conçu pour des expériences ou pour des animaux », a-t-il déclaré.

L’hôpital, un centre gériatrique qui est l’un des centres de soins les plus dépendants aux ventilateurs en Israël, dispose de 300 lits et de 200 appareils respiratoires.

Caine a expliqué que, s’il n’avait pas entendu parler de projets d’utilisation de machines vétérinaires, « une machine qui est capable de ventiler un mouton pourrait être capable de ventiler un humain ».

Malgré l’intérêt de l’opinion pour les statistiques autour des ventilateurs, Caine estime que ces chiffres ne donnent pas de vision claire de ce à quoi pourrait ressembler l’œil de la tempête.

Il doute qu’une formule scientifique fiable puisse déterminer le nombre de ventilateurs qui pourraient être nécessaires, et estime que quiconque essaie de donner un chiffre fera « toujours face à l’inconnu ».

« Nous sommes confrontés à une situation extrême, sans précédent dans l’histoire moderne, et comme nous l’avons vu dans des pays occidentaux très développés – Italie et Espagne – les événements dépassent l’équipement disponible », a-t-il déclaré.

Bien qu’il pense que le ministère de la Santé fasse un « excellent » travail afin de pouvoir obtenir autant d’unités que possible, il voit peu d’espoir face au déclin du marché mondial de ventilateurs. « Il y a une crise en ce moment avec ces appareils, parce que tout ce qui peut faire l’affaire est acheté », a-t-il déclaré. « Ça part comme le papier toilette. »

Il a ajouté que tous les ventilateurs n’étaient pas identiques, et que les patients s’en tireront mieux avec des modèles haut de gamme.

« Ils ont presque autant de fonctions qu’un cockpit d’avion et font presque tout, sauf préparer le café. Ils coûtent des dizaines de milliers de dollars, voire jusqu’à 100 000 dollars », a-t-il déclaré.

Le ventilateur créé par Lior Hessel. (Autorisation)

Le marché des ventilateurs se trouvant congestionné, les médecins recherchent des solutions créatives.

Hessel, un ingénieur qui s’ennuyait, s’est entretenu avec quelques grands hôpitaux désireux d’en savoir plus sur son invention qui, selon lui, pourrait être utilisée pour 90 % des patients nécessitant un ventilateur.

Hessel est devenu très préoccupé par cette pénurie potentielle de ventilateurs il y a deux semaines, quand son entreprise Growponics, qui aide à automatiser les activités agricoles, a dû temporairement cesser son activité en raison de l’épidémie de coronavirus.

Les ventilateurs qu’il fabrique utilisent les mêmes pistons normalement utilisés dans les systèmes agricoles. « Nous travaillions sur divers projets et, boom, tout a pris fin. Nous nous sommes retrouvés sans rien à faire. J’ai donc décidé de faire quelque chose, au lieu de passer mon temps à regarder les informations. J’étais médecin dans l’armée. Là-bas, nous avons utilisé des ventilateurs manuels qui ont une forme et une taille similaires à celles d’un ballon de football américain, afin d’injecter de l’air dans les poumons.

« C’est un équipement très standard qui coûte environ 18 $, mais votre main se fatigue, et d’aucune façon vous pouvez garder le même rythme et la même pression. J’ai pensé, en tant qu’ingénieur de haute technologie, que je devrais développer un piston pneumatique qui ferait le travail de la main d’un médecin. »

Le ventilateur créé par Lior Hessel. (Autorisation)

Hessel a déclaré que son invention cochait trois cases clés pour être considérée comme un ventilateur : permettre d’ajuster le volume d’air entrant dans les poumons ; permettre de définir combien de « respirations mécaniques » ont lieu par seconde ; et permettre d’ajuster la durée entre l’inspiration et l’expiration.

Il a fabriqué un prototype et prévoit de commencer la production prochainement – et reçoit déjà des demandes de commandes.

« Ce qui est beau, c’est que nous l’avons fabriqué en utilisant les composants les plus simples qui soient – des pistons pneumatiques, que je peux obtenir par milliers, et des ventilateurs à main », a-t-il déclaré.

En termes d’approbation, Hessel pense qu’elle sera accordée rapidement, « parce que les gens veulent vivre ». Il se veut être responsable afin d’aider à résoudre un problème apparemment insoluble. « C’est comme s’il y avait un tsunami qui arrivait. Il n’est pas encore là, et je veux préparer l’équipement pour le moment où il frappera. »

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