Au-delà du conflit israélo-palestinien, une histoire de battements de cœurs
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Interview

Au-delà du conflit israélo-palestinien, une histoire de battements de cœurs

Un cœur pour la paix, l’association fondée par Muriel Haïm, a déjà permis de sauver plus de 600 enfants palestiniens atteints de malformations cardiaques. Faisant fi de la situation politique… ou presque. Rencontre

Muriel Haïm est un peu déçue. Après un passage sur France 2, dans l’émission de Michel Drucker où elle a lancé un appel aux dons, elle n’a récolté « que » 12 000 euros.

« Pour quelque 5 millions de téléspectateurs, ce n’est vraiment pas beaucoup », convient-elle. D’autant que, sur le papier, son association, Un cœur pour la paix, a tout pour séduire.

D’abord et surtout, une cause noble et incontestable : financer des opérations d’enfants palestiniens atteints de malformations cardiaques à l’hôpital Hadassah de Jérusalem par des spécialistes reconnus. Ensuite, et ce n’est pas un détail : des frais de fonctionnement ridicules. « Chez nous, chaque membre de l’équipe donne gratuitement de son temps en plus de ses activités professionnelles quotidiennes ». Mais, entre la politique et l’éthique, le combat reste trop souvent inégal…

Une étude publiée en 2010 dans The Lancet a montré que presque 10 % des bébés gazaouis naissent avec une malformation cardiaque congénitale.

Les accords d’Oslo, signés en 1993, ont enlevé à Israël la responsabilité de subventionner les opérations chirurgicales des Palestiniens, et le nombre d’enfants bénéficiant d’une chirurgie cardiaque salvatrice s’est effondré.

Un cœur pour la paix permet d’opérer gratuitement des bébés de Cisjordanie (80 %) et de Gaza (20 %) souffrant de malformations cardiaques graves. Ces opérations coûteuses (environ 12 000 euros), qui concernent des enfants qui n’ont pas de couverture médicale, sont effectuées, grâce aux fonds récoltés, à l’hôpital Hadassah de Jérusalem où une des équipes les plus pointues du secteur exerce sous la direction du professeur Jean-Jacques Azaria Rein, chef de service de cardiologie pédiatrique à Hadassah.

« C’est important d’aider tous les enfants qui ont une maladie cardiaque, a déclaré Muriel Haïm. C’est important de faire une différence. Un enfant avec une malformation cardiaque est un enfant qui doit être sauvé. Si vous ne les opérez pas, la plupart d’entre eux mourront probablement. Nous pouvons leur donner une bonne qualité de vie juste en les opérant. »

« Au final, notre travail signifie que des femmes peuvent sortir de l’hôpital avec leurs bébés et rentrer à la maison, au lieu d’aller au cimetière », a déclaré Muriel Haïm.

Le professeur Jean-Jacques Azaria Rein (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Le professeur Jean-Jacques Azaria Rein (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

« J’ai rencontré Muriel Haïm à Hadassah en mai 2005 dans le cadre d’une conférence humanitaire, raconte le médecin. Je lui ai parlé des problèmes des enfants palestiniens exposés à des problèmes cardiaques dès la naissance et qui ne peuvent être opérés faute d’argent. L’été suivant, l’association était née ».

Car Muriel Haïm n’est pas femme à perdre du temps. Cette ancienne médecin, reconvertie dans l’industrie pharmaceutique, s’intéresse depuis toujours aux problématiques éthiques. Juive, athée, engagée à gauche, elle a, à 68 ans, vécu 1 000 vies. A Garges-les-gonnesses et dans le 16e arrondissement de Paris, dans un kibboutz ou à Jérusalem.

Cet été 2005, elle s’active auprès de ses connaissances, mais aussi des pouvoirs publics, et récolte en quelques mois les premiers fonds… Des entreprises, des particuliers, des artistes, la mairie de Paris mettent la main à la poche ou offrent de leur temps.

Un cœur pour la paix naît et s’installe dans le paysage associatif français. Avec un objectif d’une opération par semaine, il y a beaucoup d’argent à trouver mais le défi est relevé. L’association finance 50 % des soins et l’hôpital Hadassah se charge de l’autre moitié.

Dans l’équipe du professeur Jean-Jacques Rein, Israéliens et Palestiniens ont trouvé leur rythme et travaillent désormais main dans la main. En tout, une dizaine de personnes qui s’occupent de toute la logistique : être alertés par les médecins palestiniens sur place, faire le diagnostic avec eux à distance grâce à l’application WhatsApp, organiser le transport des bébés et de leur mère et, bien sûr, opérer…

« Nous sommes devenus une famille », résume Muriel Haïm.

« Quand vous sauvez la vie d’un enfant, vous vous sentez très bien »

Ibrahim Abu Zahira

En plus de dix ans, l’argent récolté a permis d’opérer – et de soigner dans 98 % des cas – plus de 600 enfants palestiniens. Exactement 685, traités pour certains dans les jours qui suivirent leur naissance et pour la plupart dans leur première année de vie.

Le docteur Ibrahim Abu Zahira, l’un des dix médecins volontaires pour Un Cœur pour la Paix, est né à Hebron. Il connaît Muriel Haïm depuis son internat à l’hôpital Necker à Paris, et c’est lui qui fait le lien entre les deux côtés de la frontière.

« Je reçois les appels des hôpitaux ou des pédiatres, de jour comme de nuit, dès qu’un cas se présente qui nécessite notre intervention. Aujourd’hui, tout le monde nous connaît là-bas ». Les appels peuvent aller jusqu’à 5 par semaine.

« Nous sommes créés par Dieu pour aider, a déclaré le Dr Abu Zahira. Quand vous sauvez la vie d’un enfant, vous vous sentez très bien ; je ne pas comment expliquer ce sentiment. C’est essentiel pour nous d’aider, nous sommes créés pour aider, » confie t-il au Times of Israël dans un français teinté d’un accent.

Le docteur Ibrahim Abu Zahira (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Le docteur Ibrahim Abu Zahira (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

« Nous discutons du diagnostic par WhatsApp avec les pédiatres et décidons rapidement si l’enfant doit être opéré. Les choses sont désormais rodées », résume Jean-Jacques Rein.

Si la décision est prise de transférer rapidement l’enfant, alors les équipes de Hadassah envoient un fax aux autorités palestiniennes pour obtenir l’autorisation de sortie de Gaza ou de Cisjordanie, ainsi qu’un document aux autorités israéliennes pour obtenir l’autorisation d’entrée pour le bébé et un membre de sa famille, le plus souvent la maman ou la grand-mère, qui dormiront à Hadassah avec l’enfant.

« À terme, notre objectif est de disparaitre », explique Muriel Haïm.

« Transmettre l’autonomie à nos collègues palestiniens pour qu’ils puissent eux-mêmes opérer dans leurs hôpitaux les enfants nés avec des malformations cardiaques congénitales », reprend Jean-Jacques Rein.

« Nous formons cinq médecins palestiniens. Le but de la formation est qu’ils soient capables d’ouvrir une clinique de consultation en Cisjordanie pour le diagnostic, le suivi et les premiers soins, et une équipe d’urgence qui opèrerait directement en Cisjordanie. »

Après dix ans, les médecins d’Un Cœur pour la Paix sont bien connus dans les cliniques et hôpitaux de Cisjordanie. Ils sont les premiers appelés quand un bébé naît avec une malformation cardiaque congénitale en Cisjordanie.

« Aujourd’hui, quelqu’un qui a été formé comme Ibrahim peut être appelé directement à la maternité quand un bébé naît avec un défaut cardiaque, un bébé bleu, ou un bébé avec une mauvais fonctionnement cardiaque, ou un bébé avec un rythme anormal, ou tout problème cardiaque urgent », a déclaré Rein.

Les enfants sont emmenés directement à Hadassah, où ils ont un scanner et sont diagnostiqués. L’équipe envoie ensuite les résultats et les images à Rein par WhatsApp. Ils discutent de leurs options, et décident si le bébé doit être opéré d’urgence ou pas.

Abu Zahira est l’un des cinq médecins formés au diagnostic. De garde 24h sur 24 et sept jours sur sept, Abu Zahira effectue jusqu’à cinq transferts critiques de bébés ayant des malformations cardiaques par semaine.

« Je vis partout, dit-il. Nous sommes de garde tout le temps. Je vis entre Hadassah, Hébron et Ramallah. Nous sommes à la maison, la nuit, un bébé naît avec un problème respiratoire, une cyanose, une maladie cardiaque, et je suis appelé. Parfois à Naplouse, parfois à Hébron, mais c’est notre vie maintenant d’être de garde tous les soirs. »

Abu Zahira ou un autre médecin transfère le bébé au checkpoint Erez, et de là, ils sont transférés dans une ambulance Magen David Adom directement vers Hadassah.

« Avant qu’Ibrahim ne nous rejoigne, il n’y avait aucun moyen de transférer les bébés la nuit, a déclaré Muriel Haïm. A présent, ils ont des gardes, ce qui signifie que tout enfant avec un problème cardiaque peut être hospitalisé 24 heures sur 24 à Hadassah. Ils sont appelés, y vont avec un échographe, font le diagnostic et l’enfant peut être hospitalisé. »

« Au final, notre travail signifie que des femmes peuvent sortir de l’hôpital avec leurs bébés et rentrer à la maison, au lieu d’aller au cimetière »

Muriel Haïm

Accroître l’équipe est l’un des plus grands défis d’Un Cœur pour la Paix. Recruter et former plus de médecins et de conseillers en génétique palestiniens est compliqué pour plusieurs raisons, a déclaré Rein.

D’abord pour des raisons sociologiques. « Dans les familles de Cisjordanie et Gaza, les mariages endogamiques sont courants (estimés à plus de 35 %), provoquant de gros problèmes de santé pour les enfants à naître, dont cardiaques. Pour cela nous avons déjà formé 197 médecins généralistes. C’est à eux qu’il revient d’expliquer aux parents les risques de ces mariages ».

Ensuite pour des raisons culturelles : « D’une part, les bons médecins palestiniens ne retournent pas travailler à Gaza ou en Cisjordanie après leur formation à l’étranger… »

« Il doit y avoir une unité palestinienne pour les pathologies cardiaques congénitales, comprenant cardiologie, chirurgie et cicatrisation. Pourtant, il est difficile de recruter un chirurgien cardiaque en Palestine. Si un médecin a été formé en Palestine et s’est spécialisé à l’étranger, il est assez improbable qu’il rentre en Palestine pour travailler », a précisé Rein.

« Enfin, la société palestinienne est tribale. Même si les hôpitaux là-bas reçoivent beaucoup d’argent, les médecins ont des difficultés à travailler ensemble. Ils ont besoin de chefs… », explique le médecin.

Dans l’équipe, pour autant, les questions politiques sont inexistantes. « Nous apprenons à vivre ensemble, nous apprenons l’un de l’autre, nous parlons du Coran et de la Bible, mais nous évitons les questions politiques. Nous sommes avant tout là pour soigner des enfants. »

« L’objectif final est qu’Un Cœur pour la Paix n’ait plus besoin d’être ici », a-t-il déclaré.

Muriel Haïm (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Muriel Haïm (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

N’empêche. Muriel Haïm n’a jamais reçu de soutien du monde arabe.

« J’ai rencontré à plusieurs reprises l’ambassadeur de la Ligue arabe à Paris, chaque fois il m’a félicitée pour mon action. Mais lorsque j’aborde la question de l’argent, plus rien ».

Les questions politiques restent qu’on le veuille ou non prégnantes. « Le tout premier patient avait peur de venir », se souvient Jean-Jacques Rein.

« On leur disait encore, les Israéliens vont prendre les cornées ou les reins du bébé ». Mais cette diabolisation est désormais loin derrière… Et dans l’équipe la question ne se pose plus. Aujourd’hui, face à la survie d’un bébé, elle semble même absurde. Du moins pour les familles, pour les médecins. Et pour les enfants sauvés.

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