Autriche: Un historien et le dysfonctionnement de la restitution des biens juifs
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Autriche: Un historien et le dysfonctionnement de la restitution des biens juifs

Stephan Templ raconte pour la première fois comment l'Autriche d'aujourd'hui a donné son approbation à des pratiques de restitution imparfaites supervisées par d’anciens nazis

Stephan Templ devant un bâtiment à Vienne qu'il a réclamé à l’Etat autrichien, le 27 octobre 2014 (Cnaan Liphshiz / JTA)
Stephan Templ devant un bâtiment à Vienne qu'il a réclamé à l’Etat autrichien, le 27 octobre 2014 (Cnaan Liphshiz / JTA)

VIENNE (JTA) – Si le procès et l’emprisonnement de Stephan Templ en Autriche visaient à faire taire sa critique du système de restitution des biens volés aux Juifs durant l’Holocauste, alors les poursuites auxquelles il a fait face ont été clairement un échec.

Templ est un Juif autrichien, historien de l’Holocauste, qui a émis de nombreuses critiques envers son pays depuis 1995.

En 2015, il a été emprisonné pendant près d’un an pour des accusations controversées de fraude liées à la demande d’indemnisation de sa famille. Depuis sa cellule, il en a profité pour plonger encore plus profondément dans son domaine d’expertise.

Il en a tiré un nouveau livre qui raconte pour la première fois comment l’Autriche d’aujourd’hui a donné son approbation à des pratiques de restitution imparfaites supervisées par d’anciens nazis. Ces pratiques, montre Templ, ont essentiellement validé les politiques de l’époque nazie qui ont été utilisées pour voler aux Juifs autrichiens la petite compensation qu’ils cherchaient à recevoir pour les vastes biens qu’ils avaient été forcés de vendre à des « aryens ».

« Les personnes emprisonnées injustement éprouvent une sorte de frustration particulière : vos pensées entrent dans un cycle qui vous concentrent sur l’endroit où vous êtes et sur les personnes qui vous y ont placé », a déclaré Templ, 57 ans, à l’agence JTA. Sa condamnation a été jugée comme une erreur judiciaire par des dizaines d’historiens de l’Holocauste.

Templ a été reconnu coupable de fraude pour ne pas avoir inscrit le nom de sa tante sur une demande de restitution pour sa mère survivante, qu’il a remplie pour elle. Ni Templ ni sa mère n’ont écrit qu’ils étaient les seuls ayants droit à la propriété. L’Autriche n’a pas de loi exigeant des demandeurs de restitution d’inscrire d’autres parents sur leur demande.

Dans une précédente correspondance officielle au sujet de cette demande, Templ a nommé sa tante, ce qui, selon lui, signifie qu’il a effectivement informé la République d’Autriche de son existence.

Les 75 historiens, y compris les Américains Deborah Lipstadt et Michael Berenbaum, ont suggéré dans une déclaration conjointe que les poursuites de Templ ressemblaient à une vendetta de la justice autrichienne. En 2016, l’indice du baromètre de la liberté montrait que l’Autriche était le pays le moins indépendant en Europe occidentale.

La Ligue anti-diffamation (ADL) a également protesté contre la condamnation de Templ, tout comme Robert Amsterdam, avocat des droits de l’homme, et Stuart Eizenstat, ancien secrétaire adjoint du Trésor américain qui a aidé à mettre en place le système de restitution des biens en Autriche.

Le chasseur de nazis Efraim Zuroff en 2009 (Yossi Zamir / Flash 90)

Efraim Zuroff, directeur du Centre Simon Wiesenthal pour l’Europe de l’Est, a déclaré à JTA : « Cela ressemble à de la vengeance, comme s’ils voulaient se venger de lui pour ses critiques. Je ne suis pas un juriste mais cela ressemble à une injustice. »

Templ fait actuellement l’objet d’une poursuite au civil pour diffamation initiée par Claire Fritsch, conseillère juridique auprès de l’autorité chargée des restitutions qui est la principale témoin dans son affaire criminelle. Elle affirme avoir été diffamée par les tentatives de l’équipe de sa défense de saper son témoignage.

Dans le livre en anglais de Templ — qui s’intitule Austria’s Living Ghost et qui a été diffusé en ligne avant la Journée internationale de l’Holocauste, le 27 janvier – l’auteur examine le travail du Panel autrichien d’Arbitrage chargé de la restitution des biens in-rem, une instance établie en 2002 pour examiner le travail de restitution effectué immédiatement après la Seconde Guerre mondiale sur des biens qui se trouvaient encore, en 2001, en la possession de l’Etat.

Jusqu’aux années 1990, l’Autriche a clamé qu’elle avait été principalement une victime, et non une actrice, du nazisme. Personne n’a été condamné pour des crimes de guerre nazis en Autriche pendant plus de 35 ans, selon le centre Simon Wiesenthal.

Et tandis que les anciens nazis ont été démis de leurs postes d’influence dans l’Allemagne voisine, ils ont été autorisés en Autriche à continuer à faire office de juges, d’enseignants et même de responsables dans les missions de restitution. (Walther Kastner, par exemple, était un ancien responsable nazi qui a été désigné à un poste de conseiller sur les questions de restitution dans les années 1940.)

L’Autriche a même installé un ancien nazi, Kurt Waldheim, à la présidence jusqu’en 1992 — année où les responsables autrichiens ont commencé à abandonner leurs attitudes victimaires, qui sont dorénavant qualifiées de « mythe » sur les sites officiels gouvernementaux du pays.

Kurt Waldheim en 1971. (Crédit : Keystone/Hulton Archive/Getty Images)

Mais ce mythe a eu d’importantes implications pour l’Autriche, dit Templ qui, en 2011, a mené des groupes autour de Vienne à l’occasion de tournées consacrées aux biens juifs spoliés. A ces occasions, il désignait les immeubles les uns après les autres en utilisant un haut-parleur pour nommer les familles dont les ancêtres avaient acheté les avoirs pour une fraction de leur valeur réelle à des Juifs fuyant pour survivre.

« Le manque de dénazification est la raison pour laquelle l’Autriche a aujourd’hui dans son gouvernement, et pour la deuxième fois déjà, un parti qui avait été fondé par un officier SS », dit-il, évoquant le pari de la Liberté d’extrême-droite, qui a rejoint la coalition le mois dernier.

Le mythe victimaire de l’Autriche a également eu une influence sur la manière dont l’Etat autrichien a géré le retour de ses Juifs des camps de concentration, poursuivi les criminels de guerre nazis et appréhendé les problèmes de restitution. Les inquiétudes soulevées par ce processus ont mené à un réexamen du Panel d’arbitrage, dans le cadre d’un traité de restitution que l’Autriche avait signé avec les Etats-Unis, en 2001.

Grâce au traité, l’Autriche a pu verser au moins la somme de 670 millions de dollars en indemnisations. Mais cela ne pourrait être que la pointe de l’iceberg dans un pays qui accueillait avant la Shoah au moins 200 000 Juifs, dont un grand nombre étaient riches.

Les recherches de Templ montrent que sur presque 2 000 dossiers de restitution traités dans les années 1940 et 1950, le Panel d’arbitrage a rouvert et déclaré injustes un total de seulement neuf cas. Il est intervenu dans 18 autres affaires qui n’avaient pas fait l’objet d’une revendication, explique-t-il.

« Cela me semble être un chiffre étonnamment bas si on prend en considération la prévalence des injustices qui ont eu lieu lors des restitutions faites dans les années 1940 et 1950 », poursuit-il.

Des manifestants brandissent des bannières dénonçant le futur chancelier Sebastian Kurz et le prochain vice-chancelier du parti d’extrême-droite de la Liberté (FPO) Christian Strache durant une manifestation contre le nouveau gouvernement autrichien aux abords du palais présidentiel durant l’investiture du nouveau gouvernement autrichien à Vienne, en Autriche, le 18 décembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / JOE KLAMAR)

Prenons par exemple le cas d’Anna Freud, la fille du célèbre psychanalyste. Suite à sa demande de restitution d’un bien immobilier d’une valeur considérable volé par les nazis à sa famille en 1938, elle a reçu dans les années 1950 une somme équivalent à 80 dollars, indiquent les recherches de Templ. Toutefois, cette propriété n’a pas été réexaminée en 2002, le bien immobilier étant une propriété privée et donc hors de la portée du Panel d’arbitrage sur les biens appartenant à l’Etat.

« Alors, en prison, j’ai décidé de réexaminer pour moi-même les demandes qui ont été étudiées avant moi par le Panel », explique Templ, intellectuel à lunettes au sens de l’humour désabusé et passionné de menuiserie, durant une rare visite à Vienne. Depuis sa sortie de prison en 2015, Templ passe en effet la majorité de son temps à son domicile de Prague, dans ce qu’il qualifie d’auto-exil.

Les conclusions, dit-il, ont été surprenantes – même pour lui.

Dans un dossier qualifié de juste par le Panel d’arbitrage, il y a eu un immeuble d’appartements situé rue Alserbach, à Vienne, propriété de la famille Stianssy. Ses acquéreurs aryens l’avaient payé 38 % de sa valeur réelle en 1939. Sur cette somme, l’état nazi avait volé 80 % à travers des « lois sur l’émigration » racistes, qui visaient à couper les vivres aux vendeurs juifs. Les 20 % restants étaient allés sur un compte gelé et, de là, dans les coffres du Troisième Reich, ont révélé son étude. En 1951, les responsables autrichiens des missions de restitution avaient refusé de rendre les « taxes sur l’émigration » à la famille Stianssy, validant leur justification.

Pourtant, le Panel d’arbitrage, dans son examen de 2014, a déclaré qu’il « ne pouvait conclure que l’accord trouvé en 1951 représente une injustice extrême ». Faisant cela, écrit Templ, « le groupe valide cette injustice même ».

Heinz-Christian Strache, leader du Parti pour la liberté, lors d’un congrès à l’issue des élections parlementaires autrichiennes à Vienne, le 15 octobre 2017 (Alex Domanski / Getty Images via JTA)

Leopold Stiassny est mort à Prague le 20 novembre 1939. Son épouse, Martha Stiassny, a été assassinée à Auschwitz. Trois de leurs parents proches ont été tués en 1945.

Parmi les douzaines de dossiers étudiés par Templ, une affaire soumise en 2012 concernant la vente d’une forêt située à 70 kilomètres environ au sud-ouest de Vienne par la famille Hartenstein. Là aussi, cette vente n’a pas été considérée comme relevant d’une « extrême injustice », même si la famille, en 1957, avait reçu moins de la moitié de la valeur de la terre, selon le Panel. Les recherches effectuées par Templ suggèrent que cette dernière n’aurait obtenu que 10 % de la valeur réelle du bien.

« Les chiffres et les faits n’en ont pas et ils racontent une histoire qui est bien plus vaste et bien plus important que la mienne, explique Templ.

Interrogé par JTA sur ces cas, Josef Aicher, président du Panel d’arbitrage de restitution In-Rem, défend les conclusions de son organisation.

« Pour évaluer un dossier ‘d’injustice extrême’, le Panel a développé une loi de cas complexe », écrit-il, sur la base des « restrictions sur la liberté de contrat et des différences de valeur : Plus ces deux critères sont prononcés, plus il y a de chances qu’il y ait une injustice extrême ».

Il ajoute que le Panel d’arbitrage a, jusqu’à présent, émis 138 recommandations de restitution pour une valeur totale estimée de 59 millions de dollars. Selon Templ, toutes ces recommandations n’ont trait qu’à 28 biens.

Citant des évaluations indépendantes, Aicher dit que « pratiquement tous les biens immobiliers qui ont été confisqués par l’Etat ont été restitués entièrement après la guerre » ainsi que 60 % des propriétés vendues sous la contrainte.

Réviser ces chiffres dans le détail a permis à Templ de se trouver un objectif et de calmer ses nerfs en prison, dit-il. Mais cela n’a pas été facile.

Lors d’un rare après-midi où il n’était pas dans sa cellule – Templ avait été incarcéré dans une structure de sécurité moyenne qui autorisait certains détenus à bénéficier d’une brève semi-liberté – il est « soudainement devenu très agressif » envers un ami qui était venu lui rendre visite.

« Quand vous voyez la vie qui continue alors que vous, vous êtes retenu ici, ça libère une certaine colère en vous ».

L’un de ses tous premiers jours en prison, un détenu qui était là depuis longtemps lui a montré les lieux, se souvient-il. « Quand on est arrivé aux douches, il m’a dit : ‘Ces douches ne sont pas pour toi, parce que c’est de l’eau qui sort’ – une remarque qui, selon Templ, était une référence antisémite aux chambres à gaz nazies. Un autre prisonnier l’a harcelé en référence à Israël, ajoute-t-il.

Mais les problèmes ont cessé lorsque des prisonniers musulmans tchétchènes, connus pour leur dureté et leurs liens avec la pègre, ont découvert qu’il parlait russe et qu’il pouvait donc les aider lors de leurs correspondances en allemand, dit-il. « Aussitôt que les autres détenus m’ont vu avec les Tchétchènes, leur comportement a soudainement changé ».

Alors qu’on lui demande s’il se considère comme une victime, Templ répond : « Jugez-en par vous même. Victime est un mot qui a une résonance considérable dans l’Autriche contemporaine. Et un peu d’ironie, aussi ».

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