Beaucoup d’anciens Orthodoxes affirment avoir été abusés sexuellement – étude US
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Beaucoup d’anciens Orthodoxes affirment avoir été abusés sexuellement – étude US

Des recherches menées par deux chercheurs juifs orthodoxes établissent un lien, chez 300 victimes, entre leur traumatisme vécu et leur rejet ultérieur de la religion

Photo d'illustration d'hommes ultra-orthodoxes  ((Crédit : Raw Herring/Flickr via JTA)
Photo d'illustration d'hommes ultra-orthodoxes ((Crédit : Raw Herring/Flickr via JTA)

JTA – Alors que les Juifs ne sont pas davantage exposés, en moyenne, aux violences sexuelles que les autres Américains, une nouvelle étude révèle que les personnes qui ont quitté la communauté orthodoxe sont quatre fois plus nombreuses à avoir connu des abus de ce type que ce n’est le cas dans la population générale.

L’étude, réalisée par deux chercheurs juifs orthodoxes, s’est penchée sur plus de 300 profils d’ex-orthodoxes sur une période de trois ans.

Ses auteurs – le Dr David Rosmarin de Harvard et le Dr David Pelcovitz de l’Université Yeshiva – ont déclaré que leur rapport voulait remédier à une recherche défaillante sur le sujet de la prévalence des abus sexuels dans la communauté juive.

Alors que le taux de violences subies est plus élevé parmi les orthodoxes, Rosmarin et Pelcovitz ont également constaté que les abus « entraînent des degrés significativement plus faibles de religiosité inhérente et de pratique religieuse » chez les victimes qui choisissent malgré tout de rester dans la communauté orthodoxe.

« Ce rapport confirme les preuves sous forme d’anecdotes que j’ai pu observer et qui indiquent un lien étroit entre les violences dans un contexte religieux et le rejet consécutif de cette communauté – de ses pratiques, de ses valeurs et souvent de tout ce qu’elle représente », déclare Manny Waks, fondateur de Tzedek, un groupe de défense australien de défense des victimes d’abus sexuels.

« C’est la preuve de tout ce que nous savions déjà. J’ai rencontré beaucoup de personnes qui étaient religieuses, en particulier au sein de la communauté ultra-orthodoxe, et qui sont parties à cause d’abus sexuels. » Rosmarin est directeur du programme de spiritualité et de pathologie psychiatrique à l’hôpital McLean, dans le Massachusetts, et professeur-adjoint de psychologie au département de psychiatrie de l’école de médecine de Harvard.

Selon l’étude, les anciens orthodoxes sont beaucoup plus enclins à signaler des abus que ceux qui restent au sein de la communauté – ce qui peut paraître évident compte-tenu de la difficulté à s’exprimer dans ces communautés étroitement soudées. Diverses organisations orthodoxes haredim se sont interrogées, au cours des dernières années, pour savoir si elles devaient dénoncer les cas de pédophilie aux forces de l’ordre – et comment le faire.

L’étude est parue dans le numéro de juillet 2018 de la revue Child Abuse & Neglect.

Alors que Rosmarin dit qu’il n’a pas pleinement établi le lien de cause à effet entre violences sexuelles et abandon de la religion, il estime toutefois que l’étude « est assez concluante » sur l’existence d’un tel lien.

Elle semble confirmer les recherches antérieures affirmant que « l’expérience des abus sexuels intervient dans la vie spirituelle », un effet qui ne se limite pas seulement aux orthodoxes, note-t-il.

« Il est moins probable qu’une [victime] orthodoxe, qui a grandi orthodoxe et qui est encore orthodoxe, ait la même intensité de foi que les autres membres de la communauté qui n’ont pas été abusés sexuellement », ajoute Rosmarin.

Certains font part de leur scepticisme face à la recherche de Rosmarin et Pelcovitz. Tout en refusant de commenter directement l’étude, Lani Santo, directeur exécutif de Footsteps, une organisation qui aide les anciens haredim à s’intégrer dans la vie américaine, déclare que si « nous constatons très certainement des taux élevés de violences vécus par les anciens membres de la communauté orthodoxe, la décision de quitter l’orthodoxie n’est pas nécessairement imputable à ces abus en eux-mêmes ».

Santos ajoute finalement que la réponse communautaire aux violences est plus importante que la baisse de religiosité provoquée par ces abus.

« Si quelqu’un subit des mauvais traitements lorsqu’il est enfant et le dit à un parent qui en parle à l’école mais que rien n’est fait, cela ouvre une boîte de Pandore en termes de questions », dit-elle. « Les gens qui ont pris la décision très difficile de quitter l’ultra-orthodoxie le font parce que c’est un endroit où leurs questions ne sont pas forcément les bienvenues. »

Samuel Heilman, sociologue du Queens College, spécialiste de l’orthodoxie haredim américaine, remet en question la méthodologie de l’étude, disant à JTA qu’il pense que l’étude n’a pas suffisamment représenté les haredim des mouvements hassidiques les plus sectaires, en particulier parce que les questions ont été posées en ligne.

Le lien établi entre les violences et l’abandon de la religion n’est pas particulièrement facile à démontrer, dit Heilman, qui poursuit en évoquant l’histoire de l’œuf et de la poule.

Ceux qui sont déjà « à la limite de la « déviance » risquent davantage de faire l’objet de violences parce que les agresseurs comprennent que ces personnes sont déjà à la marge et qu’elles ont moins de chances d’être crues si elles disent quelque chose ».

Heilman utilise la « déviance » pour évoquer des individus s’écartant des normes de leurs communautés religieuses, qui impliquent souvent la mise à l’écart de l’éducation laïque, la limitation du contact social avec les non-haredim et la façon de se vêtir selon différentes règles de pudeur.

Waks, qui a grandi dans la communauté hassidique Chabad et qui a été agressé sexuellement quand il était enfant, explique que lorsque des abus surviennent dans un contexte religieux dans des lieux tels que des synagogues et des bains rituels, le silence et la dissimulation consécutives des communautés religieuses sectaires face aux victimes amène ces dernières à perdre la foi.

Rosmarin dit qu’il a parlé avec des patients, victimes de violence et pour qui il était difficile d’évoquer les expériences vécues avec les membres des communautés haredim. En conséquence, a-t-il dit, ces victimes ne reçoivent jamais le type de validation dont elles ont besoin pour faire face à leur traumatisme. Ce manque de validation ne fait qu’aggraver les doutes religieux – la mise en doute de la justice de Dieu, et cette interrogation sur la raison pour laquelle Dieu peut permettre que de telles choses se produisent.

Yechiel, une victime d’abus vivant dans la région de New York qui demande à être identifié par un pseudonyme, décrit la manière dont un camarade de yeshiva l’a violenté pendant un certain nombre d’années alors même que les enseignants et les administrateurs en ignoraient les signes avant-coureurs.

« Je ne voulais le dire à personne parce que je ne savais pas si on me croirait », note-t-il. « En regardant en arrière maintenant, il y avait tellement d’indices que mes rabbins auraient pu comprendre. J’ai l’impression qu’ils étaient intentionnellement naïfs. La seule réponse est qu’ils voulaient tout cacher. Cela m’affecte vraiment. »

Yechiel a commencé à perdre le respect de la communauté et de ses dirigeants, et a déclaré que la seule raison pour laquelle il est encore officiellement pratiquant au niveau religieux est pour sa femme et de ses enfants. Alors qu’il a construit sa propre relation personnelle avec Dieu, « les pratiques réelles de la religion » sont devenues incroyablement difficiles.

« Je me bats contre le Shabbat et beaucoup de halakhot [lois juives] », a-t-il dit. « Beaucoup de règles sont excessives pour moi. »

Quant à ceux qui ont laissé derrière eux le judaïsme orthodoxe, Yechiel dit qu’il comprend parfaitement leur décision et il a la certitude qu’ils seront jugés plus favorablement par Dieu que les rabbins et les chefs communaux.

« Ce n’est absolument pas leur faute » s’ils sont partis, affirme-t-il.

Selon Meyer Seewald, directeur exécutif de Jewish Community Watch, un groupe de défense des victimes basé à New York, la tendance des groupes religieux sectaires à jeter le doute sur les revendications des victimes et à défendre les agresseurs présumés a eu des effets considérables sur les enfants agressés sexuellement.

« S’il y avait eu une communauté avec un leader qui aurait appelé appelé les victimes à se présenter et a dire ‘nous vous croyons et nous vous protégerons' », déclare Seewald, « je crois que 150 % des gens ne seraient pas partis comme ils l’ont fait. »

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