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Blinken: mon beau-père a été à Babi Yar pour contrer le négationnisme soviétique

Le secrétaire d'État américain raconte comment Samuel Pisar a pris l'initiative de visiter le site lors d'une réunion de dialogue avec les Soviétiques en 1971

Le secrétaire d'État Antony Blinken écoute une question tout en parlant de l'Afghanistan lors d'un point de presse au département d'État, le 25 août 2021, à Washington. (Crédit : AP Photo/Alex Brandon, Pool)
Le secrétaire d'État Antony Blinken écoute une question tout en parlant de l'Afghanistan lors d'un point de presse au département d'État, le 25 août 2021, à Washington. (Crédit : AP Photo/Alex Brandon, Pool)

À l’occasion du 80e anniversaire de l’un des massacres nazis les plus infâmes de la Seconde Guerre mondiale, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a raconté l’histoire de son beau-père juif, survivant de la Shoah, qui, dans les années 1970, a combattu les tentatives soviétiques visant à effacer le souvenir du massacre de Babi Yar.

Près de 34 000 Juifs ont été tués en l’espace de 48 heures à Babi Yar, un ravin situé dans la capitale ukrainienne de Kiev, lorsque la ville était sous occupation nazie en 1941. Les troupes SS ont perpétré ce massacre avec des collaborateurs locaux, mais pendant des années, il n’a guère été reconnu localement ou n’a été marqué que comme une attaque commise contre les Ukrainiens.

Mercredi, le président Isaac Herzog a assisté à une cérémonie à Kiev, aux côtés de ses homologues ukrainien Volodymyr Zelensky et allemand Frank-Walter Steinmeier, en souvenir des victimes du massacre. Herzog, Zelensky et Steinmeier ont inauguré un centre commémoratif, encore en construction, dédié aux histoires des Juifs d’Europe de l’Est qui ont été tués et enterrés dans des fosses communes pendant la Shoah.

Dans une déclaration vidéo publiée à cette occasion, M. Blinken a déclaré mercredi que « pendant une grande partie des huit dernières décennies, le monde ne s’est pas souvenu de ce qui s’est passé à Babi Yar. C’était voulu. Les nazis n’étaient pas les seuls à vouloir tenter d’enterrer ce qui s’était passé. Pendant des décennies, l’histoire soviétique a omis de dire que les 33 771 victimes de ces deux premiers jours – et les dizaines de milliers d’autres exécutées par la suite – étaient juives. Et qu’elles ont été tuées parce qu’elles étaient juives. »

« Trente ans après le massacre, en 1971, mon beau-père, Samuel Pisar, a été invité à se joindre à une petite délégation d’Américains pour une série de discussions confidentielles avec des dirigeants de l’Union soviétique… dans le but de favoriser un dialogue franc sur des questions difficiles », a déclaré M. Blinken. « La conférence s’est tenue à Kiev et, dès le début, les remarques de la plupart des membres de la délégation soviétique étaient hostiles et empreintes d’antisémitisme.

« Mon beau-père, un juif né en Pologne, avait perdu presque tous ceux qu’il aimait dans la Shoah, et avait survécu à Auschwitz et à plusieurs autres camps de concentration nazis. Lorsque les membres de la délégation soviétique ont utilisé des termes comme ‘les nazis juifs de New York’ – et ont fait une visite de Kiev axée sur les souffrances et l’héroïsme de la population de la ville pendant la guerre sans mentionner une seule fois les Juifs – mon beau-père a dit : ‘Les chiffres sur mon bras ont commencé à me démanger.' »

« Mon beau-père a donc demandé à s’adresser à la délégation soviétique », a déclaré Blinken. « Il a parlé des dangers de l’antisémitisme, du travail difficile que les sociétés doivent accomplir pour éradiquer la haine ethnique et raciale, et des dangers de dissimuler les parties les plus sombres de notre histoire. Il a terminé par une suggestion : ‘Hier, vous nous avez donné l’occasion de voir les monuments commémoratifs de votre Grande guerre patriotique contre les nazis… Aujourd’hui, cela vaudrait la peine que nous nous rendions à Babi Yar’ « .

Selon Blinken, le même jour, la délégation américaine a décidé de visiter le site, où Pisar a déclaré qu’il n’y avait « rien à dire sur l’infâme charnier sous les bouleaux nouvellement plantés. »

Une partie du ravin de Babi Yar, dans la banlieue de Kiev, en Ukraine, où l’Armée rouge en marche a déterré les corps de 14 000 civils tués par les nazis en fuite, en 1944. (Crédit : Photo AP)

« Puis un autre bus est arrivé. La délégation soviétique est descendue et s’est tranquillement jointe à la visite », a ajouté Blinken. « Après cette visite, selon mon beau-père, le ton du dialogue s’est considérablement adouci. »

Blinken a dit qu’il croyait que son beau-père, qui est décédé en 2015 à l’âge de 86 ans, « savait que l’un des moyens les plus puissants de vaincre la haine est de montrer aux gens où elle mène – ses conséquences humaines ».

« Il a fait comprendre à ces délégués qu’il aurait tout aussi bien pu être l’une des personnes enterrées dans ce ravin. Il savait que lorsque nous omettons de nous souvenir, ou lorsque nous effaçons intentionnellement des parties de notre histoire, nous déshumanisons davantage les victimes. Et nous nous privons – ainsi que les générations futures – des leçons que nous devons tirer et sur lesquelles nous devons agir. »

Il a ajouté que Pisar, éminent avocat et cofondateur de Yad Vashem-France, « connaissait le pouvoir de faire changer d’avis ne serait-ce qu’un seul membre de cette délégation soviétique, car la seule chose qui se dresse entre nous et les atrocités, ce sont nos semblables. Car tout comme les gens ont la capacité d’être des auteurs d’atrocités, ils peuvent aussi être des justes. »

Et Blinken de conclure : « Ainsi, en cet anniversaire, nous honorons la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie à Babi Yar, nous nous engageons à nouveau à faire en sorte que leur histoire soit racontée dans son intégralité, et nous promettons d’agir, chaque jour, pour que l’histoire ne se répète pas. »

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