Bordeaux, ancien port négrier, poursuit son travail de mémoire
Rechercher

Bordeaux, ancien port négrier, poursuit son travail de mémoire

La ville a apposé des plaques explicatives sur cinq rues au nom de trafiquants d'esclaves

Madame Ailhaud, d'origine bordelaise, dans sa propriété de la Guadeloupe vers 1760. Elle sera tuée par des esclaves insurgés en 1793. (Crédit : Dépôt du Musée des Arts décoratifs de Bordeaux / Domaine public)
Madame Ailhaud, d'origine bordelaise, dans sa propriété de la Guadeloupe vers 1760. Elle sera tuée par des esclaves insurgés en 1793. (Crédit : Dépôt du Musée des Arts décoratifs de Bordeaux / Domaine public)

Aucun des anciens ports négriers français ne l’avait encore fait : Bordeaux a apposé des plaques explicatives sur cinq rues au nom de trafiquants d’esclaves, un effort de mémoire salué par des militants antiracisme même si certains voudraient aller plus loin en plein mouvement « Black lives matter ».

Alors qu’une statue de marchand d’esclaves a été déboulonnée à Bristol (Grande-Bretagne), ou d’autres de Christophe Colomb attaquées à Boston ou Miami, Bordeaux préfère « la pédagogie mémorielle », explique Marik Fetouh, adjoint au maire chargé de l’égalité et de la lutte contre la discrimination.

Pour la rue David-Gradis (1665-1751) par exemple, une plaque explique qu’il a armé dix navires pour la traite des Noirs mais qu’il a aussi acheté un terrain devenu le premier cimetière juif de la ville. « C’est à ce titre et parce que ses descendants furent aussi des notables bordelais que son nom a été donné à cette rue. » 

C’est avec la traite d’esclaves qu’est né le racisme, dit Marik Fetouh, « le racisme est là pour justifier le commerce d’êtres humains et le classement entre êtres supérieurs et inférieurs ».

Comme Nantes ou La Rochelle, la capitale girondine a prospéré sur la traite d’esclaves, avec 508 expéditions négrières, mais aussi le négoce lucratif de denrées coloniales produites par les esclaves. De 1672 à 1837, 120 000 à 150 000 esclaves africains ont été déportés vers les Amériques par des armateurs bordelais.

Et ces cinq plaques s’inscrivent dans un effort de mémoire entamé il y a une dizaine d’années, après un « parcours mémoriel » au sein de la ville, des salles dédiées à l’esclavage au Musée d’Aquitaine ou l’installation d’une statue de Modeste Testas, esclave déportée à Saint-Domingue.

« Les actions que la ville de Bordeaux a mises en place ces dernières années ont été fortes », reconnaît Karfa Diallo, fondateur de Mémoires et partages qui pousse depuis une vingtaine d’années les politiques locaux à affronter cette part d’ombre.

« Il a fallu du temps, mais cela me touche au coeur », dit Rose Bayang, du Collectif du 10 mai qui prône une commémoration « responsable ».

M. Diallo a milité dans toutes les villes en faveur de panneaux explicatifs des rues : « On a toujours été bien accueillis sauf que depuis dix ans, il n’ont jamais rien fait. » 

Bordeaux est passé à l’acte mais il reproche à la ville d’avoir accroché ces plaques « en catimini » mercredi, même si l’initiative avait été annoncée en décembre.

« Débaptiser une rue »

« Il y a une gêne de cette équipe municipale sur la question et cette gêne se manifeste par un acte manqué », dénonce-t-il, demandant que l’initiative concerne une vingtaine de rues, incluant « ceux qui ont vécu de l’esclavage, qui possédaient des plantations coloniales en Amérique ».

Début juin, il avait envoyé une « lettre ouverte » aux candidats aux municipales des anciens ports négriers de Bordeaux, La Rochelle, Le Havre et Marseille, ainsi que de Biarritz où il dénonce un quartier baptisé « La Négresse ».

« Il urge de débaptiser, ou tout au moins d’expliquer et de contextualiser, la centaine de rues, places, quartiers et monuments qui en France violent les principes républicains et nourrissent la bête immonde du racisme », écrivait-il.

Mais aujourd’hui, pense-t-il, les récents mouvements antiracistes « exigent qu’un symbole tombe », dit-il en demandant « qu’on débaptise une rue » dans ces villes. Il faut « répondre à l’impatience de cette jeunesse qui nous bouscule », dit-il.

Les autres anciennes plaques tournantes de l’esclavage défendent aussi leur travail mémoriel. 

À La Rochelle, l’hôtel particulier d’un armateur négrier a été racheté par la Ville pour en faire le musée du Nouveau Monde, « la première ou parmi les premières villes à consacrer un tel espace » au sujet, souligne la conservatrice Mélanie Moreau.

Nantes « avait organisé dès 1992 la première exposition internationale sur la Traite et l’esclavage en Europe », rappelle Olivier Château, adjoint au Patrimoine.

« Quand on laisse perdurer des non-dits, ce sont des blessures qui empêchent le rapprochement des Français dans leur diversité », pense Jean-Marc Ayrault, ancien maire (1989-2012) et président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...