Ce Négev qui n’est connu que des migrants africains
Rechercher

Ce Négev qui n’est connu que des migrants africains

La première exposition du photographe Ron Amir au musée d’Israël, ‘Purger sa peine à Holot, montre le quotidien de 3 300 aspirants réfugiés dans ce centre de détention du désert israélien

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Extrait d'une vidéo de "Purger sa peine à Holot", première exposition de Ron Amir au musée d'Israël (Autorisation musée d'Israël)
Extrait d'une vidéo de "Purger sa peine à Holot", première exposition de Ron Amir au musée d'Israël (Autorisation musée d'Israël)

Le centre de détention de Holot, dans le Négev, où des demandeurs d’asile soudanais ou érythréens restent pendant des mois, est un endroit que les Israéliens ne visitant pas et dont ils ne savent pas grand-chose. C’est l’une des raisons pour lesquelles le photographe Ron Amir a passé trois années à collecter la vie telle qu’elle se passe là-bas, des instants présentés dans sa première exposition organisée au Musée d’Israël et intitulée « Purger sa peine à Holot ».

« Ce n’est pas le Négev que connaissent les Israéliens », explique Noam Gal, conservateur de l’exposition qui s’est fréquemment rendu avec Amir dans ce centre de détention pendant deux ans pour mieux comprendre à la fois le lieu et ses occupants.

« Ce n’est pas pastoral, c’est un désert qui est raide, sale, ennuyeux », dit-il. « Vous pouvez marcher des kilomètres sans rien voir ».

Il y a environ 45 000 Erythréens et Soudanais en Israël, selon Assaf, l’organisation d’aide aux réfugiés et aux demandeurs d’asile au sein de l’Etat juif, et il y a suffisamment d’espace pour accueillir seulement 3 300 détenus à Holot.

Le centre de détention, qui est considéré comme un lieu ouvert, dépend des services des prisons du pays.

Les personnes envoyées là-bas peuvent y rester de trois à douze mois puis peuvent être renvoyées là où elles se trouvaient, à Tel Aviv, Herzliya, Jérusalem, sans aucune raison justifiant la décision de les faire aller à Holot ni de les en faire partir, dit Gal.

‘Le Banc d'Abderazik,’ une photographie de 2014 de Ron Amir, extraite de l'exposition "Purger sa peine à Holot" (Autorisation musée d'Israël)
‘Le Banc d’Abderazik,’ une photographie de 2014 de Ron Amir, extraite de l’exposition « Purger sa peine à Holot » (Autorisation musée d’Israël)

A Holot, ils sont en possession de cartes d’identification en plastique et ils peuvent quitter la structure à partir de 6 heures du matin après l’appel. Ils devront être de retour à 22 heures, passant leurs journées à errer dans ce désert dont le sable est jonché d’ordures.

« C’est un endroit où il n’y a pas de règles et c’est ça l’ordre du jour », ajoute Gal.

Construire un toit à partir de ce qu'on peut trouver dans un désert vide au centre de détention de Holot, une photographie de Ron Amir dans l'exposition "Purger sa peine à Holot" (Autorisation musée d'Israël)
Construire un toit à partir de ce qu’on peut trouver dans un désert vide au centre de détention de Holot, une photographie de Ron Amir dans l’exposition « Purger sa peine à Holot » (Autorisation musée d’Israël)

C’est à la fois ce vide et ce manque de structure qu’Amir, photographe de talent, a voulu documenter au cours d’une série de photographies et de vidéos présentées lors de l’exposition.

Les photographies d’Amir, larges et surdimensionnées, ne présentent pas des êtres humains mais se concentre sur la zone hors du centre où les détenus sont amenés à passer leurs journées.

Entre les photographies exposées dans le musée, plusieurs petits écrans qui montrent des vidéos courtes et plus longues des détenus eux-mêmes, qui s’adressent parfois à la caméra, ou parlent entre eux.

Des zones de repas et des espaces de cuisine artisanaux dans le désert, capturés par Ron Amir dans l'exposition "Purger sa peine à Holot" (Autorisation musée d'Israël)
Des zones de repas et des espaces de cuisine artisanaux dans le désert, capturés par Ron Amir dans l’exposition « Purger sa peine à Holot » (Autorisation musée d’Israël)

« Ron nous apporte quelque chose de différent dans sa manière de photographier les problèmes sociaux des gens et les situations difficiles qu’ils vivent », dit Gal. « Vous ne voyez pas les personnes, vous ne voyez pas le centre. Des choses difficiles s’y passent et vous ne le voyez pas dans les photographies. C’est un documentariste qui fait de l’art contemporain et il vous laisse voir des choses belles, mais de façon problématique ».

Comme en attestent les clichés, les détenus ont des fosses de stockage et des salles de sport artisanales, des bars où ils se préparent du café et du thé et des parcelles de sorgho, une herbe connue pour sa graine et originaire d’Afrique. Il y a aussi des photos des zones communales consacrées aux repas dans le désert, où des canettes renversées, vides, et des morceaux de bois cassés deviennent des bancs et des tables.

Ces piles de détritus montrées qui sont trouvées, recueillies et utilisées, deviennent un signe que les détenus ont quelque chose qui leur appartient, explique Gal. « Ces piles sont les leurs, et les gens le savent. C’est intense de le dire mais ils possèdent ainsi quelque chose ».

Ron Amir (Autorisation Ron Amir)
Ron Amir (Autorisation Ron Amir)

Amir, l’artiste qui a d’abord passé de longues heures avec les détenus avant d’amener son équipement pour collecter leur existence à Holot, semble avoir glissé de l’art au militantisme.

« Il tenait véritablement à tracer une ligne claire entre le fait d’être un activiste et le fait d’être un artiste », explique Gal.

« Lorsqu’il se réveille le martin, qu’il prend son appareil et sa voiture et qu’il part à Holot, il n’a aucune idée de comment il va en faire de l’art. Il a juste le sentiment qu’il doit y aller, qu’il doit apprendre à connaître ces gens et discuter avec eux, et il veut connaître leur histoire et la rendre transparente pour le public israélien ».

Sa motivation n’est pas nécessairement de créer un changement de la situation, mais plutôt de la documenter et de la faire découvrir au public.

Le soir du vernissage de l’exposition, les réfugiés présents sur les clichés ont été invités et, ce qui était inattendu, ont pris les gens par la main pour leur montrer ce qui était représenté dans chaque photographie.

« Les invités ont cru qu’ils étaient les guides de l’exposition », explique Gal.

Ce n’était pas le cas mais il considère cet exemple comme une incitation à prendre le temps de regarder avec soin chaque photographie, et de tenter de découvrir attentivement toutes les images qui sont contenues dans chaque cadre.

« Plus vous passerez de temps devant une image, plus de choses et de significations apparaîtront à vos yeux », a-t-il dit.

 ‘Cuisine, vue de devant', de Ron Amir,  photographie actuellement présentée dans l'exposition "Purger sa peine à Holot" (Autorisation musée d'Israël)
‘Cuisine, vue de devant’, de Ron Amir, photographie actuellement présentée dans l’exposition « Purger sa peine à Holot » (Autorisation musée d’Israël)

L’exposition « Purger sa peine à Holot » de Ron Amir s’achèvera le 22 avril au musée d’Israël.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...