Chez certains Juifs d’Europe, attraper le coronavirus n’est pas exempt de stigma
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Chez certains Juifs d’Europe, attraper le coronavirus n’est pas exempt de stigma

Les Juifs et les dirigeants juifs de pays comme la Belgique, l'Italie et le Royaume-Uni ont évité de discuter du virus dans les communautés qui pourraient être les plus vulnérables

Illustration : des Juifs ultra-orthodoxes à Anvers, en Belgique, le 16 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Illustration : des Juifs ultra-orthodoxes à Anvers, en Belgique, le 16 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

JTA – Le coronavirus s’est propagé rapidement au sein de la communauté juive d’Anvers, qui compte une importante population orthodoxe. Au moins cinq Juifs de la ville sont décédés, et 10 autres se trouvent hospitalisés dans un état grave.

Pourtant, le virus n’y est quasiment jamais mentionné par son nom.

« Les gens l’appellent ‘la maladie’ ou disent qu’ils sont ‘tombés malades’, mais il y a un tabou, une stigmatisation et un sentiment de honte autour de cela », explique Martin Rosenblum, un médecin de la ville belge, qui reçoit des patients de l’importante population haredi. « Cela signifie que certaines personnes infectées par le virus attendent d’être en très mauvaise santé avant de se rendre à l’hôpital ou d’essayer d’obtenir des soins. »

Bien que les synagogues aient fermé à Anvers, certains Juifs orthodoxes continuent à se rassembler pour prier. Les personnes touchées par le virus espèrent que leurs pairs et les autres membres de la communauté ne sauront jamais qu’ils l’ont contracté.

Ils ne sont pas les seuls en Europe occidentale à être tombés malades, et les Juifs et même les dirigeants juifs dans des villes comme Milan et Londres montrent une tendance à éviter les conversations autour du virus dans les communautés qui pourraient en être très durement touchées.

Et ce n’est pas seulement une tendance chez les ultra-orthodoxes, population particulièrement à risque en raison de son mode de vie très social, du mépris affiché aux conseils médicaux et du manque d’accès aux informations en raison des interdictions rabbiniques concernant les smartphones et la télévision.

À Milan, où des milliers de personnes sont mortes du virus, le dirigeant de la communauté locale a déclaré qu’il rencontrait – et luttait contre – une réticence généralisée à parler de la maladie.

Selon Milo Hasbani, cela n’est pas unique ou particulier aux Juifs, mais est partagé par de nombreux Italiens.

Le président de la communauté juive de Milan, Milo Hasbani. (Autorisation)

« Je ne comprends pas ce stigma, mais je l’ai rencontré dans la communauté », a-t-il déclaré. « Pourquoi les gens devraient-ils avoir honte ? Ce n’est pas une maladie sexuellement transmissible ; vous pouvez l’attraper en vous tenant trop près de quelqu’un, en essuyant le nez de votre petit-enfant. Alors, pourquoi les gens se cachent ? »

Hasbani estime que la réponse à cette question réside dans la peur de la maladie et la réticence à admettre le danger du virus. Il a déclaré que ce sentiment de secret dans les premiers stades de COVID-19 « était désastreux car il empêchait les personnes qui ont été en contact avec des porteurs du coronavirus d’être averties afin qu’elles s’isolent ».

« Ils ont donc poursuivi leurs activités comme d’habitude, et ceux qui l’ont attrapé l’ont transmis à d’autres », a déclaré Hasbani.

Sur le groupe Facebook de la Communauté juive de Milan – nom de l’organisation qui y organise les activités juives –, Hasbani a exhorté les membres qui manifestent des symptômes ou qui pensent qu’ils ont été infectés à l’annoncer publiquement pour le bien de la communauté.

Michele Sciama. (Crédit : Facebook via JTA)

Mais personne n’a répondu à son appel, alors même que la communauté a dénombré de nombreux porteurs et plusieurs morts, dont l’un de ses anciens dirigeants, Michele Sciama.

Tous les Juifs du continent ne sont pas effrayés à l’idée de révéler avoir été atteint par la maladie. En France, par exemple, Joël Mergui, médecin et dirigeant du Consistoire, a déclaré le 24 mars qu’il était porteur du virus.

Alain Azria, photographe juif français qui couvre régulièrement des événements communautaires, lui a emboîté le pas. Le 27 mars, Azria a écrit sur Facebook qu’il venait d’apprendre qu’il avait probablement contracté le virus vers le 17 mars, et que toute personne qui serait entrée en contact avec lui depuis lors devrait s’isoler et subir un test.

Le président du consistoire Joël Mergui au rassemblement devant l’HyperCacher, le 9 janvier 2016. (Crédit : AFP / POOL / JACQUES DEMARTHON)

La communauté juive britannique, représentée par le Board of Deputies of British Jews, est probablement la plus transparente en Europe concernant le nombre de décès juifs. C’est le seul groupe représentatif national juif européen à conserver et publier une liste des membres de la communauté morts du virus.

Le groupe a refusé d’expliquer pourquoi il publiait ces données, mais un ancien consultant communautaire, le rabbin Alexander Goldberg, a déclaré penser que c’était une façon d’aider les membres de la communauté à évaluer les risques et leur exposition.

À travers le monde, le stigma lié au virus a souvent été illustré par la violence et la rhétorique à destination des Chinois et de d’autres populations asiatiques. Les communautés d’origine asiatique ont ainsi, et principalement les Chinois, pays d’où le virus est originaire, été accusées de l’avoir propagé.

« L’épidémie actuelle de COVID-19 a provoqué une stigmatisation sociale et des comportements discriminatoires contre les personnes de certaines origines ethniques ainsi que contre toute personne perçue comme ayant été en contact avec le virus », a écrit l’Organisation mondiale de la santé dans un rapport publié le 24 février co-rédigé avec l’UNICEF et la Croix-Rouge internationale.

Cela « pourrait contribuer à une situation où le virus serait plus, et pas moins, susceptible de se propager », a estimé le rapport, ce qui pourrait conduire à « des problèmes sanitaires plus graves et des difficultés à contrôler une explosion de l’épidémie ».

Mais la stigmatisation dans la communauté juive ne concerne pas uniquement les sources de propagation.

En Belgique, le médecin Martin Rosenblum explique que les Juifs peuvent voir le fait d’avoir contracté le virus comme un signe de contact désapprouvé avec le monde extérieur.

La synagogue centrale à Anvers, en Belgique. (Domaine public / Wikimedia)

« [Le coronavirus] a été considéré comme quelque chose comme le SIDA, qui se produit dans le monde extérieur et touche les décadents », a déclaré Rosenblum à Radio Judaica, une station belge juive, la semaine dernière.

Il y a aussi un précédent historique et religieux.

Un texte circulant dans les communautés haredim en Israël via WhatsApp – même si de nombreux Juifs haredim évitent d’utiliser les smartphones – est intitulé « Dire ‘corona’ est interdit », et promet que la censure de ce mot est le moyen le plus efficace de « l’affaiblir ». Le texte cite Yohanan Bar Nappaha, rabbin du troisième siècle, qui a statué contre la mention publique des maladies.

« Lorsque vous dites ‘corona’, vous faites croître la maladie », explique le texte.

Il y a aussi la crainte que l’on puisse être considéré comme une menace pouvant contaminer une communauté spécifique.

Le 14 mars, l’agence de presse JTA a contacté Yoni Golker, rabbin orthodoxe moderne de la synagogue de St. John’s Wood à Londres, afin de confirmer une information selon laquelle il avait contracté le virus peu de temps après avoir rendu visite à la communauté juive de Casablanca, au Maroc – qui a été gravement touchée par le virus.

« Il s’agit d’une affaire médicale privée et vous n’avez aucun droit de publier quoi que ce soit », a-t-il déclaré de façon brusque.

Six jours plus tard, Golker, qui a annoncé que son cas était sans gravité, a publié sur YouTube un message à ses fidèles pour les remercier de leur soutien, déclarant qu’il était complètement rétabli. Recontacté à nouveau il y a quelques jours, il a de nouveau refusé d’être interviewé, indiquant simplement qu’il essayait désormais de « garder [son] nom à l’écart des médias ».

Une membre de la communauté milanaise, Karen Cole, a comparé le stigma lié au coronavirus à ce qui se passe en cas d’épidémie de poux dans l’école juive de la ville italienne.

« Les mamans ont honte de dire que leur enfant en a et ne préviennent pas les autres mères, [qui donc] ne vérifient pas [les cheveux de] leurs enfants, et deux jours plus tard, toute l’école en a », écrit-elle.

Mais, a ajouté Cole, « les poux ne vous tuent pas, contrairement au coronavirus ».

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