Comment les Juifs grecs ont résolu le « dilemme » de la visite de Pompeo à Kippour
Rechercher

Comment les Juifs grecs ont résolu le « dilemme » de la visite de Pompeo à Kippour

Le grand rabbin de Thessalonique a réussi à organiser une brève visite avec le secrétaire d'État américain sans enfreindre la loi juive lors du jour le plus saint de l'année

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo visite le musée juif de Thessalonique, en Grèce, le 28 septembre 2020.  (Giannis Papanikos / POOL / AFP)
Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo visite le musée juif de Thessalonique, en Grèce, le 28 septembre 2020. (Giannis Papanikos / POOL / AFP)

JTA – Il aurait été plus facile pour le rabbin en chef de Thessalonique, en Grèce, d’accueillir Mike Pompeo pour une visite n’importe quel autre jour de l’année.

Le programme du secrétaire d’État américain pour sa tournée éclair en Europe du Sud la semaine dernière ne lui laissait que le lundi de libre, qui se trouvait être Yom Kippour, le jour le plus saint du calendrier juif. Mais pour le rabbin en chef de Thessalonique, Aharon Israel, l’occasion était trop importante pour la laisser passer.

Depuis des décennies, les Juifs de Thessalonique ont fait pression pour une plus grande reconnaissance de la tragédie de la Shoah au sein de leur communauté, que beaucoup estiment relativement inconnue malgré son ampleur monumentale. La population juive de la ville est passée de plus de 55 000 à 2 000 personnes pendant la Seconde Guerre mondiale.

La visite d’un dirigeant américain de premier plan pouvait contribuer à amplifier le récit.

« C’était un dilemme car la réaction immédiate à une telle demande, c’est : ‘Désolé, nous ne pouvons pas le faire' », a déclaré le grand rabbin, un Israélien qui sert à Thessalonique depuis environ sept ans. « Je ne peux pas dire que j’ai accepté cette visite à bras ouverts. J’ai consulté d’autres rabbins et je suis arrivé à la conclusion que nous ne devrions pas dire non. »

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et son épouse Susan visitent le musée juif de Thessalonique, en Grèce, avec des membres de la communauté juive locale, le 28 septembre 2020. (Giannis Papanikos/AFP via Getty Images/ via JTA)

La visite de Pompeo et de sa femme Susan n’a duré qu’une vingtaine de minutes. Le couple a eu droit à une visite du petit musée juif de Thessalonique, et bien qu’il n’y ait pas eu de discours, l’événement s’est terminé par l’interprétation par une soprano d’un chant liturgique en ladino avec des versets du psaume 22, une lamentation qui commence par les mots : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

La loi juive orthodoxe interdit aux Juifs d’entreprendre tout travail pendant Yom Kippour, même de porter des objets. C’est un jour d’introspection et de révérence qui est incompatible avec la logistique et l’atmosphère d’une visite d’État, a admis Aharon Israel.

Il a précisé que l’événement s’était produit pendant une pause dans les prières de la communauté pour Yom Kippour et n’avait entraîné aucune violation de la loi juive. L’ambassade américaine à Athènes avait initialement demandé si Pompeo pouvait visiter la synagogue locale, mais cela aurait été trop perturbateur, a indiqué le rabbin, qui a donc organisé une visite du musée à la place.

« Le secrétaire d’État Pompeo a été profondément touché par l’événement, et nous avons à notre tour été émus par le fait qu’il était évidemment important pour lui de visiter la communauté », a-t-il déclaré.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans une synagogue de Thessalonique, en Grèce, le 15 juin 2017. (Crédit : Amos Ben-Gershom/GPO)

Un fonctionnaire du Département d’État a déclaré à l’agence JTA que l’événement était une invitation de la communauté.

« Le secrétaire Pompeo a célébré le jour le plus saint de l’année juive avec les dirigeants de la communauté juive de Grèce à leur invitation », a déclaré la porte-parole.

Le président Reuven Rivlin assiste à une cérémonie de pose de la première pierre d’un musée de l’Holocauste dans la ville grecque de Thessalonique, le 30 janvier 2018. (Haim Zach / GPO)

« Une soprano a chanté un chant liturgique en ladino dans le hall du musée, commémorant à la fois la riche histoire de cette communauté juive séfarade et l’horreur de la disparition de 94 % de la population juive de Thessalonique pendant la Shoah », a-t-elle rapporté. « L’événement a également honoré la mémoire des Juifs qui ont été persécutés à travers les millénaires, ainsi que celle des Juifs de Thessalonique qui ont été systématiquement raflés et déportés par les nazis dans les camps de la mort d’Auschwitz-Birkenau. »

Dire non à Pompeo aurait pu offenser l’administration Trump, qui a reçu les éloges de nombreux membres de la communauté juive grecque pour une série de mesures diplomatiques pro-israéliennes, notamment la reconnaissance de Jérusalem comme capitale du pays.

« Le secrétaire Pompeo sait tout de Yom Kippour et, pourtant, si nous avions laissé passer l’occasion de le rencontrer après tout ce qu’il a fait pour le peuple juif et Israël, je pense qu’il aurait été offensé d’une certaine façon », a commenté le rabbin de la ville.

Avant la guerre, la population de Thessalonique était composée de près d’un tiers de Juifs. La ville, y compris certaines zones de son port emblématique, était fermée pour les fêtes juives et le shabbat hebdomadaire. Elle était un centre de commerce juif, d’activités universitaires juives, de travail et de philosophie. Mais la communauté a été anéantie de façon impitoyable dès 1943.

Photo d’illustration d’un mémorial de la Shoah au cimetière juif de Thessalonique, en Grèce. (Crédit : Arie Darzi / Wikimedia Commons)

« Pendant des décennies, il y a eu une attitude dans la ville, y compris de la part des maires, qui consistait à faire comme si cela n’avait jamais existé. Comme si c’était quelque chose qu’ils voulaient effacer de l’histoire de la ville », a commenté Larry Sefiha, le vice-président de la Communauté juive de Thessalonique, une association à but non lucratif qui représente les quelque 1 200 Juifs qui vivent aujourd’hui dans la cité grecque.

Cela a rendu la ville plus fermée, et cela signifie que ce drame était beaucoup moins connu que ceux comme Babi Yar, bien qu’il a été tout aussi sanglant, souligne-t-il.

Il y a seulement trois ans, David Saltiel, le président de la communauté juive de Thessalonique, a finalement réussi, après des années de lobbying, à obtenir de l’université Aristote de Thessalonique qu’elle construise un monument reconnaissant le fait que l’école était en partie construite sur un cimetière juif qui a été rasé pendant la Shoah.

Ce monument est l’un des nombreux gestes de Yiannis Boutaris, l’ancien maire de Thessalonique, que les Juifs locaux tiennent en haute estime pour ses efforts de commémoration de la Shoah et de l’histoire juive de la ville.

Plus de 2 500 personnes, principalement non juives, défilent pour commémorer les 70 ans de la déportation des Juifs de Thessalonique. (Crédit : Michael Thaidigsmann/ WJC via JTA)

Aharon Israel a souligné que les visites de hautes personnalités telles que Pompeo sont rares à Thessalonique. En 2013, le Premier ministre grec en exercice était devenu le premier chef du gouvernement à visiter la synagogue de la ville depuis plus d’un siècle.

« Lorsque nos amis, des gens comme le secrétaire Pompeo, veulent nous rendre visite, il est important que nous les recevions non seulement pour notre relation commune, mais aussi pour notre relation avec le monde extérieur, car lorsqu’ils verront que des gens comme M. Pompeo se soucient de nous, ils s’en soucieront aussi », prédit Aharon Israel.

Le rabbin Yoel Kaplan, l’émissaire à Thessalonique du mouvement hassidique Habad, a refusé de commenter l’événement de Yom Kippour, indiquant seulement : « Je n’étais pas là parce que j’étais à la synagogue toute la journée. »

Victor Eliezer, secrétaire général du Conseil central des communautés juives en Grèce, a déclaré que l’événement avait une justification historique.

« Parler aux gens des âmes qui ont été assassinées ici, c’est contribuer à sauver leurs âmes », estime-t-il. « Cela vaut la peine de les déranger. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...