Coupées du monde, comment les petites communautés juives d’Europe s’adaptent
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Coupées du monde, comment les petites communautés juives d’Europe s’adaptent

Les frontières étant fermées en raison de l'épidémie et avec Pessah qui approche, les Juifs qui dépendaient des grands centres de population doivent maintenant se débrouiller seuls

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

Illustration : Un garde-frontière lituanien se tient à côté de camions bloqués dans les embouteillages sur 60 kilomètres à la frontière lituanienne pour entrer en Pologne, le mardi 17 mars 2020. (AP Photo/Mindaugas Kulbis)
Illustration : Un garde-frontière lituanien se tient à côté de camions bloqués dans les embouteillages sur 60 kilomètres à la frontière lituanienne pour entrer en Pologne, le mardi 17 mars 2020. (AP Photo/Mindaugas Kulbis)

Les membres de la communauté juive du Danemark se sont réunis pour la fête de Pourim au début du mois à Copenhague pour un certain nombre d’événements joyeux. À l’époque, la pandémie de coronavirus n’était encore qu’un lointain problème.

Il s’est avéré qu’un participant aux événements a, sans le savoir, porté et transmis le virus à un certain nombre de personnes et plus de 15 membres de la communauté, dont le rabbin Jair Melchior, ont commencé à se sentir malades.

Selon Melchior, qui est le grand rabbin des quelque 6 000 à 10 000 Juifs du Danemark, tous ceux qui sont tombés malades n’ont pas été testés pour le coronavirus (Melchior faisait partie de ceux qui n’ont pas été testés), mais un certain nombre de personnes ont été testées positives, y compris le patient original. Heureusement, a dit Melchior, aucune personne âgée ou autre groupe à haut risque ne semble avoir contracté la maladie.

Le Danemark a pris des mesures pour contenir la propagation du virus, à la fois au sein de la communauté juive et dans la population en général. Au 20 mars, le pays comptait 1 223 cas connus. Depuis le 13 mars, le Danemark a fermé les écoles et les institutions publiques, renvoyé les employés du secteur public à la maison et fermé sa frontière aux non-citoyens – bien que des marchandises telles que la nourriture et les médicaments soient toujours autorisées à passer.

À l’approche de la fête de Pessah, la fragilité des lignes d’approvisionnement apparaît soudainement, car la communauté est pour l’instant effectivement coupée du monde. La situation au Danemark met également en évidence celle d’autres petites communautés juives en Europe, qui dépendent souvent de biens et de services religieux provenant de l’extérieur.

« Tout est en suspens », a déclaré Melchior au Times of Israel à propos de l’activité de la communauté danoise lors d’une conversation le 17 mars. « Nous commençons à faire des choses en ligne maintenant, mais le problème était aussi que j’étais malade, ce qui a affecté la possibilité de donner des cours ».

Le rabbin Jair Melchior (à droite) s’entretient avec un soldat danois qui garde la synagogue juive à Copenhague, au Danemark, le 29 septembre 2017. Les soldats danois ont été déployés dans les rues de Copenhague pour la première fois le vendredi 29 septembre 2017, remplaçant la police dans la protection de la synagogue et de l’ambassade d’Israël qui sont gardés depuis deux attentats meurtriers en 2015. (AFP PHOTO / SCANPIX DENMARK / Nikolai Linares)

Melchior a déclaré que le seder communautaire habituel a été annulé cette année, alors qu’il étudie différentes solutions pour que les Juifs puissent célébrer Pessah convenablement. Il y a suffisamment de nourriture casher pour Pessah, a-t-il dit, puisque la plupart de cette nourriture était arrivée avant la crise sanitaire, et la boucherie casher fonctionne comme d’habitude.

« Nous sommes tranquilles en ce qui concerne la nourriture jusqu’après la fête de Pessah, et pour l’instant rien n’indique que l’approvisionnement va s’arrêter. Nous ne sommes donc pas inquiets pour l’approvisionnement à l’avenir, même si cela peut changer », a déclaré M. Melchior.

Il y a une légère pénurie de certains articles casher non essentiels, mais « nous pouvons nous passer des Bisli et Bamba », a déclaré M. Melchior, en référence aux populaires snacks israéliens. « C’est bien d’en avoir, mais ce n’est pas vraiment une nécessité – même si certains dans la communauté ne seront peut-être pas d’accord avec moi ».

Le « Times of Israel » s’est entretenu avec les dirigeants d’autres petites communautés juives européennes pour savoir comment ils font face à cette dernière crise sanitaire. Voici ce qu’ils avaient à dire.

Hongrie

Avec 73 cas de coronavirus confirmés par le gouvernement hongrois en date du 18 mars, le pays – qui compterait entre 50 000 et 150 000 Juifs, dont 10 000 à 15 000 membres réguliers de la communauté – semble compter moins de porteurs de coronavirus connus que la plupart des pays européens.

Toujours est-il que sous le Premier ministre Viktor Orban, le gouvernement a pris des mesures décisives pour enrayer la propagation du virus. Ces mesures comprennent la fermeture de la frontière – d’abord seulement à ceux qui viennent d’Israël, d’Iran, de Chine, de Corée du Sud et d’Italie, puis finalement à tous les citoyens non hongrois – et la fermeture des restaurants, des cafés, des clubs et des institutions culturelles.

« La Hongrie a fermé l’entrée aux Israéliens parce qu’un certain nombre d’Israéliens qui se sont récemment rendus en Hongrie se sont avérés malades », a déclaré Slomo Koves, rabbin exécutif de la congrégation EMIH affiliée au mouvement hassidique Habad Loubavitch, au Times of Israel dans un courriel du 16 mars.

Illustration : Les barrières des voies réservées aux voitures particulières sont fermées au poste de contrôle de la frontière hongro-roumaine d’Artand, dans le sud-est de la Hongrie, le mardi 17 mars 2020. Seuls les conducteurs et les passagers ayant la nationalité hongroise sont autorisés à entrer en Hongrie. (Zsolt Czegledi/MTI via AP)

« La plupart des membres de notre communauté qui étudient en Israël étaient déjà rentrés chez eux pour Pourim [avant la fermeture de la frontière] », a déclaré M. Koves. « D’autre part, les étudiants israéliens en Hongrie rencontrent des obstacles dans leur intention de rentrer chez eux pour Pessah, même si toutes les universités ont été fermées. Nous essayons actuellement d’organiser un vol charter pour eux ».

Malgré les restrictions, a dit M. Koves, la vie religieuse continue. Si la Hongrie a interdit les rassemblements de plus de 100 personnes, les lois ne s’appliquent pas aux cultes religieux.

« Nous, à l’EMIH-Chabad, avons décidé que c’est précisément dans ces moments difficiles que les gens ont besoin de soutien et de conseils spirituels », a déclaré M. Koves. « Nous nous sentons donc obligés de ne pas interrompre nos offices religieux, nos prières et nos cours ».

« Jusqu’à présent, Dieu merci, personne dans la communauté n’a contracté le virus. Nous avons fermé toutes nos écoles. Un certain nombre d’enfants qui ne se sentaient pas bien ont été testés, et nous attendons les résultats », a-t-il déclaré.

M. Koves a déclaré qu’en plus de la désinfection de la synagogue et de la distribution de désinfectant pour les mains à tous les membres de la communauté de l’EMIH, un « corps opérationnel » a été mis en place pour se préparer à l’aggravation de la situation. Il s’agit notamment de renforcer les réserves de nourriture casher, de veiller à ce que les membres les plus âgés de la communauté soient bien approvisionnés et de mettre en place un centre médical alternatif où les médecins de la communauté peuvent se porter volontaires pour aider les membres de la communauté en cas d’interruption des soins médicaux quotidiens dans le système de soins de santé en raison du virus.

Slomo Koves, rabbin en chef de la Congrégation Israélite Unifiée de Hongrie (EMIH), affiliée au mouvement Habad Loubavitch, s’exprime lors d’une commémoration marquant la Journée de commémoration des victimes hongroises de la Shoah à l’Holocaust Memorial Center de Budapest, en Hongrie, le 19 avril 2017. (Szilard Koszticsak/MTI via AP)

Quant à Pessah, « nous attendons de voir ce qui va se passer dans les prochains jours », a déclaré le rabbin Koves. « Pour l’instant, nous n’avons pas changé nos plans. Nous avons plus de 2 000 participants à nos seders chaque année. Cette année, nous nous adapterons pour avoir des seders plus petits (avec moins de 100 participants chacun) tout en desservant un plus grand nombre d’endroits afin que le plus grand nombre de personnes possible puisse participer à un seder communautaire. Nous préparons également environ 1 500 kits de seder spécialement conçus pour les personnes qui préfèrent faire leur seder à la maison ».

Avec une boulangerie casher, un élevage de poulets et une ferme laitière pour la production de lait, les personnes observant la casheroute en Hongrie disposent d’un certain degré d’autosuffisance. Mais, selon M. Koves, on s’inquiète toujours d’une pénurie de nourriture casher « puisque la Hongrie ne dispose pas d’une grande branche de production alimentaire casher ».

Zsuzsa Fritz, directrice du JCC Balint House de Budapest, qui regroupe principalement des juifs plus libéraux, a également déclaré au Times of Israel dans un courriel du 16 mars que les offices de la synagogue ont été annulés, les activités communautaires reportées et le Centre communautaire juif fermé.

« Nous prévoyons une forte activité en ligne », a déclaré Mme Fritz. « Et dans la communauté progressiste, certains rabbins se sont mis sur Internet et diffusent des prières, des havdalahs, des cours. Nous prévoyons certainement de faire le seder en ligne, à l’intention bien sûr de la communauté moins pratiquante qui sera prête à participer à des événements en ligne pendant la fête ».

Zsuzsa Fritz, directrice du JCC Balint à Budapest. (Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

La Balint House enverra également des documents en ligne à utiliser par les familles à la maison, des chansons, des instructions pour le seder, des jeux pour les enfants et des recettes. La Fédération prépare des kits à envoyer avec des matzot et d’autres produits nécessaires pour Pessah, a déclaré Mme Fritz.

« La plupart des institutions, organisations et synagogues juives ont été fermées avant même que le gouvernement ne durcisse ses mesures, pour empêcher la propagation. La communauté a agi de manière responsable et en temps voulu », a précisé Mme Fritz.

Pologne

En date du 20 mars, il y avait 355 cas connus de coronavirus en Pologne. Selon le grand rabbin polonais Michael Schudrich, qui est au service des quelque 8 000 membres de la communauté juive de Pologne, les prières se déroulent toujours comme d’habitude, bien que les cours de Torah soient en ligne. La seule exception est un petit groupe d’étude à plein temps, qui se réunit toujours à la synagogue. Schudrich s’est entretenu avec le Times of Israel par e-mail le 15 mars.

La synagogue Nozyk de Varsovie accueille généralement de nombreux touristes et visiteurs qui viennent voir le site historique, a déclaré M. Schudrich. Cependant, à part la prière et le petit groupe d’étude, toutes les activités qui se déroulent dans la synagogue, y compris les visites guidées, ont été suspendues pour deux semaines.

L’école Lauder Morasha est également fermée, a déclaré M. Schudrich, conformément aux dispositions du gouvernement, et il existe des cours en ligne pour les élèves de CM1 et au-delà. Il n’y a aucune inquiétude quant à une pénurie de nourriture casher, a déclaré M. Schudrich, et bien que la salle à manger de la cuisine casher communautaire soit fermée, elle continue d’envoyer des repas aux foyers de personnes âgées et autres qui en ont besoin et d’offrir des repas à emporter.

Le Grand Rabbin de Pologne Michael Schudrich à Varsovie, Pologne, le 18 janvier 2019. (Mateusz Wlodarczyk/NurPhoto via Getty Images via JTA)

Comme plusieurs autres communautés, M. Schudrich a déclaré que les produits alimentaires pour Pessah ont heureusement été commandés bien avant l’apparition de l’épidémie. La communauté attend des livraisons de vin, de matzot, d’aliments casher LePessah et d’autres produits de base sans aucune raison de s’inquiéter. Pendant ce temps, les préparatifs sont en cours pour les grands seders communautaires, comme d’habitude. Si la tenue des seders s’avère impossible, a déclaré M. Schudrich, la communauté fournira de la nourriture casher pour les seders.

« Jusqu’à présent, Dieu merci, personne dans nos communautés juives n’a été confirmé comme ayant le COVID-19 », a déclaré M. Schudrich dans un courriel. « Nous sommes en contact étroit avec nos personnes âgées et nous nous préparons à une situation d’urgence encore plus grave. Nous avons créé un groupe d’urgence pour faire face et aider tout le monde pendant cette situation, qui est composé de toutes les organisations juives, y compris Habad, les Réformés et les groupes laïques ».

L’entrée de la synagogue Nozyk, à Varsovie, en Pologne, la seule synagogue de la ville qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale. Construite entre 1898 et 1902 et restaurée après la guerre, elle est toujours utilisée aujourd’hui, et accueille la communauté juive de Varsovie ainsi que d’autres organisations juives. (Crédit : Flash90)

Slovaquie

La petite communauté juive de 3 000 personnes est confrontée à des défis alors que le gouvernement impose une réglementation stricte, avec 124 cas confirmés de coronavirus signalés au 20 mars. Selon le grand rabbin Baruch Myers, qui s’est adressé au Times of Israel le 17 mars, personne dans la communauté juive ne semble avoir contracté le virus.

« La crise sanitaire a eu un impact sur les pratiques religieuses », a déclaré M. Myers par courriel. « Notre communauté se conforme activement à toutes les restrictions, y compris le fait de ne pas se rassembler. Cela signifie pas de quorums de prière et pas de seder collectif ».

Selon M. Myers, la communauté espère permettre à chaque famille de célébrer un seder et de fêter Pessah à la maison. Comme chaque année, du vin casher et de la matsa seront vendus. Pour éviter tout contact physique inutile, il est prévu cette année de faire des livraisons à domicile.

« Ce sera tout un défi, et nous sommes encore en train de mettre au point les détails pour la livraison du vin, de la matsa et de la viande casher », a déclaré M. Myers. « De plus, nous espérons fournir des outils pédagogiques, en langue slovaque, sur papier ou en ligne, expliquant exactement comment faire un seder et observer la fête ».

En ce qui concerne l’approvisionnement continu en nourriture casher, « la mauvaise nouvelle est qu’en général nous dépendons de l’Autriche, et dans une certaine mesure de la Hongrie », a déclaré M. Myers. « La bonne nouvelle est qu’il est probable que les livraisons pourront être effectuées à partir de ces pays exactement comme pour les produits alimentaires non casher, sauf que nous devrons presque certainement organiser la logistique nous-mêmes ».

Norvège

Selon le grand rabbin de Norvège Joav Melchior – frère du grand rabbin danois Jair Melchior – la petite communauté d’environ 1 000 membres actifs, dont 700 se trouvent à Oslo, est plus active que jamais – si ce n’est virtuellement – pendant la crise sanitaire. Il y a environ 1 000 autres juifs en Norvège qui ne sont pas activement affiliés à la communauté juive, a-t-il déclaré.

« Nous avons plus de cours de Torah que jamais – chaque soir, nous avons un cours que les gens peuvent écouter », a déclaré Melchior le 18 mars. « Nous avons des comités qui continuent à travailler. Nous nous organisons pour le Shabbat ».

Le rabbin Joav Melchior. (Autorisation)

« La célébration collective aura lieu juste avant et juste après le Shabbat », a-t-il déclaré en riant. Mais nous avons des chansons pour les enfants et un autre programme pour les adultes auquel les gens peuvent ‘assister’ soit par le biais de Zoom, soit en direct. Nous pourrons ainsi chanter ensemble et essayer de continuer à vivre comme avant ».

« Nous avons des activités et des groupes destinés aux personnes âgées afin qu’elles aient quelqu’un à qui parler, et s’il y a des besoins pratiques que nous pouvons offrir aux personnes qui sont en quarantaine ou autres, nous essayons de nous aider les uns les autres », a déclaré M. Melchior. « Les personnes âgées sont celles qui sont peut-être le plus en danger, et à cause de cela, elles ont plus peur dans cette situation que les autres, et elles sont aussi plus seules que les autres ».

« Les familles avec enfants ont le défi d’être avec les enfants à la maison toute la journée et de trouver quoi faire. C’est un type de défi. Mais le défi d’être seul à la maison et d’avoir peur, et loin de sa communauté parce qu’il est dangereux d’être proche les uns des autres, est un nouveau défi que nous devons également relever, afin qu’ils se sentent un peu plus partie intégrante de la société et voient que les gens s’occupent d’eux », a-t-il déclaré.

Melchior a déclaré que le seder communautaire habituel d’environ 120 personnes a été annulé cette année, bien qu’il ait noté qu’il encourage habituellement les familles à célébrer le seder dans leur propre maison de toute façon. Cette année, la communauté a organisé un groupe qui livrera de la nourriture pour le seder chez les gens.

La communauté dispose déjà de matzot, a-t-il indiqué, mais elle est confrontée à une situation délicate avec l’offre et la demande de produits casher pour les repas de Pessah.

« D’une part, les gens qui se rendent habituellement en Israël pour les vacances resteront ici et auront besoin d’acheter des choses », a-t-il dit. « Mais d’un autre côté, les rassemblements seront plus petits et les gens seront peut-être enclins à acheter moins. S’il nous reste des marchandises à la fin des fêtes, c’est le dernier de nos soucis. Mais s’il n’y en a pas assez, cela peut être un problème ».

« Cette année sera différente de toutes les autres années. Nous allons déjà nous demander pourquoi cette nuit est différente des autres nuits, et oui, cette année sera différente », a déclaré Melchior.

Mais Melchior a précisé : « Comme on dit [dans les Maximes de nos pères 2:16], « Vous n’êtes pas tenu de terminer la tâche, mais vous ne pouvez pas vous y soustraire ». C’est toujours le cas, mais nous le ressentons davantage cette année – nous faisons de notre mieux, mais en fin de compte, nous sommes entre les mains de quelqu’un de plus haut placé ».

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