Cyrille Cohen : Il faut éteindre le feu du variant Delta en Israël avant le pire
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Interview

Cyrille Cohen : Il faut éteindre le feu du variant Delta en Israël avant le pire

L'immunologiste évoque les injections de rappel, explique ses inquiétudes et sonne l'alarme tout en suggérant que le variant pourrait immuniser contre de nouveaux variants

Des proches d’un malade lui rendent visite au service de coronavirus de l'hôpital Shaare Zedek à Jérusalem, le 3 février 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Des proches d’un malade lui rendent visite au service de coronavirus de l'hôpital Shaare Zedek à Jérusalem, le 3 février 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Israël peut encore maîtriser le variant Delta du coronavirus, mais si le pays n’agit pas de façon décisive, il aura besoin « d’un lac et non plus d’un seau pour éteindre l’incendie », a déclaré un éminent immunologiste.

« Le nombre d’infections ne diminue pas, et nous aurons donc à terme quelques centaines de personnes en soins intensifs si nous n’arrêtons pas la propagation », a déclaré le professeur Cyrille Cohen de l’Université Bar Ilan au Times of Israel. « C’est la trajectoire. Mais cela peut être arrêté. »

Il a exprimé ses craintes après qu’Israël a enregistré 855 nouveaux cas de coronavirus jeudi, et que le nombre de cas actifs a atteint les 6 600, le chiffre le plus élevé depuis avril. Le nombre d’Israéliens gravement malades s’élevait à 63 ce dimanche.

Jeudi également, Nachman Ash, nouveau directeur général du ministère de la Santé, a averti qu’un confinement pourrait être envisagé pendant la période des fêtes en septembre. « Je crains que nous puissions y arriver… dans quelques semaines », a déclaré Ash.

Cohen a déclaré qu’un confinement ne devrait pas être nécessaire et qu’Israël avait juste besoin de réduire son taux de transmission (connu sous le nom de valeur R, le nombre de personnes que chaque porteur de virus infecte en moyenne), ce qui pourrait être fait avec les bons efforts. « Vous n’avez pas besoin d’un confinement, vous avez juste besoin d’obtenir un R inférieur à 1, et ce n’est pas trop d’effort », a-t-il déclaré.

Cohen, chef du laboratoire d’immunologie de l’Université Bar Ilan et membre d’un comité consultatif du ministère de la Santé sur les vaccins contre le coronavirus, a émis ces commentaires durant une longue interview, évoquant les vaccinations, les injections de rappel et le concept de « vivre avec le virus ».

Il a évoqué la complexité du variant Delta et a suggéré que, malgré ses inquiétudes, parmi ceux qui attrapent la souche ultra-infectieuse et ne présentent pas de violents symptômes, l’infection pourrait les rendre plus forts face à un avenir incertain.

Selon lui, quand les personnes vaccinées sont infectées, leur système immunitaire pourrait développer « ce qui s’apparenterait à une troisième dose, aidant à les protéger contre de futurs variants qui pourraient être pires », a déclaré Cohen.

Il a critiqué le discours de mercredi du Premier ministre Naftali Bennett, dans lequel le dirigeant a déclaré qu’Israël pourrait combattre le variant Delta en cinq semaines, sans annoncer de nouvelles mesures d’ampleur.

Cependant, Cohen a bon espoir quant au « Pass festif », annoncé jeudi, qui limitera les grands rassemblements à ceux qui ont été vaccinés, qui ont récupéré du virus ou qui présentent un test COVID négatif.

The Times of Israel : Le nombre de cas et les cas graves augmentent. Êtes-vous concerné ?

Pr. Cyrille Cohen : Je suis un peu inquiet car nous voyons les chiffres augmenter lentement mais sûrement. Les vaccins fonctionnent et ralentissent le rythme – cela doit être souligné – mais les vaccins seuls ne sont pas en mesure d’arrêter la propagation du variant Delta.

Sur un plan personnel, les personnes vaccinées sont pour la plupart protégées, mais le virus se propage dans la société et nous devons revenir à une valeur R de 1 au maximum, ce qui signifie que chaque personne atteinte du virus ne le transmettra en moyenne qu’à une seule autre, ou moins [ce chiffre est actuellement de 1,31]. Je pense que nous avons perdu un temps précieux et que nous aurions déjà dû prendre des mesures comme limiter les rassemblements en intérieur et rendre disponibles et facilement accessible des autotests rapides.

Le dit « Pass pour les festivités » nouvellement annoncé est un pas dans la bonne direction, mais nous devons également appliquer ces réglementations dans d’autres lieux de rassemblement tels que les lieux de prière et les cinémas, par exemple. Combattre le Delta, c’est comme essayer d’éteindre un feu, et si nous attendons, nous aurons besoin d’un lac et non plus d’un seau pour éteindre l’incendie.

Quelle est la trajectoire actuelle ?

Le nombre d’infections ne diminue pas, donc nous aurons à terme quelques centaines de personnes en soins intensifs, si nous n’arrêtons pas la propagation. C’est la trajectoire. Mais cela peut être arrêté – nous en sommes encore au point où nous pouvons l’arrêter avec des mesures relativement légères. Il n’y a pas besoin d’un confinement, il y a juste besoin d’obtenir un chiffre R inférieur à 1 – ce qui n’est pas trop d’effort.

Le Premier ministre Naftali Bennett a déclaré que le Delta pourrait être battu en cinq semaines. A-t-il raison ?

C’est faisable, mais seulement si nous prenons des mesures plus fortes. Laisser la population se débrouiller ne réglera pas le problème. Mais son discours n’a rien mis en œuvre pour aider à atteindre cet objectif. J’espérais davantage. Presque rien n’a été décidé. Et ce discours a rappelé celui du professeur Ronni Gamzu, peu de temps après sa nomination il y a un an en tant que premier responsable de la lutte contre le coronavirus, qui demandait au public de faire confiance et qui évoquait un « contrat » ​​et une alliance, faisant appel à une approche plus personnelle et sentimentale. Nous savons que cela n’a pas fonctionné à ce moment-là.

L’une des décisions prises a été celle de raccourcir la quarantaine à sept jours – alors qu’elle était de 10 à 14 jours. Était-ce une bonne option ?

Médicalement parlant, ce n’est pas une mauvaise idée. À certains égards, cela a du sens. Mais pensez aux conséquences. De plus en plus de gens seront tentés de partir à l’étranger, voyageant avec des enfants non vaccinés, si la quarantaine à laquelle ils seront confrontés est plus courte. Et si davantage de gens voyagent, il ne s’agira pas seulement de ramener le variant Delta, mais aussi potentiellement d’autres variants.

Nous nous demandons tous actuellement si notre protection vaccinale diminue. Dimanche dernier, information explosive, les médias israéliens ont rapporté qu’il pourrait exister une corrélation entre l’infection par le variant Delta et la date de la vaccination, ceux ayant été vaccinés dès janvier étant principalement ceux ayant été infectés. Doit-on s’inquiéter ?

Pas nécessairement. Selon cette information, on est plus susceptible d’attraper la COVID-19 si on est parmi les premiers à avoir été vaccinés, ce qui pourrait signifier que la protection diminue après quelques mois. Mais je traiterais cette information avec prudence.

Il pourrait y avoir une corrélation entre les taux d’infection et le moment de la vaccination, mais nous avons besoin de contexte. Rappelons que ceux qui ont été les premiers à se faire vacciner sont les plus âgés et qu’ils étaient souvent ceux les plus préoccupés par les conséquences du virus car ils ont des comorbidités. Nous voyons peut-être davantage l’effet de qui a été vacciné tôt, qu’un délai signifiant une diminution de l’immunité.

Aussi déconcertante pour beaucoup, outre cette information sur une supposée protection en déclin, est l’évocation de l’éventuelle nécessité d’injections de rappel. Les gens sont perdus. Pfizer demande l’approbation aux régulateurs. Pendant ce temps, Israël a introduit la mesure pour les immunodéprimés. Avons-nous tous besoin de ces injections de rappel ?

Une injection de rappel a du sens pour les personnes âgées et immunodéprimées, afin de renforcer leur protection. Mais le reste d’entre nous ne devraient pas s’inquiéter ni supposer que nous en avons besoin. Nous avons besoin de données plus solides concernant l’efficacité d’une injection de rappel pour les personnes en bonne santé et à faible risque. Nous devons tirer nos conclusions à partir des données et ne pas tirer des conclusions simplement parce que Pfizer a publié un communiqué de presse.

Ce n’est pas du jus d’orange que nous injectons ; il s’agit d’un vaccin et nous devons savoir s’il renforcera vraiment l’immunité et s’il est nécessaire. Avec tout le respect que je vous dois, même après que l’efficacité du vaccin a apparemment diminué avec le variant Delta, la protection contre un cas grave est toujours de 93 % – ce qui est un chiffre fantastique. Des injections de rappel pourraient être nécessaires en temps voulu, et si c’est le cas, très probablement de manière différentielle selon le type de population, mais nous n’avons pas encore tiré de conclusions.

Dans une interview il y a un an, vous m’aviez dit : « Si on a de la chance, on aura un vaccin efficace à 90 %, mais si on a moins de chance, ça peut être 30 %, et si on n’a pas de chance, nous n’aurons aucun vaccin. Nous ne savons pas. » Avons-nous peut-être formé des attentes irréalistes au sujet du vaccin en raison de la quasi-disparition du virus pendant un certain temps ?

Peut-être. Les gens ont tendance à oublier que le vaccin n’est pas efficace à 100 %, et il n’a jamais été annoncé qu’il le serait. Je ne parle pas seulement du variant Delta, mais à l’origine, avant l’apparition du Delta, 5 % des personnes vaccinées étaient encore sensibles à une infection. Il n’est pas surprenant que des personnes soient infectées et que certaines contractent une forme grave. Les gens doivent se rappeler que la COVID-19 n’est pas unique à cet égard – c’est le cas d’autres maladies comme la grippe, même après la vaccination.

Si la distribution d’une injection de rappel est généralisée, pensez-vous qu’elle sera ajustée pour offrir une protection supplémentaire contre de nouveaux variants ?

Oui, je pense que c’est possible. C’est concevable et les entreprises y travaillent, œuvrant à la fabrication d’un vaccin complet. Il est possible que les injections de rappel soient ajustées pour combattre davantage que les injections actuelles. L’avantage des vaccins à ARN messager est que la technologie permet des ajustements rapides. Il est également possible qu’un rappel utilise un type de vaccin différent de celui à base d’ARNm.

Une grande partie de la récente contagion en Israël a touché les moins de 12 ans, qui ne peuvent pas être vaccinés. Est-il temps de commencer à les vacciner ?

Non. Nous ne vaccinerons pas les enfants sans les résultats des essais cliniques, qui sont actuellement en cours avec 4 600 enfants. Mais même dans ce cas, vous devez faire un calcul risque-bénéfice, ce qui est très différent avec les enfants – qui n’ont pas tendance à tomber gravement malades de la COVID-19 – qu’avec les adolescents et les adultes. La mortalité chez les enfants a été très faible et il serait inutile de prendre de risques avec les vaccins si la maladie présente très peu de risque.

Nous n’avons pas assez de compréhension sur ces vaccins pour les enfants, ni pour baser nos décisions uniquement sur un essai sur 4 600 enfants – d’autant plus que la moitié d’entre eux auront reçu un placebo. Cela est particulièrement vrai, surtout si l’on connaît la myocardite, une affection cardiaque qui semble être un effet secondaire rare du vaccin et qui est plus fréquente chez les jeunes hommes. Je serais très prudent et dirais qu’à ce stade, la vaccination des jeunes enfants dans le but principal de protéger les adultes n’est pas encore vraiment justifiée.

Faut-il s’inquiéter de la contagion chez les enfants ?

Je ne suis pas trop inquiet de la contagion chez les enfants en soi. Mais nous devons prendre en compte le fait qu’ils pourraient contaminer leur entourage et les personnes à risque. Nous ne pouvons pas écarter l’idée que les enfants puissent être affectés par le COVID-19 et le PIMS, qui est un syndrome multi-inflammatoire transitoire dû au COVID-19 entraînant une forte fièvre persistante, une inflammation et parfois une défaillance des organes. Mais d’après ce que nous savons maintenant, beaucoup sont asymptomatiques et ne souffrent pas. Et si je ne dis certainement pas que quiconque devrait exposer volontairement ses enfants au virus, il peut y avoir un côté positif à l’infection des enfants par une variante qui ne leur cause aucun dommage. Car, dans un sens, cela renforce leur immunité contre d’éventuelles variantes futures qui pourraient être pires.

Pour les adultes également, même si j’insiste à nouveau sur le fait que personne ne devrait être infecté volontairement, si les gens sont vaccinés et attrapent une variante qui ne leur fait pas de mal, cela peut servir de quelque chose de semblable à une troisième dose, aidant à se protéger contre de futures variantes qui pourraient être pires.

Le personnel médical teste le coronavirus sur des enfants israéliens sur un terrain de basket transformé en centre de dépistage du coronavirus, à Binyamina, le 29 juin 2021. ( Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Beaucoup en Israël disent qu’ils pensaient que le COVID était terminé. S’agit-il d’une attente réaliste dans un avenir proche ?

Non. Je pense que nous sommes encore en train de comprendre la dynamique du virus. Nous venons d’ajouter le SRAS-COV-2 à la liste des virus avec lesquels nous devons apprendre à vivre, comme la grippe. Ce n’est que dans un an ou deux, si tout va bien, que nous commencerons à parler d’une situation endémique, mais le COVID-19 est là pour rester.

Parlez-moi de la phrase que vous venez d’utiliser – que nous devons « apprendre à vivre avec » le virus. Nous l’entendons souvent. Que voulez-vous dire exactement ?

Israël a fait beaucoup, et beaucoup plus que tout autre pays, en termes de vaccination et de protection. Pourtant, nous nous heurtons à un plafond de verre. Près de 50 % des adolescents sont vaccinés, et si vous convainquez d’autres adolescents et certains des 10 % d’adultes qui ne sont pas vaccinés, je ne pense pas que cela aura un effet dramatique sur notre expérience avec le COVID, surtout lorsqu’il s’agit d’une variante hautement contagieuse comme la souche Delta.

Nous ne disposons pas encore de traitements suffisamment efficaces. Nous devrions être meilleurs concernant le port des masques à l’intérieur et observer une distance sociale, mais à part cela, nous ne pouvons pas faire grand-chose de plus. Nous ne pouvons pas revenir au confinement, ce serait terrible pour l’économie, et nous devons vivre avec le virus. De plus en plus de personnes seront exposées au virus, et avec l’espoir que l’immunité se développe, il deviendra une maladie plus proche de ce que nous pensons de la grippe. Notre état d’esprit actuel doit être d’apprendre à vivre avec le COVID-19 tout en gardant la propagation du virus sous contrôle.

Un adolescent israélien recevant un vaccin COVID-19 à Jérusalem, le 8 juillet 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Depuis le moment où Israël a commencé à vacciner, nous avons discuté de la pertinence de l’expérience israélienne pour le monde. Quelle est la pertinence de la rencontre d’Israël avec le Delta pour le reste du monde ?

Nous constatons que de nombreux pays sont confrontés à la variante Delta et que le nombre de cas augmente, mais nous constatons une faible augmentation des cas graves ici en comparaison. Et pour les autres, le fait d’avoir un pays à observer – Israël – où la majorité de la population est couverte par deux doses du vaccin, nous rend plus qu’intéressants. Cela fait d’Israël le pays le plus approprié pour étudier l’effet des vaccins sur le déroulement de la réalité des variantes du COVID.

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