Décès de Gisèle Halimi à 93 ans
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Décès de Gisèle Halimi à 93 ans

"L'injustice m'est physiquement intolérable", affirmait souvent la féministe qui estimait par ailleurs que Marwan Barghouti était un "combattant de la liberté"

Gisèle Halimi, en couverture de son livre "Ne vous résignez jamais".
Gisèle Halimi, en couverture de son livre "Ne vous résignez jamais".

Avocate, femme politique et écrivain, Gisèle Halimi, décédée mardi à 93 ans, a fait de sa vie un combat pour le droit des femmes, marqué par le procès de Bobigny en 1972, qui a ouvert la voie à la légalisation de l’avortement.

Elle « s’est éteinte dans la sérénité, à Paris », a déclaré à l’AFP l’un de ses trois fils, Emmanuel Faux, estimant que sa mère, qui était entourée de ses proches, avait eu « une belle vie ».

« La France perd une républicaine passionnée (…), une grande combattante de l’émancipation des femmes », a salué sur Twitter le président Emmanuel Macron.

Née Gisèle Taïeb le 27 juillet 1927 dans une famille juive modeste à La Goulette, en Tunisie, elle est très bonne élève et ne manque pas de caractère. « J’aimais l’école (…) je me suis mise à lire beaucoup (…). Pendant ce temps, mes frères, qui étaient cancres, rentraient avec de très mauvaises notes. C’était alors un drame familial », a-t-elle raconté.

Enfant, elle est témoin, le 9 avril 1938, de la répression sanglante à Tunis d’une manifestation favorable à l’émancipation des Tunisiens, un épisode qui la marquera durablement.

Licenciée en droit et en philosophie à Paris, élève de Sciences-Po, la jeune femme s’inscrit au barreau de Tunis en 1949 et défend des syndicalistes et des indépendantistes tunisiens.

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C’est là le premier volet de sa carrière professionnelle, poursuivi à Paris et en Algérie où elle devient l’un des principaux avocats des militants du Front de libération nationale (FLN).

Elle dénonce l’usage de la torture par les militaires français, ce qui lui vaudra une arrestation et une brève détention. « L’injustice m’est physiquement intolérable », disait-elle souvent. « Toute ma vie peut se résumer à ça. Tout a commencé par l’Arabe qu’on méprise, puis le juif, puis le colonisé, puis la femme », confiait-elle au JDD en 1988.

En 1971, elle fonde « Choisir la cause des femmes », (ou, en abrégé, « Choisir » ou « La cause des femmes ») aux côtés notamment de Simone de Beauvoir et Jean Rostand. Amie de Jean-Paul Sartre, elle prendra la présidence de cette association à la mort de Simone de Beauvoir (1986).

Elle est une des signataires du retentissant manifeste des 343 femmes qui déclaraient publiquement avoir avorté (1971).

Dès l’année suivante, elle défend devant le tribunal correctionnel de Bobigny Marie-Claire Chevalier, mineure accusée d’avoir eu recours à un avortement après un viol.

A l’occasion de ce procès emblématique, le grand public découvre cette femme à l’allure toujours impeccable qui fait citer un aréopage de personnalités littéraires et scientifiques venues dénoncer un procès d’un autre âge.

Simone Veil, au centre, pendant la première session du parlement européen, à Strasbourg, le 17 juillet 1979. (Crédit : AFP/STR)

Elle obtient la relaxe de la jeune femme et parvient à mobiliser l’opinion, ouvrant la voie à la dépénalisation de l’avortement, début 1975, avec la loi Veil.

Un passage en politique

Élue députée de l’Isère (apparentée PS) en 1981, elle poursuit le combat à l’Assemblée, cette fois-ci pour le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), finalement voté en 1982. Mais elle prend ses distances avec le Parti socialiste après son élection à l’Assemblée.

Elle devient en 1985 et 1986 ambassadrice de France auprès de l’Unesco. Déçue par François Mitterrand, elle sera en seconde position sur la liste du Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement aux européennes de 1994.

Gisèle Halimi poursuit sans répit son engagement pour le droit des femmes et la parité. En 1995, elle prend la tête, avec notamment l’ancien ministre socialiste de la Justice Robert Badinter, du comité français de soutien à Sarah Balabagan, une jeune domestique philippine condamnée à mort aux Émirats arabes unis pour le meurtre de son employeur qui abusait d’elle.

Robert Badinter à une cérémonie de la Cour de Cassation, en janvier 2018. (Crédit : AP/Francois Mori, pool)

En 1998, elle fait partie de l’équipe qui crée Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne).

Par la suite, elle interviendra fréquemment pour s’inquiéter de la fermeture de plusieurs centres d’IVG en région parisienne (2009), dénoncer l' »indécent » retour médiatique de Dominique Strauss-Kahn (2011) – après l’abandon par la justice américaine des poursuites pénales le visant dans l’affaire de Sofitel – ou défendre la pénalisation des clients de prostituées (2011).

Dominique Strauss-Kahn (Crédit : KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Parallèlement, elle a mené une carrière d’écrivain. Parmi sa quinzaine de titres figurent « Djamila Boupacha » (1962), du nom d’une militante du FLN, et une œuvre plus intimiste comme « Fritna », sur sa peu aimante mère (1999), « pratiquante juive totalement ignorante ».

En 2014, lors de l’Opération Bordure protectrice à Gaza, elle publiait un cours texte dans le journal L’Humanité dans lequel elle condamnait sans réserve l’action israélienne dans le conflit. « Un peuple aux mains nues – le peuple palestinien – est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire », écrivait-elle.

Elle dénonçait ensuite un « silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé » et disait ne pas vouloir se « taire » ni se « résigner ». « Je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? », concluait-elle.

En signe de soutien à la cause palestinienne, elle a également été membre du collectif d’avocats de Marwan Barghouti, haut cadre du Fatah, arrêté en 2002 par Israël qui l’a condamné à cinq peines de prison à perpétuité pour meurtres pour son rôle dans différents attentats anti-israéliens au cours de la seconde Intifada. S’il est décrit par ses partisans comme le « Mandela palestinien », il est considéré comme terroriste par Israël.

« Marwan Barghouti appartient à ces combattants de la liberté qui ont rendu l’espérance à leur peuple, comme Jean Moulin pendant l’Occupation, avait affirmé Gisèle Halimi en 2014. Tous ceux qui sont impliqués dans ce difficile conflit savent qu’il est le seul interlocuteur valable pour une solution politique car le seul susceptible d’unir les Palestiniens. »

Mère de trois garçons, dont Serge Halimi, directeur de la rédaction du Monde diplomatique, elle a confié qu’elle aurait aimé avoir une fille pour « mettre à l’épreuve » son engagement féministe. « J’aurais voulu savoir si, en l’élevant, j’allais me conformer exactement à ce que j’avais revendiqué, à la fois pour moi et pour toutes les femmes », a-t-elle dit au Monde en 2011.

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Gisèle Halimi.

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