Des décennies après, les mises en garde de Karski reprennent vie
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Des décennies après, les mises en garde de Karski reprennent vie

Le réalisateur Slawomir Grünberg utilise l'animation pour illustrer le témoignage poignant du combattant de la résistance polonaise qui a apporté aux dirigeants alliés les rapports sur le génocide juif

  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
    Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
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  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
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  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
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  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
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  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
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  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
    Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
  • Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)
    Un dessin d'animation issu du film "Karski et les Seigneurs de l'Humanité" par Tomasz Niedzwiedz. (DR)

En un sens, l’ombre de Jan Karski planait autour du réalisateur Slawomir Grünberg pendant presque une décennie avant que ce dernier n’ait l’idée de faire un film sur ce combattant de la résistance polonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Grünberg avait reçu le premier « Prix du film Jan Karski pour le courage moral », en 2000, pour son film « La prière de l’école : une communauté en guerre », à propos d’une famille qui a poursuivi les autorités afin de retirer la prière d’une école publique locale du Mississippi. Le prix a trôné sur l’étagère de Grünberg pendant sept ans.

« Je le regardais, mais l’idée de faire un film sur Karski n’est venue qu’à l’occasion d’un dîner avec trois amis en novembre 2007 », a raconté Grünberg au Times of Israël.

L’un de ces amis était le consul polonais à New York, la deuxième était la responsable de l’Institut culturel polonais à New York, et le troisième était l’ancien ambassadeur de Pologne en Israël, Maciej Kozlowski, auteur d’un petit livre sur Karski, cet homme qui avait risqué sa vie pour apporter aux Alliés des compte-rendus de première main sur l’Holocauste.

« Mes amis m’ont suggéré que je serais la meilleure personne pour faire un film sur Karski parce que, comme Karski [qui est devenu professeur à l’Université de Georgetown, à Washington, après la guerre], j’ai vécu en Pologne et en Amérique », se souvient Grünberg.

Presque une décennie s’est écoulée avant que « Karski et Les Seigneurs de l’Humanité » ne s’achève, mais Grünberg n’a jamais voulu abandonner le projet, qui combine le témoignage de Karski, la guerre vue par des images d’archives et des entrevues avec des historiens accompagnées d’animation. Les scènes animées, inspirées de « Valse avec Bachir », le film documentaire de guerre israélien de 2008 réalisé par Ari Folman, nourrissent d’images le récit de Karski.

Grünberg s’est appuyé sur le  témoignage filmé de Karski par Claude Lanzmann (« Shoah »), sur un film britannique intitulé « Un monde différent – un message venu de Pologne » et sur des entrevues de Karski menées par l’auteur E. Thomas Wood pour son livre « Karski : comment un homme a tenté d’arrêter l’Holocauste ».

Karski est né Jan Kozielewski à Lodz, en Pologne, en 1914 (Karski était un nom de guerre, qu’il a finalement adopté légalement), dernier né de huit enfants d’une famille catholique. Après avoir terminé son service militaire obligatoire et obtenu son diplôme avec les honneurs de ses études de droit et de diplomatie de l’Université de Lwow, il obtient sa nomination diplomatique.

Karski est recruté pour le service militaire au moment où l’Allemagne envahit la Pologne, le 1er septembre 1939. Il réussit à s’échapper quand son unité est capturée par les Soviétiques, évitant ainsi le sort des autres officiers polonais tués lors du massacre de Katyn au printemps 1940.

Karski a infiltré par deux fois le ghetto de Varsovie, et il a également servi comme gardien au camp de transit d’Izbica, où il a assisté au parquement des Juifs dans des wagons de train qui prenaient la direction de la mort

Comme il a raconté dans « Histoire d’un secret d’Etat », les mémoires de ses expériences de guerre publiées en 1944, il rejoint la Résistance polonaise et travaille ensuite comme coursier, apportant les nouvelles vers et depuis le gouvernement polonais en exil. Puis il est trahi, arrêté par la Gestapo et tente de se suicider en détention. Il en réchappe, et ses camarades arrangent son évasion.

Karski a infiltré par deux fois le ghetto de Varsovie, et il a également servi comme gardien au camp de transit d’Izbica, où il a assisté au parquement des Juifs dans des wagons de train qui prenaient la direction de la mort. Témoin des atrocités nazies contre les Juifs, il fournit des témoignages de première main au secrétaire aux Affaires étrangères britannique Anthony Eden, au président américain Franklin D. Roosevelt, et au juge de la Cour suprême des États-Unis Felix Frankfurter (les « Seigneurs de l’Humanité » qui donnent son titre au film). Il les exhorte à passer à l’action, y compris à bombarder les chemins de fer menant aux camps de la mort, mais son message est ignoré.

Jan Karski imitant le président Franklin Roosevelt dans une interview. (Droits par E. Thomas Wood)
Jan Karski imitant le président Franklin Roosevelt, pendant une interview. (Droits par E. Thomas Wood)

Karski, décédé en 2000, avait parlé du bout des lèvres de ses expériences de guerre après avoir immigré aux États-Unis et refait sa vie comme professeur d’université. Selon son ami et collègue de  Georgetown, le rabbin Harold White, son silence s’expliquait par son sentiment d’avoir échoué. « Il pensait qu’il n’avait pas fait assez pour sauver les Juifs », croit savoir White.

Cependant, une fois que Karski a commencé à s’exprimer, notamment avec son interview de 1978 avec Lanzmann, il a été difficile de ne pas prêter attention à ses paroles. Grand, distingué et beau, même à un âge avancé, Karski diffusait une atmosphère tragique.

C’est cet aspect dramatique que Grünberg a voulu capturer dans « Karski et Les Seigneurs de l’Humanité », mais il a rejeté catégoriquement l’idée d’une reconstitution historique.

« Il pensait qu’il n’avait pas fait assez pour sauver les Juifs »

« Pour moi, c’était hors de question d’avoir un acteur jouant le rôle de Karski », assure-t-il, à propos du parti-pris créatif qu’il a choisi en regardant la performance de l’acteur nominé aux Oscars, David Strathairn, interprétant Karski dans « Remember This: Walking With Jan Karski », une lecture-spectacle présentée récemment aux États-Unis et en Pologne.

Grünberg a perséveré dans son approche par l’animation, qui est une vraie animation et non pas une rotoscopie, même si cela a rendu son film plus difficile à financer. « Cela a été compliqué d’obtenir des subventions, car nous n’étions pas dans une démarche typique », raconte-t-il.

Néanmoins, le réalisateur s’est offert les services d’un animateur d’images, Tomasz Niedzwiedz (qui ressentait un lien personnel avec le projet puisque ses grands-parents avaient sauvé une famille juive pendant l’Holocauste) et a fait un premier montage complet. La décision d’aller de l’avant sans la totalité du financement en place a été cruciale, car ce premier montage a attiré l’attention du grand producteur polonais Dariusz Jablonski (« Aftermath »). Jablonski a proposé ses services en tant qu’associé, ce qui fait du film une coproduction américano-polonaise.

Le réalisateur Slawomir Grünberg (DR)
Le réalisateur Slawomir Grünberg (DR)

Le film, coécrit par Grünberg, Wood et l’épouse de Grünberg, Katka Reszke, a été montré en avant-première, le 24 avril dernier (le jour du 101e anniversaire de naissance de Karski), au POLIN, le Musée de l’Histoire des Juifs polonais. Il sera projeté ce dimanche à Jérusalem lors d’un événement spécial au Menachem Begin Heritage Center, pour célébrer le 25e anniversaire de la reprise des relations diplomatiques entre Israël et la Pologne.

Malgré le fait que Karski a toujours ressenti qu’il n’avait pas réussi dans sa mission pendant la guerre, l’œuvre de Grünberg jette une lumière positive sur une histoire difficile. Le film avance ainsi que le Comité des réfugiés de guerre, créé par Roosevelt en janvier 1944 et censé avoir sauvé plus de 200 000 Juifs hongrois et roumains, était une conséquence indirecte des comptes-rendus et des conversations de Karski avec les dirigeants alliés.

« Si vous vous trouvez dans une situation, quelle qu’elle soit, et que vous pouvez faire quelque chose qui compte, laissez l’histoire de Karski être l’une de celles qui vous inspirent pour essayer quelque chose »

« À un certain point, planter une graine et en parler : cela compte », assure Grünberg. « L’historien Sir Martin Gilbert a dit à Karski qu’il avait sauvé des Juifs, qu’il avait réussi. »

Gilbert, aujourd’hui décédé, est présent dans le film, affirmant : « Si vous vous trouvez dans une situation, quelle qu’elle soit, et que vous pouvez faire quelque chose qui compte, laissez l’histoire de Karski être l’une de celles qui vous inspirent pour essayer quelque chose. »

Pendant l’enfance de Grünberg, dans la Pologne communiste (il savait que son père était juif, mais il a découvert qu’à sa mort que sa mère aussi était juive), il n’a rien appris à propos de Karski. Il n’a commencé à en entendre parler qu’après avoir déménagé aux États-Unis en 1981, et à la fin des années 1990, il a eu le privilège de le rencontrer pendant qu’il filmait un documentaire sur Simha Rotem, qui a mené l’insurrection du ghetto de Varsovie. Il ne le revit jamais.

« Je ne me suis pas rendu en personne à la remise du prix [du courage moral dans le cinéma, juste avant la mort de Karski], remis de ses mains. C’est quelque chose que je regrette », confie Grünberg.

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