Des Érythréens manifestent devant l’ambassade rwandaise contre les expulsions
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« Nous sommes des êtres humains »

Des Érythréens manifestent devant l’ambassade rwandaise contre les expulsions

Environ 1 000 demandeurs d'asile d'Afrique de l'Est ont manifesté en prévision des expulsions forcées vers des pays tiers

Des militants érythréens ont organisé une vente aux enchères d'esclaves devant l'ambassade du Rwanda, à Herzliya, le 22 janvier 2018, afin de protester contre les expulsions prévues (Melanie Lidman / Times of Israël)
Des militants érythréens ont organisé une vente aux enchères d'esclaves devant l'ambassade du Rwanda, à Herzliya, le 22 janvier 2018, afin de protester contre les expulsions prévues (Melanie Lidman / Times of Israël)

Scandant « Nous sommes des êtres humains ! » et « Rappelez-vous votre histoire ! », plus de 1 000 demandeurs d’asile érythréens se sont rassemblés devant l’ambassade rwandaise à Herzliya ce lundi afin de protester contre les expulsions forcées de réfugiés africains vers des pays tiers – l’Ouganda et le Rwanda.

Le mois dernier, la Knesset a approuvé un amendement à la loi dite des infiltrés ordonnant la fermeture du centre de détention de Holot et les expulsions forcées de migrants et de demandeurs d’asile érythréens et soudanais à partir de mars.

« Nous sommes ici aujourd’hui afin de manifester contre l’arrangement entre Israël et le Rwanda qui vise à nous expulser en échange d’argent », a déclaré Halefom Sultan, un père de deux enfants érythréens de 33 ans qui réside en Israël depuis 2009. « Nous ne pouvons pas rentrer en Erythrée et Israël le sait, mais nous ne devrions pas être contraints d’aller au Rwanda. Israël a la capacité et la responsabilité de nous offrir la sécurité », a-t-il déclaré.

« Ils surnomment Israël la ‘Startup Nation’ », a-t-il ajouté. « Oui, Israël est une ‘Startup Nation’ pour le commerce de réfugiés, ceci étant en plus sponsorisé par le gouvernement et survenant au 21e siècle. »

Selon le ministère de l’Intérieur, on compte environ 38 000 migrants et demandeurs d’asile africains en Israël. Environ 72 % sont Erythréens et 20 % sont Soudanais. La majorité d’entre eux sont arrivés entre 2006 et 2012. Beaucoup vivent dans le sud de Tel Aviv et certains résidents et militants leur reprochent la hausse du taux de criminalité et font pression sur le gouvernement pour leur déportation.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré dimanche que les dizaines de milliers d’Africains qui vivent illégalement en Israël n’étaient pas des demandeurs d’asile ou des réfugiés légitimes, mais plutôt des migrants économiques.

« Ce ne sont pas des réfugiés », a déclaré Netanyahu à ses ministres au début de la réunion hebdomadaire de son cabinet. « Ou au moins la plupart d’entre eux ne le sont pas. »

« La plupart d’entre eux cherchent un emploi », a-t-il affirmé.

Sultan a déclaré qu’il n’était pas surpris de voir le grand nombre de réfugiés rassemblés devant l’ambassade rwandaise. Sultan est diplômé en comptabilité d’entreprise et a travaillé en tant que comptable en Erythrée avant de fuir en 2008. Cependant, beaucoup d’Erythréens, y compris Sultan, se retrouvent avec un travail manuel payé au salaire minimum puisqu’ils ne disposent pas de permis de travail légaux. Il affirme que la situation a rendu les réfugiés déprimés et terrifiés. Ainsi, beaucoup d’entre eux ont quitté leur travail en milieu de journée afin de pouvoir venir manifester.

« Nous avons du pouvoir en tant que communauté et ensemble nous mettrons fin aux expulsions », a crié l’un des leaders de la protestation dans son mégaphone, conduisant les manifestants à scander des slogans alors qu’ils levaient les bras au-dessus de leur tête, mimant des menottes imaginaires. « Nous ne sommes pas pauvres et faibles, nous sommes forts ensemble. Nous ne sommes pas des infiltrés. Nous sommes des êtres humains, nous sommes des demandeurs d’asile », a scandé la foule à l’unisson.

Les organisateurs ont également organisé une « vente » fictive de réfugiés dans le style d’une vente d’esclaves. Seuls trois résidents du sud de Tel Aviv qui soutiennent les expulsions se sont présentés à une contre-manifestation, mais leurs voix ont rapidement été inaudibles.

« Je veux dire au public israélien qu’il ne doit pas rester silencieux et que chaque citoyen doit jouer son rôle en faisant preuve de compassion et d’humanité envers les personnes vulnérables et sans défense et en donnant refuge aux communautés défavorisées, parce que nous n’avons personne d’autre », a affirmé Sultan. L’homme a affirmé penser que Netanyahu manipulait les communautés défavorisées de la société israélienne, telles que les résidents israéliens du sud de Tel Aviv, afin de consolider le soutien de son gouvernement.

Un père et son fils protestent devant l’ambassade du Rwanda le 22 janvier 2018 contre les déportations prévues

« Je suis de tout cœur avec [les résidents israéliens] du sud de Tel Aviv », a déclaré Sultan.

« Rappelez-vous, nous n’avons pas choisi d’être ici, le gouvernement nous a envoyés ici, en nous donnant un billet de bus directement pour le sud de Tel Aviv. Le gouvernement nous refuse les permis de conduire et les permis de travail, ce qui signifie que je suis dépendant des autobus et des agences pour l’emploi qui se trouvent tous dans la zone de la gare routière centrale – c’est donc ici que je dois être. Nous n’avons pas choisi de vivre ici ; nous sommes forcés de rester dans le sud de Tel Aviv. »

Sultan estime que le slogan utilisé par les militants israéliens qui soutiennent les expulsions – « La réhabilitation commence par l’expulsion » – est trompeur. « Même si nous sommes obligés de partir, la situation dans le sud de Tel Aviv restera mauvaise. C’était déjà le cas avant notre arrivée. »

« Plutôt que d’améliorer la situation, le gouvernement manipule les gens au sujet du difficile quotidien des [Israéliens] dans le sud de Tel Aviv », a-t-il ajouté.

Une centaine d’Israéliens se sont joints à l’évènement, dont dix étudiants en année préparatoire militaire à Jérusalem qui organiseront une manifestation contre les expulsions à Jérusalem le 1er février.

« Nous essayons vraiment de sensibiliser les gens de Jérusalem parce que beaucoup de gens là-bas ne se sentent pas du tout concernés par le problème », a déclaré Amit Shamir, 19 ans. « Les gens pensent que, parce que ça ne se passe dans leur jardin, ça ne les concerne pas », explique Shamir. « Parce que la question se ressent dans le sud de Tel Aviv, ils pensent que ‘c’est leur problème’, mais nous devons aussi sensibiliser les gens à Jérusalem, car c’est là que se trouve la Knesset. »

Beaucoup de manifestants ont brandi des pancartes avec les noms de réfugiés érythréens qui ont été expulsés d’Israël vers le Rwanda et qui sont morts en essayant de trouver la sécurité dans un autre pays. Il n’existe aucun cas avéré de réfugiés ayant réussi à rester au Rwanda. Les demandeurs d’asile et les migrants expulsés vers le Rwanda ont affirmé au Times of Israël qu’ils étaient conduits et déposés à la frontière du pays au milieu de la nuit, sans papiers, et qu’on leur disait de la traverser illégalement.

Les organisateurs de la manifestation ont dénoncé le président rwandais Paul Kagame en criant : « N’oubliez pas, vous avez vous aussi été réfugié en Ouganda ! » (Melanie Lidman / Times of Israël)

Helen Kidane, directrice du Centre communautaire des femmes érythréennes, a déclaré que 10 à 20 Erythréens expulsés d’Israël ces dernières années étaient morts alors qu’ils cherchaient la sécurité dans un autre pays. « Si le Rwanda est si sûr comme l’affirme Israël, alors pourquoi les réfugiés n’y restent-ils pas ? » a-t-elle déclaré.

Deux migrants expulsés ont été tués par le groupe terroriste Etat islamique en Libye alors qu’ils souhaitaient tenter la dangereuse traversée de la Méditerranée pour se rendre en Europe.

Kidane a déclaré se sentir encouragée par des initiatives locales telles que le mouvement Anne Frank Home Sanctuary. La semaine dernière, l’association Rabbis for Human Rights, dirigée par le rabbin et militante Susan Silverman, a annoncé que ses membres cacheraient chez eux les demandeurs d’asile menacés d’expulsion. Le mouvement a déclenché un vif débat en Israël concernant l’utilisation de références liées à l’Holocauste et à Anne Frank.

Les amis de Tesfe Kidane (aucun lien avec Helen Kidane), un demandeur d’asile érythréen déporté au Rwanda il y a deux ans, brandissent sa photo lors d’une manifestation devant l’ambassade rwandaise à Herzliya le 22 janvier 2018. Kidane a été assassiné en Libye en essayant de fuir vers l’Europe. (Melanie Lidman / Times of Israël)

De nombreux manifestants ont brandi des pancartes reprenant des photos de camps de concentration ou d’autres références à l’Holocauste.

« [Le mouvement Anne Frank Home Sanctuary] montre que beaucoup d’Israéliens nous soutiennent et ressentent la détresse des réfugiés », a déclaré Kidane. « Nous avons conscience que cet abus ne vient pas du peuple, mais du gouvernement. »

Toujours lundi, trois pilotes d’El Al ont annoncé sur Facebook qu’ils refuseraient de transporter des demandeurs d’asile contraints à l’expulsion. Les pilotes allemands ont utilisé la même tactique afin d’empêcher 222 expulsions planifiées d’Allemagne vers des endroits comme l’Afghanistan. La mesure est surtout symbolique puisque El Al ne vole pas directement vers le Rwanda ou l’Ouganda, et les migrants déportés volent habituellement via d’autres compagnies aériennes en passant par l’Ethiopie ou la Jordanie. Netanyahu a déclaré en novembre qu’il espérait la prochaine mise en place de liaisons directes entre Tel Aviv et Kigali.

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