Elles vivent sur la seule colline féminine – et non féministe – de Cisjordanie
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Elles vivent sur la seule colline féminine – et non féministe – de Cisjordanie

Fermes sur le fait qu'elles ne vivent pas à Maoz Esther pour promouvoir l'égalité des sexes, six adolescentes affirment que le peuplement est l'affaire de tous

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

L'implantation de Maoz Esther le 12 juillet 2020. (Jacob Magid/Times of Israël)
L'implantation de Maoz Esther le 12 juillet 2020. (Jacob Magid/Times of Israël)

MAOZ ESTHER, Cisjordanie – Le chien joue dans la cour. À l’intérieur, une adolescente fait bouillir de l’eau pour le riz. Une autre étudie pour son baccalauréat, assise à la table de la salle à manger.

On pourrait entrer dans la petite maison de l’avant-poste de Maoz Esther, dans le centre de la Cisjordanie, et simplement supposer que les parents sont au travail. Mais ce n’est pas le cas, car les parents de ces filles habitent ailleurs.

Alors que la scène peut sembler prosaïque, pour les habitantes de cette petite maisonnette isolée au sommet d’une colline, elle ne représente rien de moins que « le projet sioniste le plus important de notre époque ».

Maoz Esther n’est pas le seul avant-poste au-delà de la ligne verte occupé exclusivement par des adolescents religieux ultra-nationalistes, mais c’est le seul à présenter un foyer entièrement féminin. Les résidentes – six filles âgées de 14 à 17 ans – viennent altérer l’image des garçons vêtus de kippa, aux longues peot emmêlées, qui vient à l’esprit lorsque l’expression « jeunes des collines » est mentionnée.

L’avant-poste de Maoz Esther, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

Les habitantes en jupes longues de l’avant-poste ne nient pas que leur situation est unique. Mais pour elles, le genre n’est pas la question ; c’est plutôt l’obligation de tous les Israéliens – hommes et femmes – d’étendre et d’enraciner la présence juive sur l’ensemble de la Terre biblique d’Israël.

« Nous ne sommes pas ici pour encourager le militantisme féministe. Mais si les femmes pensaient jusqu’à présent ne pas avoir de rôle à jouer dans la construction du pays, elles se sont gravement trompées », déclare Shalhevet Goldstein.

Le Times of Israël s’est entretenu avec la jeune fille de 16 ans et plusieurs de ses colocataires dans la salle à manger exiguë de leur maison de Maoz Esther au début du mois. Les filles ont parlé de la vie à l’avant-poste, de la façon dont elles ont tout laissé tomber pour y emménager, et de ce que leurs parents pensent de leur décision.

Les jeunes femmes ont insisté sur le fait qu’elles ne devaient pas être présentées comme une « bande de folles » et se sont décrites comme une extension modernes des premiers sionistes, qui à l’occasion opéraient en dehors de la loi pour établir l’État d’Israël.

Les résidentes de l’avant-poste de Maoz Esther travaillent la terre devant leur maison, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

Mettre en pratique leur éducation

Maoz Esther a été fondée en 2006 à la mémoire d’Esther Galia, une Israélienne de 48 ans, mère de sept enfants, tuée dans une fusillade au carrefour de Rimonim en Cisjordanie quatre ans plus tôt.

Due à sa courte existence, l’avant-poste n’est composé que d’une poignée de maisons et de structures de fortune éparpillées sur des collines voisines, à moins d’un kilomètre au nord de l’implantation de Kochav Hashachar.

Les bâtiments de Maoz Esther ont été démolis par les autorités plus de deux dizaines de fois, car l’avant-poste est établi sur des terres agricoles appartenant au village palestinien voisin de Kafr Malik, selon les registres fonciers du ministère de la Défense.

Alors que la communauté internationale considère que toutes les constructions d’implantations sont illégales, Israël fait la distinction entre les implantations légales construites et autorisées par le ministère de la Défense sur des terres appartenant à l’État, et les avant-postes illégaux construits sans les permis nécessaires, parfois sur des terres palestiniennes privées, comme Maoz Esther.

Les conditions de vie difficiles forcent les jeunes habitantes à ne résider sur l’avant-poste que par intermittence. Mais comme le raconte Goldstein, un groupe de garçons a décidé de défier cette politique, et il y a deux ans, ils ont commencé à y vivre à l’année. Cela a convaincu Goldstein, ainsi que deux autres filles, à construire leur propre maison et à en faire autant.

L’entrée de l’avant-poste de Maoz Esther surplombant le village bédouin d’Ein Samia, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

« Au début, j’hésitais à quitter l’oulpana [lycée religieux pour filles], mais j’ai finalement réalisé ce qu’on attendait de moi, et que si je ne répondais pas à l’appel, il n’y aurait pas de filles à [l’avant-poste] », dit-elle.

« J’ai saisi cette réalité troublante, où l’État d’Israël refuse de décider si cette terre [la Cisjordanie] nous appartient vraiment, et je devais faire ma part pour m’assurer qu’elle ne sera donnée à personne d’autre », a déclaré Goldstein.

« C’est exactement ce que l’on nous enseigne à la maison et à l’école. »

Elle se rappelle que ses parents à Kochav Hashachar étant hésitants à la laisser quitter la maison à un si jeune âge. Mais ils ont été rassurés lorsque le rabbin de l’implantation, Ohad Krakover, a soutenu le projet.

Les résidents de l’avant-poste de Maoz Esther préparent le dîner, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

Le nombre de filles a doublé au cours des deux dernières années, grâce notamment au recrutement de leurs jeunes sœurs par deux résidentes. Pendant les vacances, elles déclarent que leur maison de Maoz Esther a accueilli jusqu’à 15 adolescentes – un nombre ahurissant, étant donné la taille de la maison.

Les filles ont montré au journaliste comment, en repliant la table de la salle à manger et en recouvrant le plancher de matelas, elles pouvaient loger confortablement ce nombre de filles. « S’il n’y a pas assez de place, quelqu’un peut dormir à la belle étoile », a ajouté l’une d’elles, en désignant la pile de matelas brunis et battus juste devant la maison.

Se débrouiller avec un peu d’aide de leurs amis

Bien qu’elles vivent seules, les filles ont souligné qu’elles n’étaient pas aussi isolées que cela puisse paraître.

Elles décrivent Maoz Esther comme un « quartier » de Kochav Hashachar, où elles achètent des produits d’épicerie tous les deux jours et où un certain nombre d’entre elles travaillent à temps partiel à la garderie et dans les boutiques locales.

Vue de l’implantation de Kochav Hashachar depuis l’avant-poste de Maoz Esther, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

« Nous consultons en permanence des rabbins, des enseignants et des adultes de la région », affirme Yerushalayim Gozlan, qui a rejoint ses amis pour l’interview. La jeune fille de 19 ans a vécu dans la maison des filles pendant un an avant de se marier il y a deux mois et de construire une nouvelle maison avec son mari sur une colline adjacente.

Cependant, contrairement à Goldstein, elle avait attendu la fin du lycée pour emménager à Maoz Esther.

« Mes parents ne voulaient pas que j’abandonne. Ils pensaient que si je venais ici, je finirais sur la ‘Place des chats’ », raconte Gozlan, faisant référence à un quartier du centre-ville de Jérusalem connu pour attirer les adolescents en quête de drogues et d’alcool.

« Mais à mon arrivée, ils ont réalisé à quel point c’était sérieux ici, et comment nous avons appris à être responsables de nous-même et des autres », a-t-elle poursuivi. « Ici, j’ai découvert la vérité, et qu’il est de notre devoir de réveiller le peuple juif à cette vérité. »

La sœur cadette de Gozlan, T’heeya, a suivi ses traces et vit désormais aussi dans la maison des filles.

Les forces de sécurité israéliennes rasent des bâtiments de l’avant-poste illégal de Maoz Esther, le 15 juin 2020. (Autorisation : Geulat Zion)

« Nous ne sommes pas seules ici », a déclaré T’heeya, tout en faisant la vaisselle dans le coin kitchenette de la maison. Elle rappelle qu’après une action de démolition de l’avant-poste le mois dernier, les habitants de Kochav Hashachar et des implantations environnantes ont collecté plus de 15 000 shekels (4 407 dollars), ce qui a permis aux habitantes de Maoz Esther de reconstruire leurs maisons en quelques jours.

« Après l’opération de démolition, ils sont venus avec de la nourriture et nous ont proposé de rester à nos côtés. Ils font également souvent des dons d’objets et de fonds tout au long de l’année », a déclaré Goldstein.

Les filles reçoivent aussi depuis peu l’eau courante, grâce à des tuyaux prolongés depuis l’une des maisons en bordure de Kochav Hashachar. Cela a permis la construction de l’évier de la cuisine – où T’heeya s’affairait pour le dîner – en plus d’une douche et de toilettes (qui secouent toute la maison à chaque chasse d’eau).

La maison n’ayant pas l’électricité, les filles se débrouillent avec un générateur pour recharger leurs téléphones et quelques plafonniers à énergie solaire.

Les forces de sécurité israéliennes rasent des bâtiments de l’avant-poste illégal de Maoz Esther, le 15 juin 2020. (Autorisation : Geulat Zion)

« L’aspect positif des implantations »

Cependant, une grande partie de leurs journées se déroule à l’extérieur de la maison. Les filles se targuent d’un emploi du temps rigoureux qui commence tous les jours à 5h30 du matin, chacune se réveillant pour prier dehors, seule.

De 9h à 14h, elles racontent que la maison se transforme en un séminaire fonctionnant à plein régime. Elles apprennent des textes religieux, parfois par paires et parfois lors de cours dispensés par des rabbins et des enseignants des implantations environnantes.

Dans l’après-midi, les filles se séparent. Certaines travaillent à proximité à Kochav Hashachar, et d’autres s’occupent du vignoble de la colline ou d’autres projets agricoles visant à étendre au maximum les frontières imaginaires de Maoz Esther.

« Ce qui nous intéresse, c’est le côté positif des implantations – pas la police, ni le ‘prix à payer’ », affirme Goldstein, faisant référence aux attaques dites du « prix à payer » visant les Palestiniens et leurs biens sporadiquement menées par de jeunes militants ultra-nationalistes d’avant-postes comme Maoz Esther.

Les filles racontent que les réactions de leurs parents et amis à leur style de vie vont du « waouh, tu es complètement folle » à « waouh, c’est génial, bravo » !

« D’une certaine façon, tout le monde apprécie ce que nous faisons, mais il y a aussi ceux qui ne sont ne pas entièrement d’accord avec la voie que nous avons choisie », déclare Gozlan, citant des inquiétudes concernant la construction d’avant-postes sans permis sur des terres non enregistrées auprès de l’État.

Interrogée sur le statut du terrain sur lequel se trouve Maoz Esther, Goldstein admet qu’elle n’était pas sûre ; mais elle ajoute qu’elle n’a jamais essayé de le savoir « parce que tout nous appartient de toute façon ».

La maison des filles de l’avant-poste de Maoz Esther, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

Qui est le patron

Après avoir déploré l’incapacité du gouvernement à exercer sa souveraineté sur l’ensemble de la Cisjordanie, les filles affirment qu’entre-temps, Maoz Esther doit faire le sale boulot de l’État.

« Les Bédouins faisaient paître leurs troupeaux ici, mais depuis que nous sommes arrivées, ils ont compris que cette terre était la nôtre et ont cessé de venir ici », a déclaré Goldstein.

En désignant le hameau bédouin juste en contrebas de Maoz Esther, Goldstein a déclaré : « Je n’ai aucun problème avec le fait qu’ils soient là, tant qu’ils acceptent que cette terre appartient aux Juifs. »

Khidr al-Amireen, un berger bédouin qui vit dans ce campement de 22 familles appelé Ein Samia, a déclaré au Times of Israël que si de nombreux résidents de la région lui avaient mené la vie dure, les filles de Maoz Esther n’en faisaient pas partie.

« Elles ne viennent pas ici nous causer des problèmes, et nous n’y allons pas », a-t-il dit, comparant les habitantes de Maoz Esther à d’autres résidents autour d’Ein Samia, qui, selon al-Amireen, l’empêchent de faire paître ses moutons sur « 99 % » de la terre à laquelle il avait autrefois accès.

Le village bédouin d’Ein Samia en contrebas de l’avant-poste de Maoz Esther, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

Mais alors que les habitantes de Maoz Esther déclarent n’avoir jamais eu d’altercations avec les populations palestiniennes environnantes, un ancien officier du Shin Bet a rejeté l’idée que les filles n’étaient pas vulnérables.

« Ce n’est pas parce qu’[un incident violent] ne s’est pas encore produit que cela ne se produira pas à l’avenir », a déclaré Avi Arieli, qui a dirigé la « Division juive » de l’agence de sécurité de 2009 à 2013.

À ce titre, il a travaillé régulièrement avec les dirigeants de la communauté nationale-religieuse pour réintégrer les jeunes des collines dans les programmes éducatifs gérés par le gouvernement.

Arieli est consterné « qu’il y ait en Israël des rabbins qui considèrent qu’il est normal pour un groupe de filles de vivre seules sur une colline ».

Avi Arieli chez lui, dans l’implantation de Kfar Adumim en Cisjordanie, le 21 octobre 2018. (Jacob Magid / Times of Israël)

« Avec les garçons, je m’inquiète de ce qui peut arriver à l’autre camp », dit-il, citant une attaque terroriste de 2015 au cours de laquelle un jeune activiste d’extrême droite d’un avant-poste près de Shiloh avait lancé une bombe incendiaire dans une maison du village palestinien de Duma, tuant un couple et leur bébé de 18 mois qui dormaient à l’intérieur.

Il reconnaît ne pas redouter une violence de ce type de la part des jeunes filles des collines, mais considère plausible un scénario où des voisins palestiniens les menacerait, et les amènerait à penser qu’elles « doivent agir pour les en dissuader ».

« Ils sont aveuglés par l’idéologie », a déclaré Arieli.

Sous couvert d’anonymat, un responsable de la sécurité a déclaré au Times of Israël que, bien que tous les enfants soient tenus de rester scolarisés dans les établissements mandatés par le gouvernement jusqu’à l’âge de 18 ans, les forces de l’ordre sont dans l’incapacité de poursuivre les contrevenants après l’âge de 16 ans.

« Nous préférons également aborder cette question sous l’angle de l’éducation. Plutôt que d’envoyer un officier à l’avant-poste, nous envoyons un psychiatre ou un enseignant pour les préparer au baccalauréat », dit-il.

Les filles de Maoz Esther sont consternées d’être classées comme « jeunes à risque » par les agents de sécurité – actuels comme anciens.

Des habitantes de Maoz Esther puisent de l’eau au puits près de leur domicile, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

« Nous sommes toutes ici en train de terminer nos études secondaires. En quoi sommes-nous ‘à risque’ ? Nous avons de l’autodiscipline et nous nous réveillons tous les matins à 5h30. En quoi cela est-il à risque ? »

« C’est pathétique de dire à ceux qui ne perdent pas leur temps avec des fêtes et des jeux vidéo que ce sont eux qui sont ‘à risque’ », a-t-elle poursuivi. « Je ne travaille pas pour moi-même. Je travaille comme soldat pour le peuple juif et la terre. C’est la chose la moins ‘à risque’ qui soit. »

Le peuplement de la terre n’est pas une question de genre

Lorsqu’on leur demande pourquoi davantage de filles n’ont pas rejoint leurs efforts, les habitantes de Maoz Esther déplorent que beaucoup de leurs amies aient « utilisé le fait d’être des filles comme excuse ».

« Elles disent : ‘Parce que je suis une fille, mes parents pourraient penser que c’est inapproprié’ », raconte Gozlan. Mais qu’est-ce qui est inapproprié ? Nous ne sortons pas nous battre avec des arcs et des flèches. Nous vivons simplement ici. »

Goldstein a souligné que les jeunes femmes qui ne sont pas intéressées à participer aux aspects de construction des implantations peuvent contribuer de bien d’autres façons.

Yerushalayim Gozlan, à gauche, et une autre jeune résidente, transportent l’eau du puits de l’avant-poste de Maoz Esther, le 12 juillet 2020. (Jacob Magid / Times of Israël)

« Je n’aimais pas jouer à la poupée quand j’étais enfant. J’aimais jouer dans la boue et être active, donc cela m’a amenée à m’impliquer davantage dans la construction. Mais les autres sont différentes et nous avons besoin de tout le monde – y compris celles qui veulent cuisiner et nettoyer », a-t-elle déclaré.

« Nous ne sommes pas des féministes et nous n’essayons pas d’envoyer un message sur le rôle des filles. C’est simplement le travail de la nation tout entière », a déclaré Gozlan.

« Il y a absolument une différence entre les hommes et les femmes. Mais comment pourriez-vous fonder [des implantations] sans nous ? », demande-t-elle.

Aaron Boxerman a contribué à cet article.

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