Emmanuel Macron et le Hezbollah : Une position qui se veut pragmatique
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Emmanuel Macron et le Hezbollah : Une position qui se veut pragmatique

Le président français a échangé avec les responsables politiques libanais, expliquant "ne pas partager" les valeurs du groupe terroriste, mais refusant de l'exclure des discussions

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Le président français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse à la résidence des Pins, la résidence officielle de l'ambassadeur de France au Liban, à Beyrouth, le 1er septembre 2020. (GONZALO FUENTES / POOL / AFP)
Le président français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse à la résidence des Pins, la résidence officielle de l'ambassadeur de France au Liban, à Beyrouth, le 1er septembre 2020. (GONZALO FUENTES / POOL / AFP)

« Au moment de quitter Beyrouth, je veux dire à nouveau et avec conviction : je ne vous lâcherai pas ! », a écrit sur Facebook ce mercredi matin Emmanuel Macron, qui avait annoncé la veille une feuille de route pour de nouvelles réformes au Liban, alors que le pays est confronté à une grave situation politique et économique, aggravée par la violente explosion dans le port de la capitale le 4 août dernier.

Proposant une nouvelle conférence, sous l’égide de l’ONU, en octobre, éventuellement à Paris, et affirmant qu’il reviendrait à Beyrouth en décembre, il a expliqué que « la communauté internationale doit poursuivre ses efforts pour les Libanais ». Il a ajouté que des sanctions pourraient êtres mises en place si les réformes et le « nouveau contrat politique » qu’il appelle de ses vœux n’étaient pas exécutés.

Ces propos étaient prononcés au terme d’entretiens intensifs avec la classe politique libanaise, alors que les forces politiques du pays se sont engagées à former un gouvernement de mission dans les quinze prochains jours.

Le Hezbollah, à la fois un puissant groupe terroriste chiite aux ordres de l’Iran qui dispose d’un important arsenal militaire, et un acteur incontournable du paysage politique libanais, a participé aux rencontres.

Durant la conférence de presse qui a suivi, Emmanuel Macron a répondu qu’il estimait « justes » les propos d’une journaliste libanaise qui l’a interrogé qui a rappelé que le groupe terroriste « intimidait ses opposants par la force de ses armes et par sa mainmise sur l’État et sur le pouvoir ».

« Est-ce qu’il m’appartient pour autant d’invalider des élections ou de refuser de reconnaître une force politique ? », a ajouté le président français. « Je ne parle pas du Hezbollah dans sa composante militaire et terroriste, sur laquelle la France a toujours été claire et qu’elle condamne. Mais, le Hezbollah en tant que force politique est-il élu dans des conditions de sincérité parfaite du scrutin ? Je ne suis pas le juge de votre scrutin. […] Si je voulais être dans la pureté des intentions, je condamnerais le Hezbollah dans sa plénitude. Je dirais : ‘Je refuse de parler au Hezbollah en tant que formation politique, à votre Parlement en tant que partenaire politique de la majorité que vous avez élue […]’, et je vous dirais que c’est très simple : ‘Il faut les condamner, les désarmer, et je repartirais chez moi.’ Et vous resteriez avec votre problème et je n’aurais rien changé. […] Sans doute le Hezbollah est-il une force politique présente à votre Parlement parce qu’il y a de l’intimidation et parce qu’il joue sur cette dualité. Il l’est aussi sans doute parce que beaucoup d’autres forces politiques n’ont pas réussi à bien diriger le pays et à rendre les gens plus heureux […], et que si on continue ainsi il sera de plus en plus fort, parce qu’avec des moyens qui ne sont pas celui des autres forces politiques, des pratiques qui ne sont pas reconnues par l’avis international, parfois une plus grande efficacité sur le terrain. Socialement, culturellement, il a une clientèle. C’est la réalité. »

Toujours au sujet du Hezbollah, pour le média Brut, Emmanuel Macron a expliqué mardi ne « pas partager ses valeurs, mais est-ce que nous pouvons avoir un rôle utile en refusant qu’il soit autour de la table ? Je pense que ce serait une erreur ».

DIRECT – Liban : Brut est sur le port de Beyrouth 1 mois après l'explosion, en présence d'Emmanuel Macron

DIRECT – Liban : Brut est sur le port de Beyrouth 1 mois après l'explosion, en présence d'Emmanuel Macron. Rémy Buisine en direct.

פורסם על ידי ‏‎Brut‎‏ ב- יום שלישי, 1 בספטמבר 2020

Ce mercredi, le quotidien Al-Akhbar, proche du Hezbollah, a estimé que M. Macron s’était comporté « comme s’il était le guide suprême de la République libanaise lors de son centenaire », célébré mardi.

Lors de sa première visite, début août, Macron s’était déjà entretenu avec Mohammed Raad, le chef du bloc du Hezbollah au Parlement libanais. Une brève rencontre de huit minutes, qui avait été qualifiée de « reconnaissance internationale » par un proche du mouvement terroriste, a écrit Le Figaro.

« Je veux travailler avec vous pour changer le Liban », lui aurait dit le président français durant l’entretien, selon une source française à Beyrouth citée par le quotidien français. « Mais prouvez que vous êtes libanais », aurait-il ajouté. « Tout le monde sait que vous avez un agenda iranien. On connaît très bien votre histoire, on sait votre identité particulière, mais vous êtes Libanais, oui ou non ? Vous voulez aider les Libanais, oui ou non ? Vous parlez du peuple libanais, oui ou non ? Donc rentrez à la maison, quittez la Syrie et le Yémen, et faites le boulot ici pour construire un État, parce que ce nouvel État va aussi bénéficier à vos familles. »

Selon la même source, le chef de l’État aurait dit « en substance » au Hezbollah : « On ne vous ennuie pas sur la question de vos armes et sur deux ou trois points qui vous importent ; mais en contrepartie, vous mettez de l’oxygène dans le système. Acceptez de jouer le jeu, car on ne peut plus continuer comme cela, et vos partisans couleront avec le système. »

Suite à ces révélations, le journaliste du Figaro Georges Malbrunot, auteur de l’article, s’est vu être vivement invectivé par Emmanuel Macron ce mardi à Beyrouth, bien que l’Elysée n’ait pas publié de démenti au sujet des informations publiées.

« Ce que vous avez fait là, compte-tenu de la sensibilité du sujet, compte-tenu de ce que vous savez de l’histoire de ce pays, est irresponsable », a argué le président. « Irresponsable pour la France, irresponsable pour les intérêts ici, et grave d’un point de vue déontologique. […] Ce que vous avez fait est grave, non-professionnel et mesquin. » Depuis, Georges Malbrunot comme l’Elysée ont expliqué que l’incident « était clos ».

Un enfant en tenue militaire agite le drapeau du Hezbollah alors que des partisans du chef du groupe, Sayyed Hassan Nasrallah, attendent son discours télévisé dans une banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le dimanche 5 janvier 2020, suite à l’attaque aérienne américaine en Irak qui a tué le général des Gardiens de la révolution iraniens Qassem Soleimani. (AP Photo/Maya Alleruzzo)

Lors de sa conférence de presse d’alors, le 6 août, M. Macron avait expliqué que « le Hezbollah a des députés élus par les Libanais, il fait partie de la scène politique », estimant déjà qu’il était donc nécessaire d’échanger avec le groupe. Le lendemain, Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, avait alors salué la « visite positive » du président. Le 30 août, le leader chiite s’est aussi dit prêt à discuter d’un nouveau « pacte politique » proposé par Macron et « à toute discussion constructive sur le sujet (…) mais à la condition qu’il s’agisse d’un dialogue libanais et que ce soit la volonté de toutes les parties » – une position répétée par Mohammed Raad ce mardi selon M. Macron.

Hassan Nasrallah n’a pas précisé quels changements son mouvement était prêt à considérer, mais il a précisé avoir « entendu des critiques de sources officielles françaises au sujet du système confessionnel » libanais et de son incapacité à résoudre les problèmes du Liban.

Financé et armé par Téhéran, le Hezbollah est considéré par Washington, Londres, Berlin, Amsterdam, Jérusalem et plusieurs pays du Golfe comme une organisation terroriste dans son ensemble. D’autres pays, comme l’Union européenne dont la France, considèrent uniquement sa branche armée comme terroriste, et non sa branche politique. Le groupe chiite lui-même ne fait pas le distinguo – de même que les médias qui ont interrogé le président français lors de ses conférences de presse.

Lors d’une conférence de presse en février 2019 en compagnie du président irakien, Emmanuel Macron avait déjà argumenté que « nous avons constamment distingué deux réalités du Hezbollah : d’une part, la branche militaire, que nous qualifions de terroriste, et d’autre part, le mouvement politique qui est représenté au Parlement, peut faire l’objet de contacts et avec qui nous pouvons échanger. Et nous continuerons à avoir ce distinguo, parce que c’est ce distinguo qui permet, d’une part, de lutter contre ceux qui ont une action justement militaire de type terroriste, et ce qui permet aussi de poursuivre cette politique dite de désassociation du Liban, c’est à dire d’éviter que le Liban ne soit, en quelque sorte, le théâtre importé de tous les conflits régionaux. Et donc il n’appartient pas à la France, comme à d’autres puissances extérieures, de savoir quelles forces politiques représentées au Liban seraient bonnes ou non. C’est au peuple libanais de le faire. »

Avant sa visite mardi au Liban, Le Figaro avait publié une tribune rédigée par Constance Le Grip, députée Les Républicains des Hauts-de-Seine, cosignée par de nombreux responsables politiques et associatifs, appelant l’Union européenne et la France à reconnaître le Hezbollah comme organisation terroriste.

« À l’heure de vérité pour le Liban, la communauté internationale doit reconnaître le problème majeur que constitue le Hezbollah dans la reconstruction du pays », peut-on lire. « La mainmise qu’il exerce sur la scène politique libanaise aujourd’hui paralyse toute possibilité de transition politique profonde. »

Le Hezbollah a mené plusieurs attaques terroristes en France entre décembre 1985 et septembre 1986, faisant 14 morts et 303 blessés. La plus grave d’entre elles (7 morts et 55 blessés) est celle de la rue de Rennes, survenue le 17 septembre 1986, devant un magasin Tati et le siège du magazine Le Point dans le 6e arrondissement de Paris. Elle a été menée par le terroriste Fouad Ali Saleh pour le compte du Hezbollah, qui réclamait la fin du soutien français à l’Irak dans la guerre qui opposait le pays à l’Iran, ainsi que la libération de trois terroristes détenus en France, dont Georges Ibrahim Abdallah, toujours détenu, condamné à la réclusion à perpétuité pour complicité d’assassinat en 1987.

Ce mercredi, le chef de l’État français était en visite en Irak, où il s’est rendu pour la première fois. Il devait rencontrer ce matin le président Barham Saleh et le nouveau Premier ministre Moustafa al-Kazimi. Il a annoncé venir apporter son soutien au pays « dans un temps de défi, marqué par la guerre et le terrorisme ».

Glenn Cloarec et l’AFP ont participé à la rédaction de cet article.

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