En Israël, les prix de l’agroalimentaire explosent ; profits records pour les producteurs et commerçants
Fabricants et détaillants ont profité d'acheteurs captifs plus inquiets de missiles que de la hausse du prix de Krembo ; selon les experts, de profondes réformes s'imposent pour plus de concurrence

Le célèbre Krembo, guimauve enrobée de chocolat qui remplace la glace en hiver, a fait son retour dans les rayons des magasins et l’estomac des enfants sur fond de baisse des températures. Mais cette année, il a un arrière-goût amer.
Avant l’hiver, le fabricant de Krembos a en effet augmenté de 9 % le prix de cette gourmandise, après bien d’autres augmentations qui portent le prix d’un paquet de huit pièces à 22 NIS, contre 14 NIS il y a de cela à peine cinq ans. Et ce, malgré la baisse des prix du sucre, du cacao, de la farine et d’autres matières premières.
Le Krembo n’est qu’un des nombreux produits alimentaires dont le prix a augmenté pour les consommateurs en Israël, particulièrement lors des deux années de guerre qui ont suivi l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, et qui se poursuit depuis, contribuant à l’envolée d’un coût de la vie avant cela déjà ô combien exorbitant.
Le groupe Strauss, à l’instar d’autres fabricants de l’agroalimentaire, attribuent les récentes hausses de prix à ce qu’ils présentent comme des hausses importantes et régulières des coûts de production, notamment en ce qui concerne l’électricité, les taxes foncières municipales, les salaires ou encore les matières premières.
Mais les critiques estiment que le problème est plutôt celui du peu de protection des consommateurs qui laisse carte blanche aux producteurs et leur permet de continuer à augmenter leurs prix.
« Les distributeurs ont augmenté leurs prix alors même que le prix d’un grand nombre de matières premières – ou intrants – a baissé, signe que nous avons un gros problème de pouvoir face au marché et monopoles du secteur alimentaire », explique au Times of Israel Dror Strum, ex-directeur de ce qui s’appelait alors l’Autorité Antitrust et aujourd’hui à la tête de l’Institut israélien de planification économique.
« Producteurs et distributeurs du secteur alimentaire se comportent comme des monopoles et n’hésitent pas à augmenter les prix parce que, sans eux, auprès de qui les consommateurs achèteraient-ils ? »
Selon Strum, lorsque les Israéliens ont fait des réserves pendant la guerre, les producteurs ont profité de ces consommateurs captifs pour relever leurs prix.
« Lorsque les missiles ont commencé à pleuvoir, les Israéliens ont avant tout fait en sorte de ne pas se trouver à court de nourriture, quitte à payer quelques shekels voire 20 NIS de plus — ils [les producteurs] ont profité de la situation », affirme Strum.
Derrière cette hausse du coût de la vie on retrouve les principaux fabricants alimentaires israéliens, Tnuva, Strauss et Osem-Nestlé, et les deux plus grands importateurs, à savoir Diplomat et Schestowitz.
Selon l’Institut israélien de planification économique que dirige Strum, qui est un institut de recherche indépendant, ces trois dernières années, le prix du panier de 50 produits de base a augmenté de près de 20 %, soit 250 NIS environ chaque mois pour une famille avec deux enfants.
Avec la hausse du prix des logements, celle des prix des aliments a grandement fragilisé les familles. Selon l’organisation d’aide Latet, près de 27 % des familles israéliennes ont connu une certaine insécurité alimentaire en 2025, contre 21 % un an plus tôt.
Selon cette organisation, une famille de quatre personnes devait dépenser 14 139 NIS par mois en 2025 pour couvrir ses besoins minimum, dont 3 797 NIS rien qu’en nourriture, contre 12 938 NIS par mois en 2023 et 3 496 NIS pour l’alimentation. Une enquête menée par le groupe a révélé que face à cela, nombre d’Israéliens n’avaient eu d’autre choix que de moins acheter de nourriture.
Selon le groupe de défense Lobby 99, producteurs et distributeurs ont « considérablement augmenté leurs prix » depuis le début des combats, en octobre 2023, les deux années ayant détourné l’attention de la population et du gouvernement de la question du coût de la vie en Israël.
Selon une étude de Lobby 99, les producteurs et distributeurs de produits alimentaires ont augmenté leurs prix de 10,1 % en moyenne depuis octobre 2023, à commencer par Strauss et ses 14 % de hausse, Tnuva et ses 12 % et enfin Osem-Nestlé avec 13 %.
« Les entreprises de secteur alimentaire ont profité de la situation pour augmenter leurs prix par vagues, en plaidant la hausse du prix des matières premières », rappelle Ariel Paz-Sawicki, responsable de la recherche chez Lobby 99.
La guerre a cessé depuis octobre 2025, mais la possible reprise des combats à Gaza, contre le groupe terroriste Hezbollah au Liban, ou contre l’Iran, continue d’inquiéter la population.
Par ailleurs, l’inflation s’est atténuée et le shekel a repris de la vigueur, revenant au plus haut de sa forme face au dollar depuis quatre ans, ce qui abaisse mécaniquement le prix des matières premières importées. Et indépendamment de la situation d’Israël, le prix d’un grand nombre de matières premières, telles que le riz, le sucre ou le cacao, ont baissé partout dans le monde.
Pourtant, en Israël, le prix des produits alimentaires continue d’augmenter, ce à quoi le contrôleur d’État, Matanyahu Englman, a réagi en pressant les députés d’en faire davantage contre la hausse du coût de la vie, sans ménager sa critique du gouvernement qui a négligé la question pendant la guerre.
Par le passé, des hausses – même modestes – des prix des aliments de base donnaient lieu à des manifestations de grande ampleur contre le coût de la vie.
Ainsi, en 2011, la hausse prévue du prix du fromage blanc s’est traduite par des semaines de désordres sociaux et trois ans plus tard, les Israéliens redescendaient dans la rue parce que les desserts au lait de la marque Strauss vendus à l’étranger étaient bien moins chers qu’en Israël.
« Avec un shekel fort, nous devrions enregistrer des baisses de prix, pour autant nos courses quotidiennes au supermarché ne nous coûtent pas moins cher », explique Tamir Mandowsky, auteur du livre « Lazy Investor » et fondateur d’Asif Investing.
Selon l’étude de Lobby 99, qui collecte des fonds pour faire du lobbying auprès du gouvernement et de la Knesset au nom de la population israélienne, chez Shufersal, le caddy a augmenté de près de 11 % entre octobre 2023 et décembre 2025, chez Victory de 9,1 %, chez Rami Levy de 8,7 %, chez Yochananof de 7,4 % et chez Osher Ad de 5 %. Chez Carrefour Israël (anciennement Mega-Yeinot Bitan), la hausse a été encore plus élevée mais les chiffres sont biaisés du fait que la chaîne a fait son entrée sur le marché en 2023.
Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), Israël se classe au quatrième rang des pays développés les plus chers. En Israël, le prix des biens et services est de près de 29 % supérieur à la moyenne de l’OCDE, selon un rapport sur l’état de la nation 2025 du Taub Center, un institut de recherche en politiques publiques.
En ce qui concerne le secteur alimentaire, les prix sont de près de 51 % supérieurs à ceux des pays membres de l’UE et 37 % supérieurs à ceux des pays de l’OCDE, souligne le contrôleur d’État israélien qui ajoute que, par exemple, le pain complet est 82 % plus cher en Israël qu’aux États-Unis, en Angleterre, en Nouvelle-Zélande ou en Espagne.
Les critiques affirment que la concentration du marché entre les mains de quelques grandes entreprises est ce qui empêche le développement de la concurrence, d’une force susceptible de faire baisser les prix.
« Ce sont à peu près toujours les mêmes marques et les mêmes produits sur les étagères car il n’y a pas de véritable concurrence entre fournisseurs et détaillants », explique Mandowsky. « Il n’y a aucune raison pour qu’ils baissent les prix s’ils n’y sont pas obligés, sauf à ce qu’il y ait une vraie concurrence. »
« Ils ne baisseront pas les prix parce que le shekel s’est renforcé ; ils feront juste plus de bénéfices – c’est bien là le problème », ajoute-t-il.
Au-delà de la hausse des prix, les restrictions de voyage et la fermeture de restaurants et autres lieux de divertissement à cause de la guerre ont d’autant plus fait exploser les bénéfices des épiceries que les Israéliens n’avaient d’autre choix que de rester sur place pour les fêtes, toujours un gros moment de dépenses, et de manger plus souvent à la maison.
En novembre 2024, soit un an après le début de la guerre, Shufersal a annoncé avoir multiplié par plus de quatre ses bénéfices nets du troisième trimestre par rapport à 2023 : la plus grande chaîne de supermarchés du pays a ainsi bénéficié de la hausse des prix et de la très forte demande. Au troisième trimestre 2025, les bénéfices nets sont restés tout aussi élevés.
« Je n’en veux pas aux entreprises du secteur alimentaire et aux détaillants, leur intention n’est pas de se faire apprécier ou non des consommateurs mais de maximiser leurs profits », poursuit Strum. « Le coût de la vie en Israël est ainsi parce que le gouvernement a laissé les entreprises du secteur alimentaire se constituer en monopoles. »
Payer pour rester dans les linéaires
Le coût de la vie et « l’absence d’un bon avenir pour mes enfants » sont les principales raisons pour lesquelles un Israélien sur quatre envisage de quitter le pays, selon un récent sondage de l’Institut israélien pour la démocratie (IDI).
« Lorsque les gens prennent des décisions de long terme sur le pays dans lequel ils souhaitent vivre et élever leurs enfants, l’aspect financier et éducatif sont au premier plan », souligne Strum. « Si vous savez que vous ne pourrez jamais vous offrir un appartement correct, pour vous et vos enfants, pour lesquels vous souhaitez une bonne éducation, et que vous ne pourrez pas acheter des produits de base à la fin du mois, pourquoi rester en Israël, pour autant que l’on aime ce pays ? »
À l’aune des prochaines élections, le ministre des Finances Bezalel Smotrich et celui de l’Économie, Nir Barkat, se sont dits attentifs à la détresse de la population face à la hausse des prix et ont, ces derniers mois et semaines, promis aux consommateurs des réformes économiques pour favoriser la concurrence et faire baisser les prix des vêtements, des aliments et d’autres biens de première nécessité.
Pour le Times of Israel, le ministère des Finances a donné une liste de mesures pour faire baisser le coût de la vie. Ainsi, Smotrich a proposé une réforme du secteur laitier destinée à faire disparaître les quotas, alléger la centralisation et assouplir les restrictions à l’importation afin de donner accès à une plus grande variété de produits et d’ouvrir le marché à la concurrence. Il a par ailleurs promis de faire de même avec les banques en taxant les profits pour le moins excessifs accumulés en période de guerre.
Smotrich a fait savoir que des importations moins chères favoriseraient la concurrence et des prix plus bas.
L’une des principales réformes de Barkat, menée conjointement avec le ministère de la Santé, a vocation à harmoniser les normes israéliennes et européennes et faciliter ainsi l’importation de marchandises.
Mais dans les secteurs de l’alimentation, des cosmétiques et d’autres marchés dominés et contrôlés par une poignée de conglomérats et un petit nombre d’entreprises, Strum et Mandowsky doutent que ces mesures portent leurs fruits.
« Cela m’évoque l’image de l’écume des vagues, en mer ; en-dessous, il reste un océan auquel on ne touche pas — ces réformes ne sont pas vraiment destinées à favoriser la concurrence et lutter contre le coût de la vie, c’est une mascarade », assure Strum. « Le moindre coût des importations ne se répercutera pas sur le consommateur mais ira dans les poches des importateurs israéliens si nous ne attaquons pas à la concentration des pouvoirs sur notre marché »
« Pour réduire le coût de la vie, il faut que le gouvernement impose des changements structurels pour démanteler et diviser les monopoles mais, ces dernières années, la politique économique israélienne a été conservatrice, peu encline à se lancer dans la démantèlement des monopoles », ajoute-t-il.
Selon l’Autorité israélienne de la concurrence, l’organisme d’État chargé de promouvoir la concurrence et d’approuver les fusions, il existe de nombreux autres outils juridiques permettant de contrôler les géants du marché sans pour autant les démanteler. Elle souligne que d’autres facteurs, à commencer par les exigences du Grand Rabbinat en matière de casheroute, contribuent à la hausse des prix des aliments.
Le marché alimentaire israélien est contrôlé par un tout petit nombre d’entreprises.
Tnuva, qui domine le marché des produits laitiers, possède également les viandes de la marque Adom Adom, les légumes surgelés Sunfrost, les poulets Mama Off et les charcuteries Tirat Zvi. Depuis 2014, l’ancienne coopérative sioniste est détenue à majorité par le géant shanghaiais Bright Food.
Strauss Group, spécialiste des produits laitiers et d’un grand nombre de snacks, possède également la laiterie Yotvata, les chocolats Elite, les salades et dips Ahla, les miels et huiles Yad Mordechai, ainsi que les eaux Tami4, entre autres marques bien connues.
Pour sa part, Unilever Israël fabrique des produits commercialisés sous la marque Telma – des céréales et des snacks salés à l’instar de Beigel, Klik chocolat, Dove, Knorr, Lipton’s Tea ou encore Hellman’s. Plus surprenant, Unilever Israël a possédé Strauss Ice Cream, le fabricant de Krembo et de nombreuses autres confiseries. En juillet dernier, la société a été intégrée à la Magnum Ice Cream Company, qui a été séparée d’Unilever dans le cadre d’une scission, même si Unilever continue d’en détenir près de 20 %.
Osem-Nestlé, le géant de l’alimentation qui fabrique un peu de tout, des noix aux soupes en passant par le ketchup, est aussi le fabricant des céréales du petit-déjeuner de la marque Nestlé, les salades Sabra, des pâtes Perfecto, du légendaire Bamba, du lait infantile Materna et des petits pots pour bébés Gerber, des spécialités aux fruits Vitaminchik, pâtisseries surgelées Bonjour, du café Taster’s Choice ou encore des produits végétariens Tivol.
Parmi les importateurs, Schestowitz détient la franchise de plus de 100 marques, allant de Colgate, Johnson’s, Revlon, Oatley et Barilla, aux produits non alimentaires Issey Miyake, Gucci, Burberry ou encore Mercedes Benz.
Diplomat détient les droits de 135 marques dans les domaines de l’alimentation, de l’hygiène et des produits de nettoyage, comme par exemple Kellogg’s, Heinz, Oreo, Oral-B, Pampers ou Pringles.
Du côté des supermarchés, Shufersal est clairement en position dominante avec plus de 400 magasins un peu partout dans le pays et détient une part de marché supérieure à 30 % dans de nombreuses zones géographiques.
La chaîne Carrefour est, elle, forte de 145 magasins, là où le discounter Rami Levy en compte 97, Victory 70 et Yochananof 32.
Strum estime qu’Israël pourrait faire baisser le coût de la vie de 15 % dans les deux prochaines années à condition que le gouvernement s’inspire des mesures prises dans le secteur des télécommunications et de la téléphonie mobile pour démanteler les monopoles et créer un marché concurrentiel et ouvert. En effet, au tout début des années 2010, Israël a ouvert à cinq fournisseurs (au lieu de trois) les licences de service de téléphonie mobile, ce qui a immédiatement fait baisser les prix lorsque les nouveaux entrants ont baissé les tarifs des opérateurs historiques de plus de moitié.
En outre, la réforme structurelle du marché de la téléphonie fixe et de l’internet à haut débit a obligé le plus grand fournisseur de télécommunications, Bezeq, à louer ses infrastructures à ses concurrents, ce qui a fait baisser les prix d’internet, de la téléphonie et de la télévision numérique.
Aujourd’hui, les Israéliens paient pour leur téléphone et Internet 30 % de moins, en moyenne, que bien des Occidentaux ; c’est d’ailleurs le seul domaine dans lequel le coût de la vie n’est pas exorbitant, estime l’OCDE.
« Le projet consiste à démanteler les principaux monopoles et faire sortir huit à dix grandes entreprises de ces méga-monopoles afin de réduire leur pouvoir global et favoriser la concurrence dans l’alimentaire et l’hygiène », poursuit Strum. « Par ailleurs, il faudrait que les supermarchés et détaillants comme Shufersal revendent des magasins à des concurrents dans les régions où ils détiennent plus de 30 % des parts de marché. »
Par ailleurs, et de manière à ce que se répercute sur les consommateurs le moindre coût des importations, le régulateur devrait disposer d’outils pour lutter contre les prix excessifs fixés par les entreprises qui profitent de cette absence de concurrence, ajoute Strum. Par exemple, « tout prix supérieur de 20 % au prix sur un marché concurrentiel à l’étranger serait considéré comme une exploitation des consommateurs et un ‘prix déloyal’ », explique-t-il.
« Israël ne donne pas le signe de s’acheminer vers le fractionnement des grandes entreprises ou la division des monopoles », conclut Strum. « Mais force est de reconnaître que c’est la seule solution au problème du coût de la vie. »
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