Entre Sahara occidental et Cisjordanie, des épines peuvent poindre pour Israël
Rechercher
Analyse

Entre Sahara occidental et Cisjordanie, des épines peuvent poindre pour Israël

Ces 2 lieux sont revendiqués par les uns et administrés par d'autres. La reconnaissance US de la souveraineté du Maroc sur l'un des territoires aura-t-elle un effet sur le second ?

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des enfants sahraouis du Sahara occidental sont assis dans leur classe au camp de réfugiés de Smara près de Tindouf, dans le sud-ouest de l'Algérie, le 4 mars 2016. (AP/ Toukik Doudou)
Des enfants sahraouis du Sahara occidental sont assis dans leur classe au camp de réfugiés de Smara près de Tindouf, dans le sud-ouest de l'Algérie, le 4 mars 2016. (AP/ Toukik Doudou)

Ce sont deux régions sauvages revendiquées par une population locale mais dirigées par un État membre de l’ONU dans une lutte apparemment sans fin. Elles ont toutes deux connu des périodes de violents combats et sont séparées par une barrière physique construite pour leur sécurité. Elles font toutes deux l’objet d’innombrables résolutions des Nations unies, de condamnations internationales et de plans de paix négociés par les États-Unis. Ce sont deux endroits où l’administration du président américain Donald Trump a mis fin à des décennies de consensus en favorisant les revendications du parti au pouvoir. Sans oublier qu’ils ont tous deux le mot « occidental » dans leur nom, [en anglais, ndlr].

Bien que situés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre et faisant l’objet de conflits totalement différents, le Sahara occidental et la Cisjordanie semblent parfois partager d’étranges similitudes. En même temps, il existe des différences fondamentales entre les deux territoires, tant en ce qui concerne leur histoire que la manière dont ils sont perçus par la communauté internationale.

La semaine dernière, les deux ont été liés de manière inattendue lorsque l’administration Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, apparemment en échange de l’accord du Maroc pour rétablir les relations avec Israël.

Mais alors que certains voient les similitudes préfigurant peut-être une étape similaire pour le plan d’annexion de la Cisjordanie actuellement suspendu par Israël, d’autres notent que la reconnaissance par Washington des revendications du Maroc sur le territoire peut avoir des implications de grande portée qui ne jouent pas nécessairement en faveur d’Israël.

La situation au Sahara occidental « ressemble d’une certaine manière à celle d’Israël, car il n’y avait pas de souverain avant la prise de contrôle par le Maroc », a déclaré Eugène Kontorovich, un expert israélo-américain du droit international qui a fait des recherches approfondies sur ces questions. « D’autre part, le Maroc n’a pas la force des revendications d’Israël, basées sur les frontières antérieures du Mandat [britannique], ce qui est une revendication juridique forte ».

La Cisjordanie, [West Bank, rive occidentale du Jourdain, ndlr], faisait partie du mandat britannique pour la Palestine depuis la chute de l’Empire ottoman jusqu’au départ des forces britanniques en 1948. Elle était occupée par la Jordanie jusqu’à ce qu’Israël la reprenne en 1967, bien qu’elle n’ait jamais été annexée par Jérusalem, et la Jordanie, dont l’annexion n’a jamais été reconnue par la communauté internationale, n’a plus aucune revendication sur elle.

Deux soldats rebelles du Front Polisario désignent les positions de l’armée marocaine, tout en patrouillant une ligne de cessez-le-feu dans le nord du Sahara occidental, à 65 km au nord de la ville de Tifariti, le 26 septembre 1997. (AP Photo/Armando Franca)

Au Sahara occidental, en revanche, le Maroc a officiellement annexé le territoire – les deux tiers en 1976 et le dernier tiers en 1979 – peu après que l’Espagne s’est retirée de l’ancienne colonie, qui abritait des tribus arabes nomades connues sous le nom de Sahraouis.

Vaste paysage désertique connu comme le plus grand territoire non autonome du monde, le Sahara occidental compte aujourd’hui quelque 650 000 habitants, dont beaucoup de Marocains qui se sont installés dans la région pour soutenir ses revendications, dans une tentative apparente de faire pencher la balance démographique.

Lorsque Madrid s’est retiré de ce qui était alors connu sous le nom de Sahara espagnol, le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, a déclaré son indépendance. Bien que la République arabe sahraouie démocratique ne soit pas un État membre de l’ONU, elle a été reconnue par plusieurs pays et est membre à part entière de l’Union africaine.

Un avis non contraignant de la Cour internationale de justice en 1975 a conclu qu’il existe effectivement des « liens juridiques d’allégeance » entre le royaume et certaines des tribus vivant au Sahara occidental, mais n’a pas soutenu la revendication de souveraineté territoriale du royaume. L’avis consultatif de la Cour a plutôt souligné le « principe d’autodétermination par l’expression libre et authentique de la volonté des peuples du territoire ».

Des soldats rebelles du Front Polisario pro-indépendance montent à dos de chameau lors d’un défilé militaire dans le village de Tifariti, au Sahara occidental, le 27 février 2011, pour célébrer le 35e anniversaire de la RASD (République arabe sahraouie démocratique). (AP Photo/Arturo Rodriguez)

Avant la semaine dernière, pas un seul pays ne reconnaissait officiellement la souveraineté marocaine sur l’ensemble de la zone, bien que certains États arabes soutiennent les revendications de Rabat.

De même, la communauté internationale refuse presque unanimement de reconnaître les revendications d’Israël sur la Cisjordanie, où vivent quelque 450 000 Juifs israéliens et plus de 2,5 millions d’Arabes palestiniens, la plupart des pays qualifiant les implantations israéliennes d’illégales.

Mais le consensus international sur les deux territoires a été rompu par l’administration Trump.

En novembre 2019, le secrétaire d’État Mike Pompeo a soudainement déclaré que les implantations ne sont « pas en soi incompatibles avec le droit international » et quelques semaines plus tard, l’administration américaine a présenté sa proposition de plan de paix israélo-palestinien qui donnait à Israël le feu vert pour appliquer sa souveraineté sur l’ensemble de la vallée du Jourdain et toutes les implantations en Cisjordanie [Judée-Samarie selon l’appellation biblique].

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est engagé à y procéder, mais a suspendu ce projet afin d’établir des relations diplomatiques novatrices avec les Émirats arabes unis, suivis par d’autres États arabes.

Le premier ministre Benjamin Netanyahu, (à gauche), l’ambassadeur américain en Israël David Friedman (au centre) et le ministre du Tourisme Yariv Levin lors d’une réunion pour discuter de l’extension de la cartographie de la souveraineté israélienne à des zones de la Cisjordanie, dans l’implantation d’Ariel, le 24 février 2020. (Crédit : David Azagury/Ambassade des Etats-Unis à Jérusalem)

Dans le cas du Maroc, c’est l’accord du pays pour rétablir ses relations avec Israël qui a fini par renforcer sa demande d’annexion, obtenant la reconnaissance par les États-Unis de leur souveraineté sur le Sahara occidental dans le cadre d’une compensation apparente.

Le 10 décembre, M. Trump a proclamé que Washington soutient désormais la « proposition d’autonomie sérieuse, crédible et réaliste du Maroc comme seule base pour une solution juste et durable du conflit sur le territoire du Sahara occidental ».

Un État sahraoui indépendant n’est « pas une option réaliste pour résoudre le conflit », a-t-il soutenu, affirmant qu’“une véritable autonomie sous souveraineté marocaine est la seule solution possible”.

David Fischer, l’ambassadeur des États-Unis au Maroc, devant une nouvelle carte du Département d’État américain reconnaissant le territoire internationalement contesté du Sahara occidental (portant la signature de Fischer) comme faisant partie du royaume d’Afrique du Nord, dans la capitale marocaine Rabat, le 12 décembre 2020. (AFP)

Alors que les alliés du Maroc ont applaudi cette initiative, elle a été controversée dans d’autres milieux. Israël, qui a obtenu des relations diplomatiques avec Rabat grâce à l’accord de Trump, n’a pas officiellement pris position sur la question du Sahara occidental.

Cependant, certains voient dans la décision de reconnaissance de Trump de vastes ramifications pour Israël, qui vont au-delà de la possibilité de voler directement de Tel Aviv à Rabat.

Le roi du Maroc Mohammed VI, à cheval, salue à la sortie de la mosquée Moulay Abdelaziz de Laayaoune, au Sahara occidental, le 2 novembre 2001, dans le cadre de sa visite historique dans cette région désertique longtemps contestée. (AP Photo/Jalil Bounhar)

Selon Kontorovich, qui a défendu la légalité de la construction des implantations israéliennes, la décision de Washington crée un précédent qui pourrait être utilisé pour reconnaître la souveraineté israélienne en Cisjordanie.

Les Palestiniens jouissent déjà d’une autonomie « largement » plus grande que celle offerte aux Sahraouis dans un plan de paix soutenu par Rabat, qui a de toute façon été largement mis en veilleuse, a-t-il noté.

« Donc, bien sûr, cela prépare le terrain pour une éventuelle reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté israélienne en Cisjordanie avec une ‘autonomie sous stéroïdes’ palestinienne », a-t-il déclaré, empruntant un terme inventé par le député Naftali Bennett, l’un des plus éminents opposants d’Israël à un Etat palestinien.

Israël n’a pas appliqué sa souveraineté sur la Cisjordanie et il est peu probable qu’il le fasse dans un avenir proche, car une telle démarche pourrait compromettre les récents accords de normalisation avec les Émirats arabes unis – qui n’ont accepté d’établir des liens avec l’État juif qu’après avoir gelé son offre d’annexion -, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc.

Mais même s’il le voulait, ce n’est pas si simple. Israël considère lui-même officiellement la Cisjordanie comme un territoire occupé, ce qui signifie qu’il ne peut pas réaliser sa souveraineté sur le territoire de manière unilatérale, et a accepté de déterminer le statut final de la Cisjordanie par le biais de négociations.

Le Maroc, en revanche, a annexé le Sahara occidental, et la communauté internationale, pour des raisons historiques remontant à l’époque coloniale, ne le considère pas non plus comme un territoire occupé, mais plutôt comme un « territoire non autonome » en litige.

Ainsi, le cadre accepté jusqu’à présent par la communauté internationale pour résoudre le conflit israélo-palestinien prévoit la fin de l’ “occupation” israélienne et la mise en œuvre d’une solution à deux États menant à un État palestinien souverain, alors qu’au Sahara occidental, la solution généralement acceptée est un référendum pour laisser les résidents du Sahara occidental choisir entre l’indépendance ou l’unification avec le Maroc.

Des Arabes à Gaza peignent sur un mur le Dôme du Rocher et la Cisjordanie, dans le cadre d’une campagne de sensibilisation contre les plans d’annexion de la Cisjordanie par Israël, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 1er juillet 2020. (SAID KHATIB / AFP)

Au-delà de cela, il y a des dangers pour Israël qui se cachent dans la décision de Trump d’accorder unilatéralement un territoire contesté à l’une des parties en conflit également.

Si les États-Unis peuvent simplement déclarer que le Sahara occidental fait partie du Maroc, qu’est-ce qui empêche les autres pays de reconnaître un État palestinien en Cisjordanie ?

Jérusalem affirme que le conflit avec les Palestiniens doit être résolu par des négociations bilatérales et ne peut être imposé de l’extérieur. Il n’est donc pas forcément dans l’intérêt d’Israël d’annuler un mécanisme de résolution de conflit convenu.

« Dans les deux cas d’occupation israélienne et marocaine, il y a eu un soutien bipartite [des États-Unis] pour les occupants, mais les administrations précédentes ont reconnu le dangereux précédent juridique de la reconnaissance formelle », a écrit Stephen Zunes, professeur de politique à l’université de San Francisco qui se concentre sur la diplomatie au Moyen-Orient, dans l’une des nombreuses tribunes écrites sur ce sujet.

Une femme soutenant les soldats rebelles du Front Polisario pro-indépendance marche près d’un drapeau de fortune du Sahara occidental en pierres peintes sur lesquelles ont peut lire : République arabe sahraouie démocratique, ou RASD, libre » dans le désert près de Tifariti, le 20 mai 2008. (Crédit : Daniel Ochoa de Olza/AP)

Elliot Engel, le président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, s’est inquiété du fait que l’annonce de Trump sur le Maroc « bouleverse un processus crédible de l’ONU, soutenu par la communauté internationale, pour régler le différend territorial sur le Sahara occidental, que les administrations successives des deux parties ont soutenu ».

« Mettre de côté les voies multilatérales légitimes de résolution des conflits ne fait que permettre à des pays comme la Russie et la Chine de continuer à piétiner les règles et normes internationales, et récompense ceux qui violent les frontières et les droits des peuples libres », a-t-il déclaré dans un communiqué.

L’ancien conseiller américain pour la sécurité nationale John Bolton, qui a soutenu le plan d’annexion de la Cisjordanie par Israël et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, craignait que la contrepartie de Trump ne crée un dangereux précédent par lequel la politique transactionnelle l’emporterait sur la politique.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le conseiller américain pour la sécurité nationale John Bolton visitent la vallée du Jourdain, en Cisjordanie, le 23 juin 2019. (Kobi Gideon/GPO)

Il est parfaitement normal que Washington adapte ses politiques en fonction de l’évolution de la situation en matière de sécurité nationale, « mais c’est tout autre chose que de détruire gratuitement un engagement, sans aucune consultation, juste pour conclure un soi-disant accord dans un contexte complètement différent », a-t-il écrit dans le magazine Foreign Policy, en demandant à la nouvelle administration de revenir sur cette reconnaissance.

Jérusalem n’aurait rien à craindre d’un tel geste de Joe Biden, car le Maroc « ne s’inquiète plus vraiment de voir la stabilité de sa monarchie minée par des liens diplomatiques formels avec Israël », et il est donc peu probable qu’il revienne sur son accord de normalisation.

Au contraire, le fait d’accueillir favorablement la position de la nouvelle administration peut faire gagner des bons points à Jérusalem, a-t-il affirmé. « De cette façon, il pourrait, essentiellement sans frais pour Israël – pour qui le Sahara occidental n’est pas un problème – ajouter à son capital politique avec Biden pour des questions qui comptent vraiment, comme la prise en charge de la menace posée par l’Iran. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...