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France: Elisabeth Borne, une Première ministre fille d’un résistant et déporté

La nouvelle Première ministre, dont le père juif résistant a été déporté à Auschwitz, s'est dit proche de la communauté juive française

La nouvelle Première ministre française Elisabeth Borne lors de son discours de passation de pouvoir dans la cour de l'hôtel de Matignon, résidence officielle des Premiers ministres français, à Paris, le 16 mai 2022. (Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP)
La nouvelle Première ministre française Elisabeth Borne lors de son discours de passation de pouvoir dans la cour de l'hôtel de Matignon, résidence officielle des Premiers ministres français, à Paris, le 16 mai 2022. (Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Deuxième femme nommée Première ministre sous la Ve République française, Elisabeth Borne, 61 ans, est née le 18 avril 1961 dans le 15e arrondissement de Paris du mariage de Joseph né Bornstein avec Marguerite Lecesne, une pharmacienne du Calvados.

En 2015, le journal Libération rapportait que son père était un Juif d’origine russe né dans une famille réfugiée en France en 1939. L’homme a été résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, et a été déporté fin 1943.

Selon le site ajpn.org (« Anonymes, Justes et Persécutés durant la période nazie dans les communes de France »), Joseph Bornstein est né le 2 mai 1924, à Anvers, en Belgique. Il a été arrêté le 25 décembre 1943 à l’âge de 19 ans suite à une dénonciation. Il a alors été transféré à Drancy puis emmené à Auschwitz par le convoi 66 le 20 janvier 1944. Il est revenu en France le 11 avril 1945 après la libération du camp nazi.

Il a opéré en tant que résistant à partir d’avril 1943 dans la région grenobloise, membre du Mouvement de la jeunesse sioniste. De novembre 1943 au 20 décembre 1943, il a été chargé de convoyer des jeunes de Grenoble vers le maquis de Biques.

Il n’a été naturalisé Français qu’en 1950, et Joseph et Marguerite Borne ont, après la guerre, dirigé un laboratoire pharmaceutique.

Auprès de Libération, sa fille expliquait avoir ressenti une certaine émotion quand, préfète, elle avait remis pour la première fois à un citoyen son décret de naturalisation. « Que moi, la fille de ce réfugié apatride, qui n’a été français qu’en 1950, j’accomplisse ce geste, cela disait quelque chose sur l’intégration », avait-elle expliqué.

Elisabeth Borne est aussi la nièce d’Isaac Borne, lui aussi résistant et survivant du camp d’Auschwitz, décédé en 2016 à l’âge de 93 ans à Nîmes. Le grand-père de la Première ministre, Zelig, père de Joseph et Isaac, a lui été gazé à son arrivée à Auschwitz, avec un autre de ses fils.

Très discrète sur sa vie privée, Elisabeth Borne a connu une enfance marquée par la mort de son père à l’âge de 11 ans. Avec une mère qui « n’avait pas vraiment de revenus », elle a été pupille de la Nation, ce qui lui a permis d’obtenir une bourse d’étude, confiant avoir trouvé dans les maths « quelque chose d’assez rassurant, d’assez rationnel ».

Divorcée et mère d’un enfant, elle a par ailleurs fait part de son judaïsme dans une courte interview en 2021 au micro de Frédéric Haziza, lors de la soirée d’anniversaire de Radio J.

« C’est une communauté qui est la mienne, qui a participé à l’histoire de la République, et qui a toute sa place dans la République », avait-elle alors déclaré.

Sa nomination à Matignon a conduit à plusieurs messages antisémites sur les réseaux sociaux, tandis que Joël Mergui, président du Consistoire de Paris, ou encore Francis Kalifat, directeur du CRIF, l’ont félicitée.

Technicienne issue de la gauche réputée tenace et dont la loyauté pendant tout le dernier quinquennat, dans trois ministères difficiles, a fait la différence, Elisabeth Borne succède à Jean Castex à Matignon.

Nommée 30 ans après Edith Cresson, seule Première ministre entre 1991 et 1992, Elisabeth Borne, qui fut directrice de cabinet de Ségolène Royal, est membre de l’aile gauche de la « macronie », un atout à l’heure où s’annoncent de nouvelles réformes sociales, à commencer par « la mère des batailles » sur les retraites.

Cette ingénieure diplômée de l’Ecole nationale des Ponts et chaussées et de Polytechnique, haute fonctionnaire, se définit elle-même comme « une femme de gauche » avec « la justice sociale et l’égalité des chances » au cœur de ses combats.

À son arrivée au ministère du Travail en juillet 2020, déjà en pleine crise sanitaire liée au COVID-19, elle a notamment dû gérer le très contesté dossier de la réforme de l’assurance chômage, dénoncée unanimement par les syndicats. Présentée en mars 2021 dans une version « adaptée » à la crise, elle est pleinement entrée en vigueur en décembre, après avoir été un temps suspendue.

Le Premier ministre français sortant Jean Castex et sa successeur, l’ancienne ministre du Travail Elisabeth Borne, lors d’une cérémonie de passation de pouvoir dans la cour de l’hôtel de Matignon, résidence officielle des Premiers ministres français, à Paris, le 16 mai 2022. (Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP)

À son actif également, le plan « Un jeune, une solution » présenté dès juillet 2020 qui a mobilisé une palette de dispositifs pour l’emploi, dont des aides massives à l’apprentissage, pour éviter une « génération sacrifiée ». Elle avait aussi hérité de l’explosif dossier des retraites, même s’il avait été remisé.

Cette sexagénaire toujours tirée à quatre épingles, souvent une cigarette électronique à la main – y compris discrètement dans l’hémicycle des assemblées –, est réputée bien connaître ses dossiers.

« Plus politique » que sa prédécesseure Muriel Pénicaud, selon un observateur du secteur, elle a entretenu des relations plus fluides avec les partenaires sociaux.

« Peut-être qu’elle est un peu plus rigoureuse sur un certain nombre de choses, dans les relations en tout cas », mais « la stratégie c’est la même », tempérait toutefois Philippe Martinez (CGT) l’an dernier.

« C’est une super techno », commentait récemment un autre responsable syndical, qui ne la voyait pas à Matignon. « Si on se dit qu’il y a besoin d’empathie, pour le coup, vous partez de loin », grinçait-il, tout en reconnaissant « qu’elle n’a pas un mauvais bilan » au ministère du Travail.

Dans les couloirs des ministères où elle a officié, on rappelle qu’elle fut surnommée « Borne out » pour sa dureté supposée envers ses collaborateurs, un jeu de mots avec le « burn out », ou syndrome d’épuisement.

Elisabeth Borne avait multiplié ces derniers mois les interventions dans les médias pour défendre l’action du gouvernement, notamment le « bouclier anti-licenciement » du chômage partiel face à la crise, ou pour battre le rappel sur le télétravail face au COVID-19.

Elle a d’ailleurs elle-même passé plusieurs jours à l’hôpital en mars 2021 après avoir contracté le virus, confiant par la suite avoir vécu une expérience « angoissante » et s’être vu « administrer ponctuellement de l’oxygène ».

Avant d’arriver rue de Grenelle, Mme Borne avait d’abord géré le portefeuille des Transports dans les gouvernements d’Edouard Philippe.

Durant ces deux années à ce poste, elle avait gagné une assise certaine en menant à son terme l’une des réformes emblématiques du quinquennat, celle de la SNCF, et en portant la loi touffue sur les mobilités (LOM).

Elle avait ensuite remplacé François de Rugy comme ministre de la Transition écologique et solidaire lors d’un remaniement en juillet 2019.

Elisabeth Borne avait déjà fait un passage en 2014 comme directrice de cabinet de la ministre de l’Environnement Ségolène Royal. L’année précédente, en 2013, elle avait été préfète de la région Poitou-Charentes, présidée alors par Mme Royal.

Dès 2015, Mme Borne avait toutefois été nommée présidente de la RATP, grande entreprise publique de transports, quelques années après avoir été directrice de la stratégie de la SNCF, au début des années 2000.

Dans une carrière essentiellement consacrée au service public, notamment dans les cabinets socialistes dans les années 1990, chez Lionel Jospin à l’Éducation ou Jack Lang à la Culture, Mme Borne a aussi fait un passage dans le privé, chargée des concessions du groupe Eiffage en 2007, avant de rejoindre la Mairie de Paris comme directrice de l’urbanisme.

Elisabeth Borne est la quatrième cheffe du gouvernement sous la Ve République à n’avoir jamais brigué un mandat au suffrage universel, après Georges Pompidou, Raymond Barre et Dominique de Villepin.

Elle concourra aux législatives dans le Calvados en juin, une candidature confirmée par son entourage après sa nomination à Matignon. Mais son absence, jusqu’alors, de véritable « enracinement » et un sens politique jugé relatif avaient provoqué la circonspection de certains caciques de la majorité présidentielle lorsque son nom avait été mis en avant dès le lendemain de la réélection d’Emmanuel Macron.

En avril, dans un sondage Ifop, 45 % des personnes interrogées disaient d’ailleurs ne pas la connaître.

Mais après de nombreuses hypothèses, de Catherine Vautrin à Marisol Touraine, c’est cette fidèle – « loyale, intègre, bûcheuse et plutôt drôle quand on la connaît », selon un élu – que le chef de l’État a choisi. Avec un premier défi de taille : mener la bataille des législatives pour que la « macronie » conserve sa majorité à l’Assemblée.

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