Il y a 150 ans, l’unique leader juif britannique a changé la politique à jamais
Rechercher

Il y a 150 ans, l’unique leader juif britannique a changé la politique à jamais

Méprisant les attaques antisémites, Benjamin Disraeli est devenu l'homme de confiance de la reine Victoria et a bâti le parti le plus prospère que le pays ait jamais connu

Benjamin Disraeli vers 1878 (Crédit : domaine public)
Benjamin Disraeli vers 1878 (Crédit : domaine public)

LONDRES — Au nord-ouest de Londres, dans la campagne vallonnée du Buckinghamshire, se trouve Hughenden Manor. Pendant 33 ans, ce manoir a été la résidence de Benjamin Disraeli, le premier Premier ministre juif – et jusqu’à présent le seul – de l’Angleterre.

Au début des années 1860, Disraeli avait décidé de refaire cette bâtisse. Ses caractéristiques géorgiennes avaient disparu. A leur place, des remparts et des pinacles de style gothiques avaient été érigés. Le résultat, a commenté un historien spécialiste de l’architecture, était « atroce ».

Disraeli était néanmoins ravi. Ces travaux, écrivait-il à un ami, avaient constitué une entreprise « qu’il avait peaufinée pendant de nombreuses années ». Les terrasses du manoir faisaient dorénavant partie de celles « que les cavaliers peuvent parcourir ».

Tout cela sans compter le fait que Hughenden avait été construit à l’origine au milieu du 18e siècle – presque un siècle après que les cavaliers monarchistes et les « Têtes rondes » parlementaires ont combattu pendant la guerre civile.

Il n’est pas difficile d’imaginer les ricanements d’un grand nombre de critiques contemporains qui ont salué à l’époque la prouesse architecturale de Disraeli.

Pour certains, elle symbolisait le mauvais goût du parvenu, le désespoir de ce petit-fils d’immigrants italiens qui se présentait en mentant comme un membre de l’aristocratie qui gouvernait l’Angleterre dans laquelle il aurait aimé s’intégrer. Pour d’autres, elle incarnait son désir ardent profondément conservateur, voire réactionnaire, de s’accrocher à un passé – rural, aristocratique et hiérarchique – qui s’éteignait après la révolution industrielle et à l’émergence d’une classe ouvrière puissante.

Il y avait toutefois un élément de vérité dans de telles critiques. Peut-être, malgré tout, que cet « amour » de Disraeli reflétait simplement son immense respect envers la longue histoire de l’Angleterre – un sujet qui était presque toujours abordé dans ses discours – et son désir d’y inscrire son nom.

Ce désir, peu de doute que Disraeli – entré à Downing Street pour la première fois il y a 150 ans – l’aura plus que réalisé. Personnalité éminente de la politique britannique du 19e siècle, ses joutes parlementaires avec William Ewart Gladstone, chef des libéraux et son adversaire au poste de Premier ministre, auront dominé l’histoire de cette période.

Prophète, prêcheur, philosophe

Disraeli a dirigé le parti conservateur à la Chambre des communes pendant presque trois décennies. Ses succès électoraux étaient pourtant mitigés : sous sa direction, les Tories ont perdu six élections législatives. Une réalité qui ignore toutefois le rôle tenu par Disraeli, qui aura laissé derrière lui un héritage persistant, dans le rétablissement des conservateurs – qui avaient passé une grande partie de la moitié du 19e siècle dans l’opposition – dans le cercle des partis de gouvernement crédibles.

Comme feu Lord Blake, éminent historien des Tories, l’avait suggéré : « De nombreux conservateurs modernes considèrent Disraeli comme un prophète, doublé d’un prêcheur et d’un philosophe… Il reste la personnalité la plus extraordinaire, la plus incongrue, la plus fascinante, la plus familière et la plus intemporelle à avoir jamais dirigé le parti conservateur ».

Hughenden Manor, l’ancienne résidence de Benjamin Disraeli, est dorénavant un monument historique national (Crédit : Domaine public)

Dans les années qui ont suivi sa mort, les Tories ont nourri beaucoup d’admiration pour Disraeli, beaucoup plus que lorsqu’il était encore en vie.

Pour l’un de ses députés, le leader des Tories était « ce juif du diable ». Pour un grand nombre d’autres, il était simplement « le juif ». Dans une attaque publique à peine déguisée, Lord Salisbury, qui devait ultérieurement devenir le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de Disraeli avant de le suivre à Downing Street, le décrivait comme un homme « malhonnête », un « simple joueur en politique ».

Une autre importante personnalité du parti conservateur notait de manière désobligeante qu’il « porte les marques du juif fortement sur lui… Il est à l’évidence intelligent mais outrageusement vulgaire ».

Disraeli lui-même était pleinement conscient de la vision qu’avaient de lui ces hommes dont il était à la tête au Parlement.

« Je vous comprends clairement parce que moi-même, je n’ai jamais été ‘respectable' », avait-il ainsi déclaré à un dissident du parti vers la fin de sa vie. Peut-être son plus grand plaisir dans la vie politique était « d’exercer le pouvoir sur les puissants ».

Ce manque de chaleur était raconté de manière très précise dans le journal intime écrit par John Bright, personnalité éminente du mouvement des Libéraux, peu de temps après la nomination de Disraeli au poste de Premier ministre. C’était, avait-il écrit, « un triomphe d’intelligence, de courage, de patience, d’absence totale de scrupules au service d’un parti rempli de préjugés, d’égoïsme et de manque d’intelligence. Les Tories ont loué les services de Disraeli et il a obtenu sa récompense de leur part ».

Disraeli avait déjà suggéré que, pour réussir en politique, les hommes avaient besoin « d’éducation, d’argent ou de génie ». Pour beaucoup de conservateurs, il n’avait rien de tout cela, alors que dans le parti dit « stupide » – appelé ainsi à cause de la méfiance habituelle des Tories à l’égard de tout soupçon d’intellectualisme – le troisième élément n’avait jamais été remarqué.

L’homme du peuple ?

Né en 1804 dans une famille londonienne relativement riche, à une époque où la population juive de la capitale ne comptait guère plus de 20 000 personnes, Disraeli était un étranger. Après l’avoir nommé Premier ministre pour la première fois en 1868, la reine Victoria – dont l’affection pour Disraeli dépassait celle de tous les hommes qui ont servi au n° 10 durant ses 64 ans de règne – écrivit à sa fille qu’il était son « l’homme ressuscité’ du peuple ».

Le père de Benjamin, Isaac D’Israeli, était un membre de la synagogue séfarade Bevis Marks – la plus ancienne de Grande-Bretagne – à Londres. Il s’était assuré que ses enfants aînés reçoivent une éducation juive.

Cependant, Isaac avait des réticences à l’égard de l’autorité religieuse. En 1813, il se querella avec les administrateurs de la synagogue, non seulement il refusa d’officier comme directeur pendant un an, mais refusa aussi de payer l’amende habituelle imposée dans ce cas-là.

Le conflit conduit finalement Isaac à démissionner de la synagogue. Cinq mois plus tard, ses enfants furent baptisés au sein de l’Église d’Angleterre.

Ce désaccord familial aura plus tard des conséquences profondes. Il permit à Disraeli – qui resta membre de l’église anglicane jusqu’à sa mort – de devenir membre du Parlement et donc Premier ministre.

Ce n’est qu’en 1858 que la longue lutte pour l’émancipation juive en Grande-Bretagne s’acheva lorsque le Parlement – après des années d’obstruction, principalement mais non exclusivement, de la part du parti conservateur – leva l’interdiction qui empêchait effectivement les juifs de siéger.

Benjamin Disraeli (photo credit: Cornelius Jabez Hughes, Harvard Art Museum, Wikimedia Commons)
Benjamin Disraeli (Crédit : Cornelius Jabez Hughes, Harvard Art Museum, Wikimedia Commons)

Dans le même temps, les adversaires de Disraeli utilisaient sans relâche ses origines juives pour l’attaquer. Plus Disraeli appelait à la lutte pour le progrès politique – plus il était victime d’attaques et d’insinuations l’accusant d’être en quelque sorte « étranger » et pas complètement anglais. Le courant antisémite qui a traversé des sections du parti conservateur jusqu’au début du XXe siècle a pu s’exprimer à travers la personnalité de son chef.

Bien que non moins excusable, les propriétaires qui dominaient le parti conservateur à l’époque ont révélé les origines de Disraeli. Lorsqu’il était jeune homme, écrivait l’historien Jonathan Parry, il adoptait un style vestimentaire tapageur et narcissique, avec des chemises ébouriffées, des pantalons de velours, des gilets de couleur, des bijoux, et il portait les cheveux bouclés ». Il avait donc l’air plus étranger qu’exotique.

Mais il n’y avait pas beaucoup de libéraux et de radicaux – dont beaucoup revendiquaient une position supposément plus éclairée sur ces questions – pour contrer l’antisémitisme.

Au cours de sa tentative finalement réussie d’entrer au Parlement en 1837, son adversaire radical a délibérément mal prononcé son nom pour s’assurer que les électeurs étaient au courant de ses origines étrangères.

Certains d’entre eux n’avaient pas besoin de beaucoup d’encouragement. Des « Shylock » ont été criés lors des campagnes électorales, et des billets insultants ont été collés sur des poteaux et brandis devant son visage.

Plus tard, les politiciens libéraux et les journaux – se référant toujours à lui comme « B Dejuda » – lui ont exprimé leur fureur en utilisant un langage clairement antisémite. D’autres utilisaient les clichés antisémites traditionnels – autour d’une double allégeance et de sombres conspirations – contre le Premier ministre.

Le judaïsme de Disraeli : c’est compliqué

L’attitude de Disraeli à l’égard du judaïsme était, comme le précisait David Cesarani dans son livre sur le sujet, complexe.

Jeune homme, il ne se sentait pas très concerné. Pendant ses voyages en Europe, il semblait manifester peu d’intérêt pour les communautés juives du continent. Lorsqu’il se rendit au Moyen-Orient en 1831, il se déclara « foudroyé » à la vue de Jérusalem, mais il sembla ne s’intéresser que peu ou pas aux juifs ou aux sites juifs de la « magnifique ville ».

De plus, alors que les juifs figuraient en bonne place dans les nombreux romans de Disraeli – écrits avant et après son entrée en politique – il semblait avoir une faible compréhension des pratiques juives et a fait de vraies erreurs dans ses écrits.

Les livres de Disraeli étaient également contradictoires. Ses romans comportaient parfois des personnages juifs qui s’inspiraient clairement des représentations antisémites courantes – sa description d’un prêteur juif, Levison, est particulièrement criante – tandis que le juif Sidonia dans « Coningsby » décrit une image de juifs travaillant dans des agences « pour contrôler les événements mondiaux » dont se sont ensuite saisis les antisémites virulents.

A d’autres moments, les romans de Disraeli louent les juifs et la supériorité de « l’hébreu ». Il écrit par exemple que le christianisme a été fondé par un juif à une époque où les Anglais n’étaient que des « sauvages tatoués ».

Comme l’a suggéré Cesarani, l’affirmation de Disraeli de « droits juifs basés sur la supériorité juive » pourrait bien être interprétée comme un signal à ses collègues conservateurs « qu’il ne céderait jamais à leurs préjugés ».

Une statue de Benjamin Disraeli à Aylesbury. (Crédit : CC-SA-David Gearing)

Disraeli prit en effet un certain plaisir à affirmer – faussement – qu’il descendait de l’aristocratie sépharade des juifs espagnols, tandis que l’aristocratie anglaise descendait selon lui d’ « une horde de pirates baltes ».

Disraeli n’était cependant guère à l’avant-garde de l’effort pour permettre aux juifs pratiquants de siéger au parlement, il fallait alors se convertir au christianisme. Contrairement à la plupart de ses collègues conservateurs, il a toujours voté pour la réforme, mais a également voulu éviter le débat.

Cependant, l’élection de Lionel de Rothschild – avec qui, ainsi qu’avec d’autres membres de la branche anglaise de la famille, il avait développé une amitié – signifiait que Disraeli ne pouvait plus rester silencieux sur le sujet.

Où est votre christianisme, si vous ne croyez pas à leur judaïsme ?

« La raison même de l’admission des juifs », argumenta-t-il quand il a finalement abordé le problème, « est qu’ils peuvent prouver une affinité. Où est ton christianisme, si tu ne crois pas à leur judaïsme ? »

Dans les coulisses, Disraeli a conseillé de Rothschild et a finalement joué un rôle clé dans la négociation d’un accord entre la Chambre des Communes pro-réforme et la Chambre des Lords où les opposants étaient majoritaires.

Malgré la position profondément impopulaire de Disraeli dans son propre parti, « l’énergie et l’intelligence » qu’il a exercées dans les derniers moments pour s’assurer que les juifs siègent au Parlement, estime Cesarani, justifient son « inclusion dans un panthéon juif ».

Peut-être que c’est Disraeli lui-même qui a mieux capturé son apparente ambivalence envers le judaïsme, se décrivant comme « la page blanche entre l’Ancien et le Nouveau Testament ».

La vie d’un homme de jeu

Bien qu’il soit devenu le chef des conservateurs à la Chambre des communes en 1849, plusieurs de ses collègues nourrissaient de sérieux doutes à son sujet et pas seulement sur ses origines juives. Certes, beaucoup de ses contemporains n’auraient pas survécu à l’examen minutieux auquel les politiciens modernes sont soumis, mais la vie personnelle de Disraeli était haute en couleurs.

Il a notamment essuyé de lourdes dettes de jeunesse suite à une mauvaise spéculation sur les matières premières en Amérique du Sud. Ce n’était pas un secret : quand il se présenta au Parlement en 1841, le siège était recouvert d’affiches clamant ses dettes impayées et divers jugements rendus contre lui. A l’époque, certains ont avancé que si Disraeli désirait tellement entrer au Parlement, c’était simplement pour obtenir une immunité contre l’emprisonnement.

Un dessin de Lionel de Rotschild, en 1847 (Crédit : Domaine public)

L’achat du manoir Hughenden dépendait d’ailleurs en partie des prêts d’un allié parlementaire proche.

La réputation louche de Disraeli était également liée à des rumeurs dans les cercles politiques londoniens sur sa relation avec Henrietta Sykes, épouse influente d’un baronnet, qu’il a ensuite acceptée de partager avec Lord Lyndhurst, ancien Lord Chancelier et premier mécène politique du jeune homme ambitieux.

Le mariage tardif de Disraeli à Mary Anne Lewis, une riche veuve, lui a permis de résoudre ses problèmes financiers – mais pas pour longtemps.

Heureusement, Sarah Brydges Willyams, une riche veuve juive âgée, avec laquelle Disraeli a noué une amitié après lui avoir écrit son admiration pour ses efforts en faveur de la « race d’Israël », l’a aidé.

Disraeli a hérité d’elle deux millions de livres sterling. Lionel de Rothschild a également été un généreux bienfaiteur, lui offrant environ un million de livres sterling.

Certains comprenaient mieux le mode de vie de Disraeli que d’autres. Le comte de Derby par exemple, chef des conservateurs à la Chambre des Lords et prédécesseur de Disraeli en tant que Premier ministre, aurait suggéré à la reine Victoria : « Monsieur Disraeli a dû construire sa fortune, et les hommes qui font leurs situations diront et feront des choses qui ne doivent pas nécessairement être dites ou faites par ceux qui héritent de situations toutes faites. »

Le fait que Disraeli ait été quelque peu imprudent avec l’argent a été confirmé.

William E. Gladstone, l’adversaire de toujours de Benjamin Disraeli (Crédit : Domaine public)

Ce fut cependant l’accusation d’opportunisme politique qui fut la plus fréquente à l’encontre de Disraeli tout au long de sa carrière. Dans un portrait par ailleurs sympathique, Harold Wilson, l’ancien Premier ministre travailliste, a suggéré que pendant son ascension politique, Disraeli avait « des principes, sauf en termes d’avantage politique immédiat ».

Par exemple, il s’est opposé à la cause du libre-échange dans les années 1840, aidant à renverser le Premier ministre conservateur, sir Robert Peel, et à diviser le parti sur la question. Disraeli a finalement été battu et a abandonné rapidement la lutte pour le protectionnisme.

Sur l’autre grand problème qui a ébranlé la politique britannique tout au long du 19e siècle – l’extension de la franchise de vote – Disraeli a adopté une position opportuniste similaire.

En 1866, il a réussi à détruire les propositions de réforme du gouvernement libéral et à forcer la démission du Premier ministre. La tactique de Disraeli a aidé les conservateurs au sein du gouvernement, où il a alors commencé à présenter son propre projet de loi de réforme qui était plus radical que celui qu’il avait sabordé un mois auparavant.

Le résultat – le Reform Act de 1867 – a doublé la taille de l’électorat et donné le vote aux hommes de la classe ouvrière urbaine. Pour certains issus de ses propres rangs, les actions de Disraeli – qui ont facilité son chemin vers le poste de Premier ministre – étaient encore une preuve de son « insouciance », de sa « vénalité » et de son « cynisme ».

En réalité, il venait de faire une faveur aux Tories. Disraeli savait qu’il était politiquement dangereux que le parti soit considéré comme un adversaire acharné de la réforme. Il savait également que les conservateurs étaient plus susceptibles de limiter les dommages électoraux potentiels que les nouvelles mesures pourraient leur infliger s’ils occupaient le fauteuil législatif.

Certains ont vu les actions de Disraeli comme la conséquence de sa croyance dans la création d’une « démocratie conservatrice » – une union de la classe ouvrière émergente et de l’aristocratie contre les classes moyennes influencées par les libéraux.

Il était cependant peut-être considéré comme un grand pragmatique. « Avant tout, aucun programme », aurait-il dit à l’éditeur d’un magazine conservateur, indiquant qu’il croyait que les politiciens devraient être aussi libres que possible des contraintes des engagements politiques.

Le pari rapporte

Les efforts de Disraeli en 1867 n’ont pas d’abord été récompensés. Lors des élections générales qui se sont déroulées sous la nouvelle bannière, les conservateurs ont été détruits et le nouveau Premier ministre a été expulsé de Downing Street après seulement dix mois de mandat.

Sans surprise, cela a provoqué le mécontentement et le complot, mais finalement, le pari de Disraeli a porté ses fruits. En 1874, il a ramené les conservateurs au pouvoir : des gains considérables ont permis au parti de remporter sa première majorité parlementaire depuis trois décennies.

Disraeli a refondé son parti sur la base de ce qui a été appelé la politique « One Nation ». Le terme vient du titre de l’un de ses romans les plus célèbres, « Sybil – ou Les Deux Nations », qui a été publié en 1845.

S’inspirant en partie de ses propres voyages dans le nord de l’Angleterre, il a dépeint une sombre image de la « dégradation constante du peuple », de la pauvreté et de l’exploitation qui ravageaient les villes et les villes-usines.

Selon Disraeli, la division entre les riches et les pauvres, et la menace de la politique de classe étaient dangereuses. Le parti conservateur devait chercher à l’éloigner.

Une photo de 1854 du Crystal Palace à Londres (Crédit : Domaine public)

Dans l’un de ses discours les plus célèbres – au Crystal Palace en 1872 – il a énoncé sa vision de « One Nation »: « Le parti conservateur, à moins qu’il ne s’agisse d’un parti national, n’est rien. Ce n’est pas une confédération de nobles, ce n’est pas une multitude démocratique; c’est un parti formé de toutes les nombreuses classes du royaume. »

Ce principe et un calcul électoral produisirent une série de lois sociales – santé, logement, éducation et emploi – qui s’attaquèrent aux problèmes des bidonvilles et des mauvaises conditions sanitaires, et renforcèrent les droits des travailleurs contre leurs employeurs en légalisant les grèves pacifiques.

Certains remirent en cause la radicalité de la législation et l’intérêt réel de Disraeli – vraisemblablement, il s’endormait lors des discussions au sein du Cabinet – suggérant que, lorsqu’il s’agit de son rôle de réformateur social, « le bilan contredit la légende ».

Néanmoins, comme le suggérait à juste titre Wilson, lorsqu’il quitta ses fonctions en 1880, Disraeli « avait le droit de revendiquer une plus grande avancée en matière de législation sociale que celle de ses prédécesseurs, presque plus que toutes ces assemblées ».

« One Nation » et la défaite de la politique de classe signifiaient aussi attribuer aux Tories le manteau du « parti patriotique ».

Les sentiments de Disraeli à propos de l’Empire étaient ambivalents. Les colonies étaient $ selon lui des « meules autour du cou », il les appelaient les « deadweights » (poids morts). Mais cela ne l’a pas empêché d’attaquer les libéraux pour avoir prétendument tenté « d’opérer la désintégration de l’Empire d’Angleterre ».

La Reine Victoria. (Crédit : Domaine public)

Il charmait la reine Victoria en faisant adopter une loi qui lui a conféré le titre d’ « impératrice de l’Inde » et acheté une part minoritaire du canal de Suez. Le public n’a pas été dissuadé de la croyance largement répandue selon laquelle la Grande-Bretagne l’avait effectivement achetée – la reine non plus. Disraeli lui aurait dit : « C’est réglé, vous l’avez, Madame. »

En dépit de son profond patriotisme, Disraeli faisait l’objet d’attaques antisémites de la part de ses opposants politiques. Ils liaient son échec en tant que Premier ministre dans la protection des chrétiens dans les Balkans massacrés par les Ottomans, à ses racines juives.

De nombreux juifs britanniques, selon le Jewish Chronicle, reconnaissaient que les Turcs étaient les « véritables protecteurs des juifs à l’Est » et se méfiaient naturellement des menaces d’intervention de la Russie.

Mais les actions de Disraeli n’étaient pas, comme le suggéraient ses critiques, le résultat de ses « sentiments juifs » ou le reflet d’une « indifférence orientale à la cruauté » mais un calcul de realpolitik, partagé par la reine Victoria, selon lequel l’expansionnisme russe représentait un danger pour les intérêts britanniques.

Même le triomphe éventuel de Disraeli – au Congrès de Berlin en 1878 il déjoua les plans russes sur les Balkans – ne satisfaisait pas Gladstone, qui continuait à accuser les juifs britanniques d’être des « opposants au soulagement effectif des chrétiens ».

En voyant Disraeli à Berlin, Bismarck s’était montré plus élogieux : « Der alte Jude, das ist der Mann [le vieux juif, il est un homme] », a-t-il remarqué.

Le conservatisme « One Nation » a connu de nombreuses changements depuis l’époque de Disraeli. Il témoigne cependant de la longévité de son début : David Cameron, le lendemain de sa réélection en 2015, s’est engagé à diriger un gouvernement, « une nation ».

Peut-être plus remarquable encore, l’adversaire vaincu de Cameron – le chef travailliste, Ed Miliband – et sa successeuse à Downing Street, Theresa May, ont tous deux tenté d’incarner l’idéologie « One nation ».

Le conservatisme de Disraeli était profond. Le but du parti conservateur, croyait-il, était de « maintenir les institutions du pays » – la monarchie, l’Église d’Angleterre, l’aristocratie. Mais cette croyance nécessitait aussi de distinguer le moment où il est préférable de réformer afin de préserver.

C’est cette philosophie du gouvernement qui a peut-être été le plus grand héritage de Disraeli pour le parti conservateur, et qui lui a permis de devenir le parti politique le plus élu au monde.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...