Il y a 400 000 ans, non loin de Tel Aviv, les humains recyclaient leurs outils
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Il y a 400 000 ans, non loin de Tel Aviv, les humains recyclaient leurs outils

Une étude de l'université de Tel Aviv révèle l'existence d'hommes préhistoriques à l'adaptabilité unique, ayant utilisé le recyclage pour faire face à d'immenses défis

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Un exemple d'une petite écaille archéologique recyclée de la Cave Qesem. 
(Ran Barkai/ Université Tel Aviv)
Un exemple d'une petite écaille archéologique recyclée de la Cave Qesem. (Ran Barkai/ Université Tel Aviv)

Il y a environ 400 000 ans, des membres d’une nation start-up préhistorique vivant dans une grotte à proximité de Tel Aviv ont mis au point des moyens innovants de recycler leurs outils.

Selon le professeur Ran Barkai de l’Université de Tel Aviv, auteur d’une récente étude parue dans la revue spécialisée Journal of Human Evolution, la recherche de son équipe révèle qu’une espèce rare et peu connue d’êtres humains remontant à la fin du Paléolithique était parvenu à mettre au point un nouveau « kit d’outils », qui leur permettait d’utiliser toutes les ressources naturelles à leur disposition, garantissant ainsi leur développement pendant les 200 000 ans suivants.

Jusqu’à récemment, d’après Ran Barkai, le recyclage était « un champ non étudié des comportements humains ». Une récente recherche a cependant montré que 10 % ou plus de tous les outils de la cave Qesem étaient modifiés et réutilisés dans le but de permettre aux gens d’utiliser plus efficacement la viande, les tubercules et d’autres produits extraits sur le site.

Grâce à une combinaison d’analyses d’objets et de résidus, Ran Barkai et ses collègues archéologues de l’université de Tel Aviv Flavia Vendetti, Yoni Parush et Avi Gopher ont fait équipe avec Stella Nunziante-Cesaro de l’Université de la « Sapienza » de Rome pour analyser 609 petits silex recyclés, issus de trois endroits distincts de la cave Qesem. Leurs résultats ont été récemment publiés dans un article évalué par des pairs, « Recycler avec un but dans le Levant de la fin du Paléolithique inférieur ».

En ayant recours à la spectroscopie infrarouge transformée de Foureir (FTIR) et la microscopie électronique à balayage associées à la spectroscopie aux rayons X à dispersion d’énergie (SEM-EDX), l’équipe a découvert sur les coins extérieurs de petits fragments de silex une variété « d’activités de taille ciblée liées à la consommation de nourriture : des activités de boucherie, de découpage de tubercules et d’os », selon un communiqué de presse de l’Université de Tel Aviv.

Dr. Flavia Venditti, chargée de recherche post-doctorale à l’université de Tel Aviv. (Photo personnelle)

« Nous avons réalisé des analyses microscopiques et chimiques pour découvrir que ces petits outils tranchants recyclés étaient spécifiquement produits pour le traitement des ressources animales comme la viande, la peau, la graisse et les os… Nous avons également trouvé des preuves d’exploitation des plantes et des tubercules, ce qui démontre qu’ils faisaient partie du régime et de la subsistance des hominidés », a expliqué Flavia Venditti, principal auteur de l’étude et qui vient d’obtenir un doctorat.

« L’analyse méticuleuse que nous avons menée nous a permis de démontrer que les petits fragments d’écailles recyclées étaient utilisées en tandem avec d’autres types d’ustensiles. Ils constituaient donc un assemblage plus large et plus diversifié d’outils, dans lequel chaque instrument avait été fabriqué à des fins spécifiques », a ajouté la doctoresse dans le communiqué de presse.

Des fouilles antérieures réalisées dans d’autres grottes avaient pu laisser penser que ces fragments n’étaient que des sous-produits sans importance issus du silex. Le nouvel article conclut toutefois que les 609 fragments recyclés « ont été conçus pour réaliser des tâches bien déterminées avant les procédures de taille. La capacité de ces habitants de la grotte à anticiper leurs besoins et à diversifier leurs outils en conséquence démontre un haut niveau de complexité cognitive ».

Le site de fouilles de Qesem, près de Rosh Haayin, dans le centre d’Israël, au mois de décembre 2010 (Crédit : AFP/Jack Guez)

Une nouvelle lignée d’hominidés

Découverte lors de fouilles de sauvegarde en l’an 2000, la grotte de Qesem est située à 13 kilomètres de Tel Aviv et aurait été habitée sans discontinuer pendant 200 000 ans. Ses résidents, une espèce appartenant aux toutes premières espèces humaines – dont la présence a été attestée par la découverte de treize dents dans la grotte en 2011 – étaient différents de leurs ancêtres Homo erectus aux niveaux comportemental et génétique et similaires aux hommes modernes et de Néandertal.

Les dents retrouvées dans la grotte de Qesem, aux abords de Tel Aviv (Autorisation : Prof. Israel Hershkovitz/Tel Aviv University)

« Ils représentent un stade de l’évolution humaine entre l’Homo erectus et le Néandertal », explique Ran Barkai. « Ils étaient capables de tirer profit de toutes les ressources naturelles ».

Des recherches précédentes avaient montré que les habitants des grottes avaient un régime varié, comprenant notamment de la tortue.

« Dans notre étude, nous suggérons que les outils de recyclage étaient utilisés pour découper les petits animaux. Ces instruments permettaient de couper de manière précise et délicate – pour pouvoir utiliser tous les morceaux de viande possibles et la graisse », ajoute Ben Barkai.

Ran Barkai de l’université de Tel Aviv (Autorisation)

Selon l’article, la combinaison de micro et macro-analyses fonctionnelles et d’analyse des résidus montre que les petits fragments servaient principalement à la transformation de ressources animales.

« Le traitement des plantes et des végétaux a été également identifié mais à une importance moindre… Nos analyses chimiques, entre autres, ont indiqué que les petits fragments retrouvés à Qesem avaient été principalement produits pour exploiter les ressources animales, qui représentent 66 % des matériaux que nous avons analysés dans les trois zones étudiées ».

En plus de la découverte du vaste recyclage des outils, l’analyse du silex qui avait été taillé dans le rebord de la roche, dans le centre et le sud de l’âtre ont démontré également que chaque périmètre servait différents objectifs fonctionnels et sociologiques.

Selon Ran Barkai, l’utilisation à long terme de la grotte est une preuve que cette espèce humaine ancienne avait su faire face à l’adversité. À la suite de la disparition de l’éléphant préhistorique, la principale source d’alimentation dans la région, les humains qui vivaient dans la grotte de Qesem avaient dû se battre pour survivre et ont ainsi démontré, sous de nombreux aspects, plus de capacités que les êtres humains d’aujourd’hui, continue-t-il. Ce changement peut être considéré comme aussi significatif que le serait la disparition des baleines du régime des Inuits.

« Il n’y avait pas Rami Levy, » la chaîne de supermarchés israéliens omniprésente, plaisantait le chercheur dans un entretien avec le Times of Israel.

Des études antérieures avaient montré que les humains se servaient habituellement du feu pour cuire les aliments et qu’ils avaient dû innover face au « défi significatif » que représentait la disparition des éléphants, se trouvant dans l’obligation de chasser des animaux plus petits – comme le daim de Mésopotamie ou le cerf élaphe, dont des ossements ont été découverts dans la grotte.

Des activités expérimentales de coupe de tubercules à l’aide d’un fragment de silex recyclé (Crédit : Flavia Venditti/Tel Aviv University)

« Ils ont dû inventer de nouveaux types d’outils et de nouvelles techniques de chasse », explique Ran Barkai. La nouvelle étude sur ces formes de recyclage révèle les qualités d’adaptation et capacités d’innovation supérieures de cette nouvelle lignée d’hominidés.

Comme on peut lire dans l’article scientifique, « nos résultats démontrent l’ingéniosité des premiers groupes humains dans le Levant, lesquels ont dû s’adapter à de nouvelles conditions pour pouvoir survivre et prospérer ».

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