Iran : une « vengeance terrible attend » les assassins de Mohsen Fakhrizadeh
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Iran : une « vengeance terrible attend » les assassins de Mohsen Fakhrizadeh

Washington n'a pas commenté officiellement cette opération, mais le président sortant Donald Trump a retweeté un article et des commentaires sur l'affaire

L'Ayatollah Ebrahim Raisi , responsable du système judiciaire iranien, rend hommage au scientifique assassiné Mohsen Fakhrizadeh en compagnie de sa famille à Téhéran, en Iran, le 28 novembre 2020. (Crédit : Agence de presse Mizan via AP)
L'Ayatollah Ebrahim Raisi , responsable du système judiciaire iranien, rend hommage au scientifique assassiné Mohsen Fakhrizadeh en compagnie de sa famille à Téhéran, en Iran, le 28 novembre 2020. (Crédit : Agence de presse Mizan via AP)

Le chef d’état-major iranien, le général de division Mohammad Bagheri, a prévenu qu’une « vengeance terrible » attendait les personnes derrière l’assassinat vendredi du père du nucléaire iranien.

« Les groupes terroristes et les responsables et les auteurs de cette tentative lâche doivent savoir qu’une vengeance terrible les attend », a tweeté M. Baghéri, selon l’agence de presse étatique Irna.

Il a qualifié la mort de Mohsen Fakhrizadeh de « coup amer et lourd », assurant que les Iraniens « n’auront pas de repos tant que nous n’aurons pas pourchassé et puni » les personnes impliquées.

Fakhrizadeh, 59 ans, était à la tête du département recherche et innovation du ministère iranien de la Défense lorsqu’il a été pris pour cible dans sa voiture par plusieurs assaillants, qui l’ont « gravement blessé ». Il n’a pas pu être ranimé, a indiqué le ministère dans un communiqué.

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, a appelé samedi à « punir » les responsables de l’assassinat la veille de l’un des plus éminents scientifiques iraniens dans le domaine du nucléaire.

Le Guide suprême iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, s’adresse à la nation dans un discours télévisé marquant l’anniversaire de la mort en 1989 de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini, le leader de la révolution islamique de 1979, à Téhéran, Iran, le 3 juin 2020. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

L’ayatollah a plaidé pour que « suite soit donnée à ce crime et, à coup sûr, pour punir les auteurs et les responsables et (…) pour continuer les efforts scientifiques et techniques de ce martyr dans tous les domaines où il travaillait », selon un communiqué publié sur son site officiel.

Khamenei l’a qualifié de « prestigieux scientifique du nucléaire et de la défense », qui est devenu un « martyr par les mains de mercenaires criminels et cruels ». « Ce scientifique inégalé a donné sa chère et précieuse vie à Dieu à cause de ses grands et durables efforts scientifiques », a-t-il poursuivi.

Le patron de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (OIEA), Ali Akbar Salehi, a expliqué qu’ils avaient une « bonne coopération en particulier dans le domaine de la défense antiatomique ».

Selon Salehi, il détenait un doctorat en « physique et ingénierie nucléaire » et avait travaillé pour sa thèse avec Fereydoon Abbasi Davani, ex-chef de l’OIEA lui-même visé par une tentative d’assassinat en 2011.

Des médias américains l’ont qualifié de « cible numéro 1 du Mossad », l’agence de renseignement israélienne, et de « cerveau du programme nucléaire iranien ».

Le département d’Etat américain avait indiqué en 2008 qu’il menait « des activités et des transactions contribuant au développement du programme nucléaire de l’Iran ».

Fakhrizadeh faisait samedi la une de la quasi-totalité des journaux en Iran. Le quotidien ultra-conservateur Kayhan, titrant « Oeil pour oeil : Sionistes tenez-vous prêts ».

Le journal réformateur Arman-e Melli, dans un article intitulé « Piège sous tension », soulignait que Téhéran devait « agir avec encore plus de vigilance qu’auparavant (…), afin que nous ne tombions pas dans le piège des actions sous haute tension ».

Le scientifique avait été accusé par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, d’être le père du programme nucléaire iranien.

Israël « mercenaire » des Etats-Unis : le président iranien, Hassan Rouhani, a accusé samedi l’ennemi juré de la République islamique de vouloir semer le « chaos » avec l’assassinat de Fakhrizadeh et a menacé de représailles envers les parties impliquées « en temps et en heure ».

Le président iranien Hassan Rouhani s’exprime lors d’une cérémonie pour marquer le 41ème anniversaire de la révolution islamique sur la place Azadi à Téhéran, le 11 février 2020. (AP Photo/Ebrahim Noroozi).

« Une fois de plus, les mains impitoyables de l’arrogance mondiale, avec le régime sioniste usurpateur comme mercenaire, sont souillées du sang d’un fils de cette nation », a dénoncé Rouhani dans un communiqué. L’Iran utilise en général l’expression « arrogance mondiale » pour désigner les Etats-Unis.

Dans une intervention télévisée, il a ensuite accusé l’Etat hébreu de vouloir « créer le chaos, mais ils devraient savoir que nous les avons démasqués et qu’ils ne réussiront pas ». « La nation iranienne est trop intelligente pour tomber dans le piège de la conspiration mise en place par les Sionistes », a-t-il lancé.

« Les ennemis de l’Iran devraient savoir que la bravoure du peuple et des responsables iraniens est telle que cet acte criminel ne restera pas sans conséquence », a-t-il prévenu. « Cet assassinat barbare montre que nos ennemis vivent des semaines difficiles au cours desquelles ils sentent (…) leur pression faiblir, la situation mondiale changer », a encore relevé Rouhani. Les ennemis de l’Iran « veulent profiter au maximum (…) de ces quelques semaines » de façon à « créer une situation incertaine dans la région », a-t-il poursuivi, sans doute en référence aux dernières semaines de l’administration Trump.

Le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, avait accusé dès vendredi Israël d’avoir joué un « rôle » dans cet « acte terroriste » qui « montre le bellicisme désespéré de ses auteurs ».

Le Hezbollah, mouvement terroriste pro-iranien chiite libanais, a « fermement condamné » samedi cet assassinat ainsi que ceux menés par des « gangs meurtriers et terroristes pour empêcher la République islamique d’obtenir les ressources de fierté et de puissance et de préserver le progrès scientifique et son indépendance politique et intellectuelle ».

John Brennan, un ancien patron de l’agence de renseignement américaine CIA, a quant à lui qualifié l’assassinat d’ « acte criminel et extrêmement dangereux ». Un tel acte risque d’entraîner des « représailles létales et une nouvelle phase de conflit régional », a-t-il écrit sur Twitter, précisant ne pas savoir qui se trouvait derrière la mort de Mohsen Fakhrizadeh, attribuée à Israël par l’Iran.

John Brennan dans le Bureau ovale de la Maison Blanche en janvier 2010. (Crédit : Pete Souza – The White House/Domaine public/WikiCommons)

« Un tel acte de terrorisme étatique constituerait une violation flagrante du droit international et encouragerait davantage de gouvernements à mener des attaques meurtrières contre des responsables étrangers », a estimé l’ancien directeur de la CIA.

Critique acerbe du président américain Donald Trump, M. Brennan a exhorté l’Iran à « résister à l’envie » d’exercer des représailles et d’attendre « le retour de dirigeants américains responsables sur la scène internationale ».

Brennan était à la tête de la CIA de 2013 à 2017, sous la présidence de Barack Obama et alors que le président élu Joe Biden était vice-président. Ce dernier a nommé l’ancienne adjointe de M. Brennan, Avril Haines, comme directrice des services de renseignement.

Le Dr. Mohsen Fakhrizadeh sur une photo non-datée. (Autorisation)

L’Allemagne a aussi mis en garde samedi contre « une nouvelle escalade de la situation » après l’assassinat du scientifique.

« Nous sommes très inquiets concernant les informations en provenance d’Iran selon lesquelles Mohsen Fakhrizadeh a été tué dans un attentat », a indiqué un porte-parole du ministère des Affaires étrangères allemand à l’AFP. « Nous appelons instamment toutes les parties à renoncer à toute démarche qui pourrait conduire à une nouvelle escalade de la situation », dont « nous n’avons absolument pas besoin en ce moment », a-t-il ajouté.

« A quelques semaines de l’entrée en fonction du nouveau gouvernement aux Etats-Unis, il s’agit de conserver les marges existantes de dialogue avec l’Iran afin de pouvoir régler par la négociation le conflit sur le programme atomique iranien », a souligné le porte-parole du ministère.

Un avis partagé par Ben Friedman, professeur à la George Washington University, pour qui cet assassinat « aidera probablement l’aile dure en Iran qui veut des armes nucléaires ». C’est aussi « un acte de sabotage visant la diplomatie et les intérêts des Etats-Unis », a-t-il tweeté.

Ben Rhodes, conseiller adjoint à la sécurité nationale de l’ancien président américain Barack Obama (Magnolia Pictures)

« C’est une action scandaleuse, destinée à saper les relations diplomatiques entre un nouveau gouvernement américain et l’Iran », a estimé pour sa part Ben Rhodes, ancien conseiller diplomatique de Barack Obama. « Il est temps que cette escalade continue cesse ».

Certains pourtant voient dans cette opération un levier que le gouvernement Biden pourrait utiliser dans d’éventuelles discussions avec Téhéran.

« Il reste encore deux mois avant que Joe Biden prenne ses fonctions », a noté Mark Dubowitz, directeur du centre de réflexion conservateur Foundation for Defense of Democracies. « C’est bien suffisant pour que les Etats-Unis et Israël infligent des dommages sévères au régime en Iran et donner des moyens de pression à l’administration Biden ».

Les autorités iraniennes accusent Israël d’être responsable de cet assassinat, qui intervient moins de deux mois avant l’investiture du démocrate à la présidence des Etats-Unis.

Biden a dit vouloir renouer le dialogue après le mandat de Donald Trump, qui avait décidé en 2018 le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le programme nucléaire iranien signé trois ans plus tôt à Vienne.

Washington le jugeait insuffisant, contrairement aux autres Etats impliqués dans l’accord avec l’Iran (Allemagne, Chine, France, Grande-Bretagne et Russie).

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, à gauche, et le président américain Donald Trump chuchotent lors d’une réunion de cabinet dans la salle du conseil de la Maison Blanche, à Washington, le 16 juillet 2019. (Alex Brandon/AP)

Washington n’a pas commenté officiellement cette opération, mais le président sortant Donald Trump a retweeté un article et des commentaires sur l’affaire.

Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, qui vient d’effectuer une visite en Israël, a encore imposé vendredi de nouvelles sanctions économiques contre quatre sociétés chinoises et russes accusées d’avoir soutenu le développement du programme nucléaire iranien.

« Cette administration est là jusqu’au 20 janvier » et « elle continuera à mettre en oeuvre ses politiques jusqu’à la fin », a assuré récemment un haut responsable du département d’Etat, qui a requis l’anonymat.

« J’espère que ce rapport de forces favorable que l’administration tente tellement d’obtenir », le prochain gouvernement américain « en fera bon usage pour pousser les Iraniens à se comporter comme un pays normal », a-t-il ajouté.

Samedi, des étudiants de la force paramilitaire Bassidj ont manifesté devant le ministère des Affaires étrangères à Téhéran, brûlant des drapeaux américain et israélien ainsi que des portraits de MM. Trump et Biden.

Des manifestants scandent des slogans contre les Etats-Unis et Israël en brandissant des photos de Qassem Soleimani, haut commandant des Gardiens de la révolution, qui a été tué dans une frappe aérienne américaine en Irak, et du président iranien Hassan Rouhani lors d’une manifestation dans la ville du Kashmir de Magam, le 3 janvier 2020. (Photo par Tauseef MUSTAFA / AFP)

L’ONU « exhorte à la retenue et à la nécessité d’éviter toute action qui pourrait mener à une aggravation des tensions dans la région » du Moyen-Orient après l’assassinat en Iran d’un scientifique du programme nucléaire iranien, a de son côté indiqué samedi le porte-parole de l’Organisation.

« Bien sûr, nous condamnons tout assassinat ou meurtre illégal », a ajouté Stéphane Dujarric, en réponse à une demande de réaction du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, à cet événement vivement dénoncé par Téhéran qui a menacé de représailles.

Dans une lettre au secrétaire général de l’ONU, l’ambassadeur iranien auprès de l’Organisation, Majid Takht Ravanchi, avait réclamé dès vendredi soir à Antonio Guterres et au Conseil de sécurité une condamnation claire de l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, chef du département recherche et innovation du ministère de la Défense.

Dans ses dernières occupations, ce scientifique « supervisait le développement d’un vaccin » contre la pandémie de Covid-19, assure l’ambassadeur iranien dans sa missive…

La Turquie a aussi condamné dimanche l’assassinat du père du programme nucléaire iranien, y voyant un acte de « terrorisme » qui « trouble la paix dans la région ».

« La mort de Mohsen Fakhrizadeh à la suite d’une attaque (..) nous a peinés. Nous condamnons ce vil assassinat et présentons nos condoléances au gouvernement iranien et aux proches du défunt », a déclaré le ministère turc des Affaires étrangères dans un communiqué.

« La Turquie est contre toute initiative visant à troubler la paix dans la région et contre toute forme de terrorisme, quels que soient son auteur et sa cible », a-t-il poursuivi, tout en appelant « toutes les parties au bon sens et à la retenue ». La Turquie et l’Iran sont deux puissances régionales voisines aux relations historiquement complexes. Elles s’opposent sur de nombreux dossiers, mais ont renforcé ces dernières années leur coopération dans quelques secteurs, comme l’énergie, et sont farouchement hostiles à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis.

Le Président turc Recep Tayyip Erdogan, (à droite), salue le Président iranien Hassan Rouhani avant une rencontre au Palais Cankaya, à Ankara, Turquie, le 16 septembre 2019. (Service de presse présidentiel via AP, Pool)

La dépouille de Fakhrizadeh a fait l’objet d’un service religieux spécial dans un sanctuaire chiite de premier plan, avant son enterrement annoncé pour lundi.

Le corps est arrivé dans la ville sainte de Machhad (Nord-Est de l’Iran) dans la nuit de samedi à dimanche où il a été conduit au mausolée de l’Imam-Réza, selon des images de la télévision d’Etat.

Recouverte d’un chador noir, la veuve de Fakhrizadeh a fait une apparition anonyme à la télévision d’État.

« Il voulait mourir en martyr, son souhait a été exaucé », y a-t-elle déclaré.

Une prière a été dite et le corps du scientifique a été porté en procession autour de la tombe de cette figure sainte du chiisme, hommage que la République islamique réserve à certains de ses plus éminents « martyrs ».

Le chef du pouvoir judiciaire, l’ayatollah Ebrahim Raisi (D), salue la dépouille du scientifique assassiné Mohsen Fakhrizadeh entouré de sa famille, à Téhéran le 28 novembre 2020. (Crédit : MIZAN NEWS AGENCY / AFP)

Plusieurs scientifiques spécialistes du nucléaire en Iran ont été assassinés ces dernières années, Téhéran en attribuant systématiquement la responsabilité à Israël.

Israël a placé ses ambassades et ses délégations dans le monde entier en état d’alerte élevé, préoccupé par d’éventuelles représailles iraniennes, a expliqué la Douzième chaîne israélienne, samedi après-midi.

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