Rechercher

Khashoggi: l’Arabie saoudite évoque pour la première fois un acte « prémédité »

Le fils du journaliste tué a quitté l'Arabie saoudite pour les États-Unis avec sa famille après la levée d'une interdiction de voyage ; la CIA a présenté ses conclusions à Trump

Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi au formum économique mondial de Davos, en janvier 2011. (Crédit : AP Photo/Virginia Mayo)
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi au formum économique mondial de Davos, en janvier 2011. (Crédit : AP Photo/Virginia Mayo)

Le procureur général d’Arabie saoudite a évoqué pour la première fois, sur la base d’informations fournies par la Turquie, l’idée que le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi avait été « prémédité » par ses auteurs.

Les enquêtes se poursuivent, a ajouté le procureur dans un bref communiqué jeudi, qui fait aussi mention de « l’équipe de travail conjointe » formée par Ryad et Ankara.

Jamal Khashoggi, journaliste et opposant saoudien, a été tué le 2 octobre dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul. Selon des responsables turcs, il a été victime d’un assassinat, soigneusement planifié, et perpétré par une équipe d’agents venus de Ryad.

Après avoir nié sa mort, les autorités saoudiennes, sous la pression internationale, avaient avancé plusieurs versions. Elles évoquaient d’abord une « rixe » ayant mal tourné, puis une opération « non autorisée » et dont le prince héritier Mohammed ben Salmane, considéré comme l’homme fort du royaume, n’avait « pas été informé ».

Au total, 18 suspects, tous Saoudiens, ont été arrêtés en Arabie saoudite et plusieurs hauts responsables des services de renseignement limogés.

Le Prince Mohammed ben Salmane Al Saud, prince héritier d’Arabie Saoudite, assiste à une réunion des Nations unies à New York, le 27 mars 2018 (Crédit : Bryan R. Smith / AFP)

Peu après l’annonce du procureur, des médias d’État saoudiens ont indiqué que le prince Mohammed, âgé de 33 ans et surnommé MBS, avait présidé jeudi la première réunion d’une commission chargée de restructurer les services de renseignement.

Mercredi, le prince héritier avait pris la parole pour la première fois sur l’affaire, qualifiant d' »incident hideux » et « douloureux » le meurtre du journaliste qui a provoqué l’indignation internationale et écorné l’image du royaume, premier exportateur de pétrole au monde.

S’exprimant devant le forum Future Investment Initiative (FII) à Ryad, l’héritier du trône avait affirmé que « la justice prévaudra » et qu’il n’y aurait « pas de rupture des liens avec la Turquie », les deux pays coopérant dans les enquêtes.

Jeudi, Human Rights Watch a indiqué que Salah, fils du journaliste tué, avait quitté l’Arabie saoudite pour les États-Unis avec sa famille après la levée d’une interdiction de voyage. Le roi Salmane et MBS, dont l’image a aussi pâti, l’avaient reçu mardi, ainsi qu’un frère de Jamal Khashoggi, et présenté leurs condoléances à la famille.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane, à droite, serre la main de Salah Khashoggi, fils de Jamal Khashoggi, à Ryad, le 23 ocotobre 2018. (Crédit : Agence de presse saoudienne SPA via AP)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé vendredi que le procureur général d’Arabie saoudite était attendu dimanche à Istanbul dans le cadre de l’enquête sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Le président de la Turquie et le chef du Parti de la justice et du développement (APK) Recep Tayyip Erdogan prononce un discours lors de la réunion du groupe parlementaire du Parti AKP à la Grande Assemblée nationale de Turquie (TBMMM) à Ankara le 8 mai 2018. (Crédit : AFP/Adem Altan)

« Dimanche, ils (les Saoudiens) vont envoyer leur procureur général en Turquie. Celui-ci va rencontrer notre procureur général de la République à Istanbul », a déclaré M. Erdogan lors d’un discours à Ankara.

Il a en outre affirmé que les autorités turques étaient en possession « d’autres éléments » de preuve liés au meurtre, perpétré le 2 octobre par des agents de Ryad au consulat saoudien à Istanbul.

« Ce n’est pas comme si nous n’avions pas d’autres éléments, pas d’autres documents entre nos mains. Mais demain est un autre jour. Il ne sert à rien de se précipiter », a-t-il dit.

Le fait que Jamal Khashoggi « a été tué est une évidence. Mais où est-il? Où est son corps ? », a poursuivi le dirigeant turc, ajoutant à l’adresse de Ryad: « qui a donné un tel ordre? (…) Il faut que les autorités (saoudiennes) l’expliquent ».

M. Erdogan a ajouté que la Turquie avait partagé ses « preuves » avec d’autres pays, dont l’Arabie saoudite.

« Sans leur donner les originaux, nous avons partagé nos informations et nos documents avec ceux qui étaient intéressés. Nous les avons partagés avec l’Arabie saoudite », a-t-il dit.

Revenant sur le déroulement de l’affaire, M. Erdogan s’en est vivement pris aux déclarations initiales de Ryad niant le meurtre de Khashoggi et affirmant que le journaliste avait quitté le consulat vivant.

« Ces déclarations étaient vraiment risibles (…) C’étaient des déclarations puériles, incompatibles avec le sérieux d’un Etat », a lâché le président turc.

Le Kremlin a assuré vendredi ne pas voir de « raison de ne pas croire » la famille royale d’Arabie saoudite qui a nié son implication dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Le président russe Vladimir Poutine en visite au Centre national de recherche à Moscou le 10 avril 2018. (AFP Photo/Sputnik/Alexey Nikolsky)

Cette déclaration intervient au lendemain d’un entretien téléphonique entre le président russe Vladimir Poutine et le roi Salmane d’Arabie saoudite, au cours duquel les deux dirigeants « ont évoqué l’affaire Khashoggi » selon un communiqué de la présidence russe.

Interrogé vendredi par un journaliste pour savoir si le Kremlin croit que la famille royale n’a rien à voir avec le meurtre de Jamal Khashoggi le 2 octobre dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a jugé la question « inappropriée ».

« Il y a une déclaration officielle du roi, il y a une déclaration officielle du prince héritier (Mohammed ben Salmane, ndlr), et personne ne doit avoir de raison de ne pas y croire », a-t-il souligné.

« Où est le corps? »

Jeudi, la directrice de la CIA Gina Haspel a présenté au président Donald Trump « ses conclusions et ses analyses de son voyage en Turquie », où elle a échangé avec les responsables de l’enquête, a annoncé un responsable américain. Il n’a pas donné plus de précisions.

Agnès Callamard, rapporteure spéciale auprès de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires et arbitraires, a été plus directe.

« L’Arabie saoudite elle-même a admis que le crime a été prémédité et a impliqué des responsables de l’Etat », a-t-elle relevé lors d’une conférence de presse.

« Ont-ils agi au nom de l’Etat? Cela doit être précisé », a-t-elle ajouté. « Mais du point de vue des droits humains », le crime « porte toutes les marques d’une exécution extrajudiciaire » et « il revient au Royaume d’Arabie saoudite de démontrer que ce n’était pas le cas ».

« A ce stade, personnellement, pas besoin de savoir que d’autres personnes sont impliquées dans le crime pour conclure qu’il s’agissait d’une exécution extrajudiciaire », a insisté l’experte de l’ONU. « Parce que les gens impliqués, les gens qui l’ont commandée, qui l’ont organisée sont assez haut placées pour représenter l’Etat » saoudien.

« Il n’y a pas d’information jusqu’à présent indiquant qu’ils ont agi comme des voyous », a aussi fait valoir Agnès Callamard.

« Nous pensons qu’une enquête internationale doit suivre », en raison de « la nature du crime, de la victime, des gens impliqués, du lieu du crime ». « Parce que nous parlons d’un crime contre un journaliste, que la violence contre les journalistes est une lutte prioritaire des Nations unies et de plusieurs de ses Etats membres », a aussi souligné l’experte.

Selon elle, avec le consentement de la Turquie et de l’Arabie saoudite, cette enquête internationale pourrait être décidée par le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale de l’ONU, le secrétaire général de l’Organisation ou le Conseil des droits de l’homme basé à Genève.

Le chef de la diplomatie turque a affirmé qu’il existait toujours « des questions » auxquelles Ryad doit répondre, notamment l’identité des commanditaires et le lieu où se trouve le corps du journaliste assassiné.

Mevlüt Cavusoglu, ministre turc des Affaires étrangères. (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Il y a des questions qui nécessitent des réponses », a déclaré Mevlüt Cavusoglu. « 18 personnes ont été arrêtées (en Arabie saoudite), pourquoi elles? Qui leur a donné des ordres? (…) Le corps de Jamal Khashoggi n’a pas encore été retrouvé. Où est-il? »

Selon la télévision publique TRT, les enquêteurs turcs ont prélevé des échantillons de l’eau d’un puits situé dans le jardin du consulat, mais n’ont pas obtenu une autorisation des Saoudiens pour fouiller à l’intérieur du puits.

Les responsables saoudiens ont cherché jeudi à faire bonne figure en affirmant être « très contents » des résultats du forum FII qui s’est tenu pendant trois jours à Ryad.

La conférence a été « fantastique », a assuré le ministre des Finances Mohammed al-Jadaan, évitant soigneusement d’évoquer les désistements en cascade de responsables politiques et de grands chefs d’entreprise occidentaux choqués par l’affaire Khashoggi.

Le ministre saoudien de l’Energie Khaled al-Faleh a affirmé que « toutes les compagnies qui se sont abstenues (de venir) nous ont appelés ces dernières 48 heures pour présenter leurs excuses et exprimer leurs regrets ».

Bataille « personnelle »

Les organisateurs du FII et le ministère saoudien de l’Information ont assuré que le forum avait favorisé des accords ou des projets d’accord totalisant des dizaines de milliards de dollars.

Comme en 2017, cette conférence internationale avait pour but de projeter le royaume pétrolier comme une destination d’affaires lucrative.

À propos des réformes engagées dans le royaume, le prince héritier a affirmé que « dans les cinq prochaines années, l’Arabie saoudite sera totalement différente ».

« Si nous réussissons dans les cinq années à venir, d’autres pays (de la région) nous suivront », a-t-il dit. « C’est la bataille des Saoudiens et c’est ma bataille dans laquelle je suis engagé personnellement ».

Jeudi, la Bourse de Ryad a réagi positivement aux déclarations du prince Mohammed, l’indice Tadawul All-Shares Index (TASI) terminant la séance à +4,3 %.

L’Arabie reste néanmoins en posture délicate sur la scène diplomatique, avec les États-Unis et la Grande-Bretagne qui ont annoncé l’annulation de tout éventuel visa détenu par les suspects, la France qui s’est dite prête à des « sanctions internationales » contre « les coupables », ou le Parlement européen qui a jugé « hautement improbable » que le meurtre de Khashoggi ait été menée à l' »insu » du prince héritier saoudien.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...