La Grande-Bretagne et le Kindertransport, un sentiment de culpabilité ?
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La Grande-Bretagne et le Kindertransport, un sentiment de culpabilité ?

Le 2 décembre, le Royaume-Uni a marqué le 80e anniversaire du sauvetage des enfants juifs des nazis, mais le sort réservé à certains d'entre eux en GB n'a rien de glorieux

  • Les Enfants du Kindertransport, sculpture devant Liverpool Street Station à Londres (Crédit: John Chase, 2006)
    Les Enfants du Kindertransport, sculpture devant Liverpool Street Station à Londres (Crédit: John Chase, 2006)
  • Des enfants juifs montant dans un bateau dans le cadre du kindertransport qui les emmenait loin de l'Europe occupée par les nazis (Autorisation :  Pamela Sturhoofd)
    Des enfants juifs montant dans un bateau dans le cadre du kindertransport qui les emmenait loin de l'Europe occupée par les nazis (Autorisation : Pamela Sturhoofd)
  • Immigrants et autres "suspects" en route vers un camp d'internement depuis Londres, 13 juin 1940. (AP Photo)
    Immigrants et autres "suspects" en route vers un camp d'internement depuis Londres, 13 juin 1940. (AP Photo)
  • Femmes de "Catégorie B" arrivant au poste de police de Fulham Road à Londres, le 27 mai 1940, avant d'être internées dans des camps sur l'île de Man. (AP Photo)
    Femmes de "Catégorie B" arrivant au poste de police de Fulham Road à Londres, le 27 mai 1940, avant d'être internées dans des camps sur l'île de Man. (AP Photo)
  • Des étrangers ennemis, arrêtés lors d'une grande rafle policière, quittent Londres, en Angleterre, le 17 mai 1940, sous une lourde escorte militaire pour des camps d'internement. (AP Photo)
    Des étrangers ennemis, arrêtés lors d'une grande rafle policière, quittent Londres, en Angleterre, le 17 mai 1940, sous une lourde escorte militaire pour des camps d'internement. (AP Photo)

LONDRES – Le vendredi 2 décembre 1938, à 5h30 du matin, un bateau transportant 206 enfants atteint le port britannique de Harwich après un court voyage à travers la mer du Nord depuis Hoek van Holland, ville côtière des Pays-Bas.

Les enfants juifs à bord, qui étaient autorisés à transporter une valise et 10 reichsmarks (environ 400 dollars aujourd’hui), avaient quitté leurs foyers et leurs parents en Allemagne avec un préavis de 24 heures seulement.

Moins d’un mois s’était écoulé depuis que les terribles événements de la Nuit de Cristal avaient conduit le Royaume-Uni à ouvrir la porte jusque-là largement fermée aux réfugiés juifs qui essayaient de fuir la tyrannie nazie.

Six jours après l’arrivée du premier bateau, l’ancien Premier ministre, Stanley Baldwin, a lancé un appel public au nom des réfugiés juifs, déclarant dans une émission de radio : « Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dépouillés de leurs biens, chassés de leurs maisons, cherchent asile et refuge à nos portes, un abri contre le vent et un refuge contre la tempête. »

Une semaine plus tard, le Cabinet du successeur de Baldwin, Neville Chamberlain, a accepté de réduire la bureaucratie du système des visas pour les enfants de moins de 16 ans et de lever toutes les restrictions sur le nombre de personnes autorisées à entrer dans le pays.

En l’espace d’un an, près de 10 000 enfants d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie sont arrivés au Royaume-Uni par Kindertransport [Transport d’enfants]. Comme l’un des plus éminents historiens de la Shoah, feu Martin Gilbert, l’a affirmé : « Aucun autre pays n’a fait un tel effort pour accueillir des enfants juifs que la Grande-Bretagne ». En fait, la loi autorisant les États-Unis à entreprendre une initiative semblable n’a jamais été adoptée par les commissions du Congrès.

Alors que le pays marque le 80e anniversaire de leur arrivée, la Grande-Bretagne est à juste titre fière du Kindertransport. Des survivants aujourd’hui âgés ont été interviewés par les journaux, le prince Charles a organisé une réception et des expositions sont en cours.

Le Kindertransport est gravé dans la conscience nationale, un prélude encourageant à la position héroïque que le pays assumera seul contre le nazisme, 18 mois plus tard.

L’exemple du Kindertransport n’est d’ailleurs pas seulement une question d’histoire. Ses participants et leurs héritiers ont acquis l’autorité morale de s’exprimer – et d’être entendus – sur les questions contemporaines concernant les réfugiés et les migrants.

Il n’y a aucun doute sur la gratitude durable que les enfants juifs réfugiés éprouvent envers le Royaume-Uni ou sur la générosité de ceux qui leur ont ouvert leur maison. « J’ai la plus grande admiration pour l’Angleterre et le peuple anglais. C’est le seul pays qui nous a accueillis », se souvient l’un d’eux. « Jusqu’au jour de ma mort, je serai reconnaissant à ce pays », a suggéré un autre.

Rien ne peut non plus diminuer l’héroïsme d’individus tels que Sir Nicholas Winton – « le Schindler de Grande-Bretagne » – qui se sont mis en grand danger personnel pour superviser la mission de sauvetage.

Cependant, l’accent mis sur le Kindertransport cache aussi une conscience nationale quelque peu coupable, à la fois vis-à-vis de ceux qui n’ont pas pu se réfugier en Grande-Bretagne, que du sort, allant de l’internement et la déportation, des « chanceux » qui y sont parvenus.

C’est ce changement d’attitude déconcertant qui a poussé un compositeur juif à écrire après son internement inattendu en mai 1940 : « S’agit-il de nos amis, les mêmes Britanniques qui nous ont accueillis amicalement, qui ont reconnu notre valeur, offert leur hospitalité à nos enfants, qui nous ont donné le sentiment d’une nouvelle patrie ? … [Et] maintenant l’ami vient avec un visage différent, froidement inaccessible, dit ‘désolé’ et vous traite, l’invité confiant et reconnaissant, comme le pire ennemi et criminel ! »

Les images cachées de ceux qui sont restés sur place

Louise London, auteure de « Whitehall And The Jews, 1933-1948 British Immigration Policy, Jewish Refugees and the Holocaust » a fait remarquer : « Le mythe selon lequel la Grande-Bretagne a fait tout son possible pour les Juifs entre 1933 et 1945 est né. Cette image confortable s’est avérée remarquablement durable… Nous nous souvenons des photos émouvantes et des images d’actualités d’enfants juifs non accompagnés arrivant dans les Kindertransports.

« Il n’y a pas de telles photos des parents juifs abandonnés en Europe nazie… Les Juifs non admis à entrer au Royaume-Uni ne font pas partie de la vie des Britanniques, car ils ne les ont jamais vus. »

De plus, alors que les réfugiés juifs qui sont arrivés en Grande-Bretagne ont indéniablement été les plus chanceux par rapport à ceux qui sont restés piégés sur le continent européen, certains de ceux que le Royaume-Uni a accueillis ont par la suite été désignés « étrangers ennemis » et ont été internés et déportés au Canada et en Australie.

La Grande-Bretagne a adopté une politique très restrictive à l’égard des migrants tout au long des années 1930. Aucune exception n’a été faite pour les réfugiés, ce qui signifie qu’au début de 1938, il n’y avait qu’environ 10 000 réfugiés juifs dans le pays.

A titre d’illustration : La carte d’identité d’Herbert Levy, qui a été amené en Angleterre par Kindertransport de Berlin en Allemagne en 1939 pour échapper à la persécution nazie, à son domicile à Londres, le jeudi 21 novembre 2013. (Crédit photo : AP Photo/Kirsty Wigglesworth)

En outre, ils n’avaient été autorisés à entrer au Royaume-Uni qu’aux conditions les plus strictes. En raison du taux de chômage élevé, le travail des réfugiés était soumis à des contrôles stricts ; la communauté juive britannique devait garantir qu’elle assurerait leur entretien ; et il était prévu que la plupart ne resteraient au Royaume-Uni que temporairement (bien que cela ne se soit finalement pas produit pour beaucoup).

Dans la foulée de l’Anschluss, la vis a encore été resserrée, avec la réintroduction des visas – qui avaient été supprimés – pour les titulaires de passeports allemands et autrichiens. Les immigrés, comme l’a dit un fonctionnaire, peuvent désormais être sélectionnés « à loisir et à l’avance ».

L’introduction du fameux Livre blanc de 1939, qui plafonnait la migration juive vers la Palestine mandataire à 20 000 personnes par an, a fermé une autre voie de fuite potentielle.

Chaim Weizmann (photo credit: Wikimedia Commons)
Chaim Weizmann (Crédit : autorisation)

« Le monde est divisé en lieux où [les Juifs] ne peuvent pas vivre et en lieux où ils ne peuvent pas entrer », avait déploré le futur président israélien Chaim Weizmann.

Ce n’est qu’après la Nuit de Cristal – en dépit d’un fort soutien de l’opinion publique et même de journaux qui avaient auparavant été sympathiques envers les nazis et hostiles envers les réfugiés juifs – que le nombre de réfugiés admis au Royaume-Uni a rapidement commencé à augmenter.

Même alors, cependant, il est important de se rappeler que le Kindertransport n’était pas une initiative gouvernementale, mais, comme l’a démontré le professeur Tony Kushner de l’Université de Southampton, « un programme volontaire financé et mis en œuvre par le public britannique ».

Visa délivré à une femme juive accompagnant le Kindertransport. (Wikimedia Commons)

En septembre 1939, la porte fut, une fois de plus, verrouillée car le gouvernement déclara qu’il n’admettrait personne au Royaume-Uni en provenance de pays avec lesquels il était en guerre ou occupés par son ennemi.

A l’époque, il y avait environ 65 000 réfugiés juifs des nazis au Royaume-Uni, dont environ 10 000 enfants. Derrière ces statistiques, bien sûr, se cachent des histoires déchirantes d’enfants séparés de leurs parents qu’ils ne reverraient jamais.

La nature de l’attitude du gouvernement britannique envers les réfugiés juifs a fait l’objet de nombreux débats. Certains ont soutenu qu’il s’agissait, comme l’historien Bernard Wasserstein l’a conclu, « moins d’une question de préjugés anti-juifs délibérés que des horizons limités de la pensée bureaucratique ». D’autres ont défendu sa clémence ou souligné la conviction du gouvernement qu’un afflux massif de réfugiés pourrait déclencher un antisémitisme latent.

« La dernière chose que nous voulions ici était la création d’un « problème juif », déclara le ministre de l’Intérieur, Sir Samuel Hoare, à une délégation du Board of Deputies, en 1938. Ce point de vue a également été favorablement accueilli par certains groupes communautaires.

De plus, le gouvernement craignait également que tout assouplissement de ses restrictions ne provoque potentiellement de nouvelles expulsions massives de Juifs par les nazis.

Immigrants et autres « suspects » en route vers un camp d’internement depuis Londres, 13 juin 1940. (AP Photo)

Il ne fait cependant aucun doute que, dans les rangs du parti conservateur au pouvoir et de ses alliés de la presse (en particulier le Daily Mail pro-nazi), il y avait un mélange nocif et parfois mal déguisé de snobisme et d’antisémitisme.

Chamberlain lui-même a écrit en privé après la Nuit de Cristal : « Je crois que la persécution est née de deux motifs : le désir de voler aux Juifs leur argent et la jalousie de leur intelligence supérieure ».

Afin de ne laisser aucun doute sur sa propre attitude à son correspondant, le Premier ministre ajouta : « Nul doute que les Juifs ne sont pas un peuple sympathique ; personnellement, je ne les aime pas, mais cela ne suffit pas pour expliquer le Pogrom ».

Heureusement, l’attitude de Chamberlain n’était pas partagée par plusieurs de ses successeurs à Downing Street et leurs proches. On a appris récemment que Clement Attlee, qui a servi comme député de Winston Churchill pendant la guerre, puis dirigé le gouvernement travailliste d’après-guerre, avait parrainé une famille juive pour venir en Grande-Bretagne en 1939, et avait accueilli un de ses fils pendant plusieurs mois.

Stefan Zweig, écrivain autrichien. (Wikimedia/Domaine public)

La famille de Margaret Thatcher a aidé le correspondant juif autrichien de sa sœur à fuir Vienne après l’Anschluss.

Edith Mühlbauer a vécu avec la famille pendant un certain temps, une expérience qui semble avoir façonné la haine à l’égard de l’antisémitisme que le défunt Premier ministre avait toujours entretenue. Le prédécesseur de Thatcher à Downing Street, James Callaghan, a également accueilli un journaliste autrichien non-juif qui avait fui les nazis.

Beaucoup d’autres Britanniques ont fait preuve de la même compassion et de la même générosité. L’écrivain autrichien Stefan Zweig a baptisé le pays qui était devenu sa patrie « cette bonne île ».

Mais certains réfugiés devaient trouver la Grande-Bretagne comiquement insulaire : « J’ai entendu dire que vous veniez d’Allemagne. Connaissiez-vous les Goering ? demanda une maîtresse de maison londonienne à l’éditeur juif George Weidenfeld.

« Faire échec aux ennemis »

L’été 1940 marqua un moment d’angoisse aiguë pour le peuple britannique alors qu’une invasion allemande de leur pays semblait imminente. Cette anxiété était partagée par les nouveaux arrivants qui risquaient de tomber entre les mains de ceux qu’ils avaient fui. Mais plutôt que de fournir un sentiment fédérateur, l’anxiété commune entre les nouveaux arrivants et les Britanniques s’est avérée pendant un certain temps résolument discordante.

Quelques jours avant l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en septembre 1939, une loi d’urgence a été adoptée à la hâte par le Parlement, donnant au ministre de l’Intérieur le pouvoir d’interner des « étrangers ennemis » – Allemands et Autrichiens non naturalisés vivant au Royaume-Uni – en cas de guerre.

Au cours d’un exercice bureaucratique gigantesque et chaotique, qui s’est appuyé sur les évaluations fournies par les services de sécurité largement surchargés et sous-équipés, quelque 120 tribunaux ont ensuite été créés pour examiner les affaires concernant 70 000 personnes.

Des étrangers ennemis, arrêtés lors d’une grande rafle policière, quittent Londres, en Angleterre, le 17 mai 1940, sous une lourde escorte militaire pour des camps d’internement. (AP Photo)

Une petite minorité – principalement des sympathisants nazis – a été considérée comme appartenant à la « catégorie A » et a été immédiatement emprisonnée. Ceux dont les cas étaient plus difficiles à évaluer – « Catégorie B » – n’étaient pas internés mais soumis à certaines restrictions. La grande majorité des personnes examinées – quelque 66 000 personnes, dont la plupart des réfugiés et des Juifs – ont obtenu le statut de « catégorie C » et ont été exemptées de l’internement ou des restrictions.

Cependant, alors que les armées d’Hitler déferlaient sur l’Europe occidentale au printemps 1940, la panique s’installa. Les craintes que les « Quislings » puissent poignarder le pays dans le dos et assister à une invasion allemande comme ils l’avaient fait en Norvège étaient répandues.

Sir Nevile Bland, ambassadeur de Grande-Bretagne aux Pays-Bas récemment conquis, a appelé à l’internement immédiat de tous les Allemands et Autrichiens, mettant en garde contre « les satellites du monstre dans tout le pays qui se lanceront immédiatement dans un sabotage généralisé et des attaques contre les civils et les militaires sans distinction ».

Les domestiques – l’un des rares emplois que les réfugiés ont été autorisés à occuper – sont, a-t-il ajouté, « une menace réelle et grave ».

Bientôt, la presse était en délire. Le Daily Mail qui, ironiquement, avait été le meilleur ami des nazis à « Fleet Street », exigeait que tous les étrangers – hommes et femmes – soient incarcérés dans « une région reculée du pays ».

Femmes de « Catégorie B » arrivant au poste de police de Fulham Road à Londres, le 27 mai 1940, avant d’être internées dans des camps sur l’île de Man. (AP Photo)

Le gouvernement, qui avait fait preuve de prudence au début, a cédé. Tous ceux de « catégorie B » ; tous les étrangers ennemis masculins vivant près des côtes où les Allemands devaient débarquer ; et, finalement, tous les hommes de « catégorie C » furent incarcérés, lorsque le gouvernement de Winston Churchill décida de « faire échec aux ennemis ».

Une série de camps de détention et de camps permanents sur l’île de Man et dans les environs de Glasgow, Liverpool, Manchester, Bury, Huyton, Sutton Coldfield, Londres, Kempton Park, Lingfield, Seaton et Paignton ont commencé à se remplir. On estime que quelque 27 000 étrangers ennemis, dont 4 000 femmes et de nombreux Juifs, ont finalement été internés.

La page « sombre » de l’histoire britannique

Aujourd’hui, l’internement massif est considéré non seulement comme moralement répréhensible et inutile, mais aussi comme potentiellement périlleux. Elle a attiré l’attention des services de sécurité sur ceux qui ne représentaient aucune menace pour le pays tout en permettant à ceux de la « Cinquième colonne », qui en représentaient une, d’échapper à un examen minutieux et approprié.

Comme l’affirme Anthony Grenville dans son nouveau livre Encounters With Albion : Britain and the British in Texts by Jewish Refugees from Nazism, cet événement a marqué le « chapitre le plus sombre » – une « souillure », comme l’a dit un député dans un débat parlementaire en août 1940 – de l’histoire des relations entre les réfugiés juifs et la Grande-Bretagne.

« Encounters With Albion » d’Anthony Grenville. (Autorisation)

En examinant les écrits des Juifs qui s’étaient réfugiés au Royaume-Uni, Grenville a reconstitué un récit inestimable des sentiments de choc, de colère et de confusion qu’éprouvaient ceux qui étaient internés.

La police qui a arrêté les détenus et les soldats qui les ont ensuite gardés étaient souvent amicaux et humains, et de nombreux réfugiés ont fait état d’actes de bonté de la part des civils britanniques.

Cependant, les conditions, en particulier dans les camps de détention, étaient souvent sordides et désorganisées. Le compositeur autrichien Hans Gál a déclaré : « Tout ce qui touche aux cinq sens est aussi répugnant qu’indescriptible ».

Mais, comme le note Grenville, c’est l’impact psychologique et émotionnel, plutôt que l’inconfort physique, qui a été le plus difficile à supporter pour de nombreux réfugiés juifs.

C’était, selon le compositeur Gál, deux jours après son arrestation en mai 1940, le sentiment de « cette absurdité la plus insensée de toutes ».

Grenville estime que pour les réfugiés juifs, la politique du gouvernement a sapé « la partie profonde de leur identité en remettant en question leur loyauté et en les traitant comme des traîtres potentiels ».

Privés de leur statut de « fidèles défenseurs de la cause alliée, [ils] furent soudain traités comme les nazis, leurs persécuteurs », écrit Grenville.

De surcroît, même les tentatives de tact des soldats – un officier accepta ses charges sur l’île de Man par un discours mais évita soigneusement toute référence à la victoire – ont parfois ajouté l’insulte à la blessure, en suggérant que les réfugiés ne voulaient pas aussi la défaite des nazis.

Le compositeur juif autrichien Hans Gal a été arrêté et interné en 1940. (Wikimedia Commons)

La détention sur l’île de Man – une île accidentée en mer d’Irlande, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande – a suscité une crainte particulière chez les personnes qui y étaient détenues.

Bien qu’à l’abri des raids aériens, leurs familles vivaient sur le continent, l’île n’offrait aucun moyen de s’échapper si les Allemands venaient à envahir l’île.

Alors que les camps commençaient à déborder, le gouvernement a accepté les offres de ses alliés au Canada et en Australie et a entamé le processus d’expulsion de certaines des personnes qu’il avait emprisonnées.

La logique voulait que la minorité à envoyer à l’étranger soit celle des sympathisants nazis qui représentaient un danger clair et présent pour le Royaume-Uni. Au départ, c’est ce qui semblait être le plan, mais dans le chaos qui s’en est suivi, de telles considérations se sont effondrées.

Sur l’île de Man, par exemple, une tentative d’établissement de listes de ceux dont la loyauté était suspecte a été abandonnée, et il a été décidé de transporter des hommes jeunes et célibataires.

Du 24 juin au 10 juillet 1940, cinq bateaux transportant plus de 7 500 internés ont appareillé vers le Canada et l’Autriche. A bord, on retrouvait à tout le moins un mélange de nazis, de fascistes italiens (l’internement s’était appliqué aux Italiens vivant au Royaume-Uni après que Mussolini a déclaré la guerre, en juin 1940) et des réfugiés juifs.

Le 2 juillet, une tragédie se produisit et l’un des navires, l’Arandora Star, fut torpillé dans l’Atlantique et coulé par un sous-marin allemand alors qu’il se rendait au Canada. Il y avait à bord 712 Italiens, 438 Allemands – dont des sympathisants nazis et des réfugiés juifs – et 374 marins et soldats britanniques. Plus de la moitié de ces personnes ont perdu la vie.

Alors que le gouvernement tentait de calmer le tollé public qui s’ensuivit en prétendant faussement que tous ceux qui se trouvaient à bord étaient des prisonniers de guerre ou des ennemis étrangers de « catégorie A », il a rapidement changé de cap.

Un revirement déshonorant

Au fur et à mesure que la sympathie du public pour les réfugiés s’est accrue, le ministère de l’Intérieur a publié des détails sur les catégories de personnes internées qui seraient admissibles à la libération.

En août, plus de 1 600 internés allemands, autrichiens et italiens ont été libérés ; en octobre, leur nombre était passé à 5 000 et 8 000 en décembre. Au printemps suivant, 12 500 internés avaient été libérés et, en 1942, le nombre d’étrangers ennemis détenus, principalement sur l’île de Man, était tombé à 5 000.

L’Arandora Star est amarré à Southampton, en Angleterre, le 26 août 1939, après avoir été rappelé au port quelques jours avant la Seconde Guerre mondiale. (AP Photo)

Le processus de libération a toutefois été aussi chaotique que la rafle. « Les internés ont apparemment été relâchés entièrement au hasard, écrit Grenville.

« De nombreux réfugiés ont perçu l’incohérence de la politique britannique de libération : ils avaient été internés pour des raisons de sécurité, mais ils étaient libérés selon des critères liés à la santé, aux difficultés ou à l’utilité de l’effort de guerre. »

Cependant, alors que le gouvernement effectuait un revirement de situation peu glorieux, des événements terribles se déroulaient en haute mer. Le Dunera, un navire de passagers très utilisé pour transporter les troupes après le déclenchement de la guerre, a quitté Liverpool le 10 juillet.

Alors que sa capacité était de 1 600 personnes, équipage compris, le navire regorgeait de plus de 2 500 détenus. Environ 2 000 étaient des réfugiés – en grande majorité juifs – mais 450 prisonniers de guerre italiens et allemands, parmi lesquels se trouvaient des fascistes et des sympathisants nazis, étaient également à bord. Le navire transportait également quelques survivants de l’Arandora Star.

En mer d’Irlande, le Dunera lui-même a également été touché par deux torpilles – la première n’a pas explosé, la seconde est passée sous le bateau alors qu’il se dirigeait vers les eaux notoirement agitées.

Sans connaître leur destination – beaucoup pensaient que le bateau se dirigeait vers le Canada ou l’Afrique du Sud – les « Dunera Boys », comme on les appelait, se dirigeaient vers l’Australie.

Le surpeuplement a fait en sorte que les conditions durant le voyage de 57 jours ont été désastreuses. Les hommes étaient obligés de dormir sur les planchers et les bancs, et ils étaient maintenus sous le pont pendant près de 30 minutes par jour, les hublots étant bien fermés. Il n’y avait que 10 toilettes et l’eau douce n’était fournie que deux ou trois fois par semaine. Les rasoirs et le matériel de rasage furent confisqués.

Certains des soldats qui gardaient les détenus – « les pires de l’armée britannique », selon un survivant – ont volé ceux qui étaient à bord. Beaucoup de passagers ont vu leurs bagages, leurs passeports et même leurs fausses dents jetés par-dessus bord. Des effets personnels religieux – dont certains avaient été sauvés de synagogues en flammes en Allemagne – ont été arrachés à leurs propriétaires. Les gardes ont également été accusés d’actes délibérés de cruauté, en brisant des bouteilles sur les ponts et sachant que les passagers pieds nus auraient à marcher dessus.

Lorsque le navire est arrivé à Sydney le 6 septembre, un médecin australien consterné est monté à bord. Alors que les nouvelles filtraient vers Londres, des questions ont été posées au Parlement.

Le navire de troupes britannique Dunera quitte Southampton, en Angleterre, en novembre 1937. (AP Photo)

Churchill s’est excusé et a décrit plus tard l’incident comme « une erreur déplorable ». Une cour martiale a été ordonnée et certains des gardes ont été punis et emprisonnés, et l’officier supérieur du navire a été sévèrement sanctionné. Un fonds d’indemnisation des passagers pour les objets volés et perdus a été créé.

Beaucoup de ces hommes étaient des scientifiques, des universitaires et des artistes, et leur arrivée a été considérée plus tard comme « le plus grand apport de talent à arriver en Australie avec un seul navire ». Cela s’est immédiatement ressenti dans les camps de Tatura, à Victoria, et de Hay, en Nouvelle-Galles du Sud, où ils étaient détenus.

Une université a été créée, des manifestations culturelles et sportives ont été organisées et une constitution a été rédigée, donnant aux camps, selon les termes d’un détenu, « le caractère d’une petite république qui fonctionne ». Bien que le processus de libération a été plus lent qu’en Angleterre, vers le milieu de l’année 1942, au moins 1 300 d’entre eux avaient été libérés.

L’histoire des « Dunera boys » est largement méconnue en Grande-Bretagne, mais elle est commémorée en Australie, où environ la moitié des détenus se sont ensuite installés. Certains – comme le philosophe Peter Herbst, le politologue Henry Mayer et le physicien Hans Buchdahl – sont devenus des personnalités académiques de premier plan dans le pays. D’autres ont brillé dans le monde des affaires, de la culture et du sport.

Bon nombre des autres réfugiés qui ont choisi de retourner en Grande-Bretagne ont accepté l’offre du gouvernement de s’enrôler dans l’armée et de participer à l’effort de guerre. Ils se sont joints aux quelque 10 000 réfugiés qui ont servi dans les forces britanniques. C’était l’occasion – de travailler aux côtés de ceux qui leur avaient fourni un refuge pour combattre leur ennemi commun – ce que les Juifs qui avaient fui Hitler voulaient depuis le début. C’est tardivement que cela leur a été accordé.

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